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Plutôt que l’ « Alzheimer », comprendre autrement l’oubli

L’Alzheimer, les « z’alzheimer, l’alzheimer, le dément, etc. … autant de facilités de langage pour désigner les mêmes sujets relégués ainsi au rang de malades atteint de démence, de syndrome démentiel ou de démence sénile

Dans une société où le vieillissement tend à être considéré comme une maladie à soigner il nous faut prendre le temps de se retourner, de regarder et d’écouter ces personnes « malades de vieillir », qui terrorisent tant une certaine médecine et son angoisse chronique de la finitude.

A la recherche du temps perdu… écrivait Proust, un temps perdu qui maintenant n’a plus le droit d’être confus, ennuyeux ou inutile, mais se doit être productif, efficace utilisé par des seniors heureux de leur « bien-vieillir » ; tel Martine qui n’a pas le droit de vieillir, ils doivent alors dépenser autant leur temps que leur argent pour rester à tout prix jeune.

Cette injonction du bien vieillir (ou du « bien rester jeune à tout prix ») a trouvé son moulin dans la « Démence de Type Alzheimer » (DTA), tel Don Quichotte et son cheval de bataille médical, qui tente alors désespérément de vaincre l’éphémère pathologisé de la vie. C’est cette illusion qu’Amédée Lachal[1] tente de déconstruire en nous rappelant à l’ordre de l’humain et de l’humanité[2].

Origine endogène au sujet ou cause médicale exogène ?

Ne remettant pas en cause l’existence du handicap cognitif de certains sujets plus âgés, cet auteur soutient  de laisser le choix à cet autre plus âgé, peut être lassé d’une vie passée chargée de regrets, endeuillée, de résoudre sa fin de son existence par un oubli volontaire.

A cette approche médico-centrée dans sa quête compulsive (Freud ne décrivait-il pas la répétition du même comportement comme pathologique ?), du contrôle absolu de la vie (et de la finitude) qui vise à confirmer l’existence d’une origine extérieure de cette « soi-disant maladie », l’auteur replace l’individu au centre de sa propre existence avec un droit à l’oubli et au refuge dans les souvenirs.

Une telle manière de se réfugier en soi même est appréhendée comme un processus adaptatif propre à chaque personne, tout particulièrement lors de deuils non résolus et générant dépression et négativité de soi (et non négation de qui nous sommes).

Les études concluant à une comorbidité en dépression et « maladie d’Alzheimer » foisonnent, et c’est en se basant sur le principe fondateur de la Validation (cf. Naomie FEIL), que l’auteur rappelle que le sujet est le sujet de lui-même.

Plutôt que médicaliser deux maladies organiques, ne pouvons-nous pas y voir un cycle de cause (dépression) et conséquence (handicap amnésique), avec en son centre un sujet qui choisit de se réfugier en lui-même pour trouver un sens à la fin d’une vie en perte de sens…

Une telle approche contemporaine des sujets vieillissants est portée par les deux bases suivantes :

-un DSM-V qui a supprimé le terme « démence » de ses pages (pour le remplacer par les « Troubles Neurocognitifs Majeurs » ou TNM),

-et une ARS qui a déremboursé les médicaments « anti-Alzheimer » (et qui a rendu un grand service !).

Au-delà de cette approche neuro-psychologique, et plutôt que vouloir sans cesse étudier les cerveaux des vieux exclusivement, nous proposons d’aborder le sujet âgé au travers de son histoire, son existence et la globalité psychique et cognitive, (n’en déplaise à Chomsky et aux matérialistes réductionnistes).

Il est temps de se confronter à cette incapacité humaine de ne pas contrôler sa destinée et celle des autres …mais simplement se pencher vers l’autre,  l’écouter et  se rappeler qui il est… plutôt que « qu’est-ce que c’est ? ».

Nous sommes tous des futurs vieux, n’oublions pas  de l’admettre.

La vieillesse est une sagesse !

 

Valentin Emeric

[1]  Amédée Pierre Lachal:  » Maladie d’alzheimer – De la mystification médicale à l’indifférenciation sociale. » Les auteurs libres 2019

[2] (et non l’Humanitude).

