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Arrivée comme une hirondelle…

hirondelles_13C’était un samedi après-midi, ensoleillé, dans une petite unité de vie, un service qui va disparaître d’ailleurs. Tout était calme.  Les week-ends ont parfois un goût de tranquillité, même si « la charge » de travail est identique aux jours ordinaires, peut-être les soignants se mettent en mode « fin de semaine »…

Une vieille dame accompagnée de sa fille vient visiter l’établissement, vivement recommandé pour ces trois raisons : peu de résidents (vingt-cinq personnes y vivent ou tentent d’y vivre),  bien situé en centre-ville, et le personnel soignant est formé, il y a une infirmière. Et, cerise sur le gâteau, il y a une chapelle attenante à l’établissement.

L’aide-soignante de service les accueille au moment du goûter, c’est un bon moment pour faire connaissance. Ensuite vient le tour du repérage, la chambre, les parties communes, le salon (vide d’âmes), et la chapelle !  La vielle dame acquiesce à tout ce qu’on lui montre et sa fille insiste sur le caractère sécurisant des lieux, l’espace de la chambre bien éclairée par deux fenêtres, « pour faire rentrer le soleil ».

Un mois plus tard, la vieille dame intègre son nouveau lieu de vie. A 93 ans. Pour son bien, mais aussi la tranquillité des siens, elle doit s’ajuster à un nouveau rythme, à de nouvelles têtes, et se laisser conduire. Jusqu’où ? Peut-être là où elle ne voulait pas aller? Qui sait.

Elle, qui ne se déplaçait qu’à vélo, qui connaissait tout son quartier et au-delà, qui chantait, qui s’occupait… « J’étais dynamique quand j’étais jeune ! ». La voilà, comme dans un pays étranger, où les règles de vie ne sont pas les siennes, où les fenêtres de sa chambre ne suffisent pas à illuminer les jours et les nuits.

Peu à peu, tout devint souffrance. Accepter d’être « prise en charge », accepter des repas communs, accepter de ne pas pouvoir sortir seule, accepter de vivre à quelques kilomètres de sa maison, accepter que ses enfants ne puissent la prendre avec eux, « je n’aurai jamais imaginé finir mes jours ici ». Vieillir est-ce accepter ? Vivre et vieillir en institution, serait-ce cet effort constant de l’acceptation, du lever jusqu’au coucher ?

Pourtant, comme rien n’est simple dans la vie, si la vieille dame avait toute sa tête, des ennuis de santé réels justifiaient ce placement rassurant. Elle trouva, peu à peu, auprès de l’aide-soignante (celle de l’accueil) une écoute, une présence. Elle en fit sa confidente, lui donnant sa confiance. Elle le dit haut et fort, « toi, tu me comprends ».

Les soignants ainsi désignés, on ne sait pas toujours pourquoi, sont pris entre deux feux : d’un côté, répondre favorablement à la demande de confiance, et de l’autre, garder une juste distance pour ne pas porter seule cette confiance qui dépasserait le cadre professionnel. L’aide-soignante avait bien compris que répondre à ces seuls besoins fondamentaux ne suffiraient pas à combler le vide, cette souffrance existentielle.

Un jour, tout bascula. Moins d’entrain, moins de rouspétances,  moins de visites (les petits enfants et les enfants partent en vacances), le personnel parti en congés, et un cancer qui « reflambe »…Et ce constat qui s’imposait, en elle-même… « Je suis mal, je n’arrive pas à respirer, j’ai soif… » Mal de vivre ? Soif de vie ?

Il est urgent d’agir, se dit l’aide –soignante. Agir en confort, en présence, en mots rassurants, agir pour se rassurer, oui on a fait tout notre possible… Agir pour accepter que le temps venu est celui de…la fin ? On observe, on décrypte chaque mouvement du corps, on répond aux moindres demandes si l’on a bien compris, on se penche un peu plus, on intervient un peu plus, on se presse… Faut-il mourir pour être entouré, aimé, se sentir vivant ?

L’aide-soignante, celle de l’accueil, tenta de mettre en place un accompagnement dit « global », en équipe, avec la famille.

Mais ce qu’elle récolta de la vieille dame, ce qu’elle reçut, ce sont ces quelques mots, qui résonnent encore, tout comme l’image de ce visage qui réclame et cherche un regard.

« Je suis arrivée comme une hirondelle, et vois ce que je suis devenue…»

 

Marie- Agnès Costa-Clermont

La place de l’intuition chez l’aide-soignant en gériatrie[1]

follow your intuition phrase handwritten on blackboard

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La présence quotidienne des aides-soignants auprès des malades fait que chaque intervention apporte un regard neuf et continu à l’équipe. Il existe dans une  journée de travail de multiples situations où l’aide-soignant pourra « sentir » les choses, non seulement auprès du patient mais également auprès de l’entourage de ce même patient.

La proximité établie entre soignants et soignés amène souvent les premiers à trouver des réponses intuitives aux divers problèmes qui se présentent au quotidien: « Au-delà de l’apparente banalité des petits tracas résolus, il y a tout un travail de soutien au quotidien qui demande non seulement de la réflexion mais aussi du savoir-faire. ».[2]

Ce souci ou cette nécessité du devoir d’accompagnement est complémentaire à celui de soigner. Souvent dans les établissements gériatriques, la présence des infirmiers n’est pas continue. Elle se situe aux moments les plus stratégiques comme la préparation et la distribution des médicaments, les soins stériles, les visites médicales ou les démarches administratives. De plus, les postes de nuit ne sont assurés que par des aides-soignants aidés parfois dans les EHPAD par des agents de service.

L’intuition, ce petit plus

Ce face à  face, ou ce corps à corps amène parfois les aides-soignants à poser un regard singulier en mettant en œuvre des processus intuitifs.  L’intuition est ce petit plus, que certains soignants développent, disent-ils, devant les situations complexes, nouvelles ou imprévues.

Selon la définition courante, l’intuition est un sentiment plus ou moins précis de ce que l’on ne peut vérifier, de ce qui n’existe pas encore, synonyme de pressentiment, inspiration.

L’origine latine du mot, « intueri », signifie « regarder attentivement, fixer », et de manière plus absolue, avoir de l’intuition c’est  avoir du flair, sentir ou deviner les choses.

Pour Bergson comme pour d’autres philosophes, « on appelle intuition cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec de qu’il a d’unique et d’inexprimable »[3].

Ainsi, lors d’un soin, ou d’une visite auprès d’un patient, les aides-soignants sont capables d’activer leur raisonnement intuitif, un raisonnement qui se fait sans outils, il s’agit d’une « impression » (parfois désignée par le terme « gutfeeling », dans la littérature anglo-saxonne) que les soignants se forgent à propos des patients et de l’évolution de leur état, sans effort conscient, et sans avoir toujours la possibilité d’y donner une explication logique[4].

C’est ainsi que les médecins sont parfois interpellés par ces soignants qui sentent que l’état des patients s’aggrave, que les patients vont mal, ou qu’un patient ne réagit plus comme la veille, et les médecins de demander : comment vont-ils mal ?

Intuition et objectivité…

Il s’agit ensuite de combiner ce raisonnement intuitif avec du raisonné, de l’associer à ce qui est appris au cours de leur formation initiale, tel le référentiel de compétences. On le sait, l’observation de la personne âgée est une opération importante dans l’activité quotidienne et probablement encore plus lorsqu’il s’agit d’une personne mourante.

Le fait d’observer est une démarche non négligeable pour la continuité des soins et leur réajustement. Les aides-soignants exerçant auprès des personnes âgées les  connaissent bien, établissent une relation de proximité, parfois même aux confins de l’intimité. Dans leur mémoire sont stockées des informations, des expériences vécues et partagées…

L’aide-soignant, mémoire vibrante de la vieille personne soignée ?

 

Marie- Agnès Costa-Clermont

 

[1]  Mary-Agnès Costa-Clermont, L’aide-soignant face à la fin de vie, en institution gériatrique, Eres 2015

 [2] Audrey Meyapin, Etre aide-soignant(e) Lyon : Lieux dits, ed 2011.

[3] Henri Bergson, La Pensée et le mouvant, Genève : A. Skira, 1946

[4] Les bases du raisonnement lors des prises en charge soignantes