« Alzheimer : le grand leurre »

 

 

 

« Alzheimer : le grand leurre » : tel est le titre du livre cosigné par Olivier Saint Jean, professeur de gériatrie et Eric Favereau, journaliste au quotidien Libération qui vient de sortir ces jours-ci en librairie. Il s’agit d’un ouvrage salutaire qui contribue à fissurer un peu davantage l’édifice fallacieux dominant qui érige la « maladie d’Alzheimer » en maladie, justement.

Je développais déjà il y a trois ans des thèses voisines dans mon livre intitulé « La vieillesse n’est pas une maladie », sous-titré « Alzheimer, un diagnostic bien commode. »

Le fait qu’un professeur de gériatrie émette grosso modo les mêmes hypothèses constitue un renforcement significatif de tous ceux qui pensent que la maladie d’Alzheimer n’existe pas.

Le montage de cet édifice ahurissant que constitue la soi-disant maladie d’Alzheimer a une histoire très singulière rappelée par les auteurs. En 1906, Aloïs Alzheimer publie le cas d’une patiente jeune, environ 55 ans, qui présente une détérioration de la mémoire associée à une jalousie pathologique de survenue récente. Au décès de la patiente un peu plus tard, l’examen du cerveau par Alzheimer révèle des lésions inconnues jusque là : plaques séniles et dégénérescence neuro fibrillaire. De tout cela, Alzheimer ne sait pas trop que faire. Mais son patron, Kraepelin, qui n’a pas l’honnêteté intellectuelle de son élève, et pour des raisons relevant de la concurrence avec d’autres laboratoires universitaires et avec la psychanalyse en train d’émerger, érige ce qu’a décrit Alzheimer en maladie autonome à partir d’un cas plus quelques autres glanés ici ou là. Quelques cas donc. « Une goutte d’eau, mais parfois une seule suffit » soulignent les auteurs.

Pendant 70 ans, on n’entendra plus parler de rien. Mais dans les années 70, la nouveauté incontestable, c’est l’émergence quantitative visible des vieux dans le paysage quotidien. C’est alors que survient, à point nommé si je puis dire, l’éditorial sans nuances du professeur de neurologie Robert Katzmann dans une revue médicale américaine. Il y décrète qu’il y aurait entre 800.000 et 1.200.000 américains malades d’Alzheimer. Et voilà la monstrueuse machine sur les rails. Qui dit « maladie » de cette ampleur dit médicaments, crédits de recherche, campagnes d’opinion, associations de malades et de leurs familles.

Comme le soulignent à juste titre les auteurs du livre :

« D’ordinaire, la médecine est faite pour soulager, non pour accabler. Elle est faite pour les malades, non pour les médecins. Or c’est une véritable chape de plomb qu’a déposée la maladie d’Alzheimer sur les personnes très âgées, et cela depuis 30 ans. Le vieux ou le malade ne sont plus écoutés, on ne sait pas ce qu’ils disent, ils sont ailleurs, ils sont absents, ce ne sont plus eux. »

Mais face à l’obscène matraquage que nous subissons, les auteurs disent :

« N’est ce pas un phénomène naturel que ce vieillissement cérébral ? D’autres parlent de déclin cognitif. Est-il alors bien juste ou utile d’aller chercher une cause pathologique ? N’est-on pas face à une médicalisation à outrance du dernier âge de la vie ? »

Cette médicalisation à outrance comprend bien sûr l’usage sans frein des médicaments. Cet aspect est fort détaillé dans l’ouvrage. Cela nous permet d’y comprendre l’absence de rigueur scientifique et méthodologique, la corruption à tout-va. La conclusion reviendra à un professeur de médecine : « Ces médicaments ont plus tué qu’ils n’ont guéri ».

Cette maladie construite de bout en bout ne peut par conséquent avoir de traitement que médical. Si on prend l’exemple des « troubles comportementaux » de la soi-disant « maladie d’Alzheimer », on y oppose couramment les médications de type neuroleptique et le placement en EHPAD et au pire en UHR (Unité d’Hébergement Renforcé).

En bref, l’escalade répressive contre ces pauvres vieillards qu’on ne comprend pas et qu’on ne veut pas comprendre. Et ils se rebiffent et c’est bien leur droit. Ce serait quand même un sérieux progrès d’admettre que ce que recouvrent les troubles dits « psychocomportementaux », c’est un refus de notre part de tenter d’entrevoir le monde dans lequel évoluent les vieillards « déments ». Soyons accueillants pour nos vieillards, ils sont ce que nous serons. Faisons preuve à leur égard d’humanité et de compassion. Ils ne sont pas malades. Ils sont vieux. Tout simplement.

 

Alain Jean

« Alzheimer : le grand leurre » Olivier Saint-Jean, Éric Favereau, Ed. Michalon, avril 2018

« La vieillesse n’est pas une maladie: Alzheimer, un diagnostic bien commode » Alain Jean, Albin Michel, 2015

Là- venir. Rencontre avec le sujet, aux prises avec la démence

 

 

 

Dans « L’interlocutrice » un livre de Geneviève Peigné(1), une fille rencontre, dans les marges de nombreux livres policiers de la bibliothèque familiale, sa mère porteuse de la maladie Alzheimer, décédée depuis peu.

A travers des annotations qui dévoilent la persistance d’un sujet encore sur le vif des émotions, en recherche d’interlocuteurs, Odette, sa mère,  perdue dans la « nuit alzheimer », trouve alors des interlocuteurs, sous la forme des héros de chacun des romans avec qui elle réagit et même interagit.

Cette intuition de parler du sujet Alzheimer comme d’un sujet perdu, Michele Grosclaude l’a proposée depuis fort longtemps(2). Perdu certes écrit elle, mais trouvable et retrouvable. Comment? nous en dirons un mot un peu plus loin.

Yves Bonnefoy, poète du réel et de la présence, a décrit de manière très sensible  cette sensation d’être perdu dans un poème en prose,  » Là où retombe la flèche »(3) . Ici, il s’agit d’un enfant, mais l’expérience est la même: perte des repères, l’inquiétude qui monte; les mots qui perdent leur fonction de sens et ne sont plus inscrits dans une chaîne signifiante, devenant juste des bruits, comme tant d’autres provenant de la forêt. Le corps et la nature, compacts: « il n’y a plus d’espace entre lui et la moindre chose ».

Pas de traces, ni d’indices. C’est « l’aboi d’un chien qui mis fin à sa peur ». Où l’on voit que les signes de présence humaine sont insaisissables et parfois inattendus.

Au décours de la maladie d’Alzheimer, on le sait, l’activité de l’appareil à penser -dit cognitif- , tout comme la capacité à subjectiver l’expérience sont plus ou moins rapidement atteints, quasi totalement détruits. Reste alors au sujet, l’affectivité, c’est à dire ce registre  de fonctionnement psychique qui s’impose comme possibilité presqu’unique d’agir et d’interagir avec les autres (par le corps, les émotions, les identifications, les images et quelques mots à peine signifiants).

Certains sont en marge, d’autres en marche, l’ensemble faisant une société…Je retiens l’idée que vivre avec( ou contre) une démence , c’est le risque d’une vie, littéralement, marginale.

Concrètement,  s’éprouver perdu et incapable de donner sens, tout comme l’impossibilité cognitive à pouvoir se situer et s’orienter dans le temps et l’espace, se traduira par des vécus abandonniques, au cœur du quotidien de la vie en EHPAD. Le cortège des troubles de comportement qui va avec ne sera que le balbutiement de cette insécurité profonde.

Nous faisons l’hypothèse que c’est à cet endroit, affectif, où le sujet est perdu( éprouvant un affect qu’il ne peut nommer et reconnaître) qu’une éventuelle rencontre est possible, préalable à une relation, comme aux premiers temps de la vie, avec la même incertitude et la même nécessité d’un Autre fiable.

Cette relation est alors (re)trouvable dès lors qu’une nouvelle rencontre advient. Le devenir d’un tel sujet qui précisément est là- venir nécessite cet effort ou cette disponibilité.

Pour que le sujet  » Alzheimer » soit (re)trouvable, il nous faut donc une certaine qualité de permanence avec pour seuls outils, la curiosité et le désir d’autrui. Et ne pas craindre d’explorer les marges de notre fonctionnement psychique.

Est ce que cela s’apprend en formation?

Je dirais que cela s’éprouve.

 

José Polard

(1) Geneviève Peigné » L’interlocutrice » ed. Le nouvel Attila

(2) Michèle Grosclaude. Plus précisément,  » Le dément sénile: un sujet perdu, un sujet (re)trouvable? in Psychologies médicales » 1987, 19.8. 1267-1269

(3)Yves Bonnefoy: « Ce qui fut sans lumière ». NRF

Hier, la dernière étape

 

J’ai écris ce texte avec une certaine fougue, je voulais faire ressortir tout ce que j’ai ressenti au cours de dizaines de jours de tournages dans différentes unités de vie fermées. Ces expériences d’immersion auprès de personnes désorientées m’ont convaincu que les individus gardent toujours, quelque part dans leur tête, leur part d’humanité, un minimum d’identité.
 Elles vivent dans une temporalité différente, la communication avec les autres leur est devenue compliquée voire impossible mais un cheminement intérieur continue a se faire et en cela il est possible de conserver sa dignité malgré la maladie.
Inspiré par la méthode de la Validation® que j’ai beaucoup suivi, j’ai voulu montré aussi que l’accompagnement peut être bien fait.
Je me suis permis d’imaginer les pensées au quotidien d’un personnage désorienté en institution. Ce n’est que pure imagination alimentée par mon regard de documentariste.
J’ai eu la chance que ce texte ait été interprété avec coeur par Patrick Timsit ce qui amplifie la portée des mots choisis. C’est aussi la volonté de changer le regard des autres et notamment des proches qui a motivé ma démarche d’aller au-delà des mots et d’y apposer une image. Composée de deux univers visuels, cette image évite un effet miroir souvent contre productif.
Je continue à travailler sur les difficultés dues à la maladie, je milite pour une bien-traitance au travers de mes films.
J’espère que la réflexion que je pousse au travers d’entretien apporte des éléments de réponses aux aidants notamment.
Dans cette logique, je réalise en ce moment un documentaire sur l’enfermement des personnes désorientées pour France Télévision.
Ce film a reçu plusieurs prix dont le privilège d’être reconnu par la SCAM Film Institutionnel 2015
Christophe Ramage

J’enrage  

 

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 photo de Maja Daniels

 

La porte de l’EHPAD, fermée, codée.

Vitrée,

Si proche, c’est loin.

Opaque,

Là-bas, dehors.

Ô ce  pouvoir de l’ouvrir.

 

Et ces chiffres et lettres n’ont aucun sens.

De l’autre côté du mur,

De l’autre côté,  la vie,

De l’autre côté de ma vie !

Qu’est ce qui m’arrive, qu’est ce qui leur prend,

Qu’est ce ….

Ô ce pouvoir de dire.

 

Attendre qu’il vienne, attendre qu’ils viennent,

Est-ce qu’ils viendront…

Pourquoi m’empêcher d’aller et venir ?

Aller et venir, mais pourquoi ?

Attendre, c’est long,

Beaucoup trop long d’attendre la vie.

Ô ce pouvoir d’appeler.

 

Est-ce cela vieillir ?

Ô ce pouvoir de fuir.

 

Pour Elle,

 

José Polard

L’annonce du diagnostic

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L’annonce d’une maladie, surtout chronique, est un moment essentiel et crucial dans la relation médecin/patient.

Aussi un guide a-t-il été conçu par la Haute Autorité de Santé à l’usage des personnels soignants pour annoncer non pas la maladie mais le diagnostic, plus doux…

Dialogue imaginé entre le médecin et son patient :

– Le Docteur Palliat, alerte : Bonjour Monsieur Dupont, comment il va ce matin ?

– Monsieur Dupont : On fait aller…

– Le Dr Palliat se tourne vers Madame Zen, infirmière : il a fait tous ses examens ? On lui a dit la suite des opérations ?

– L’infirmière : … non pas précisément

– Le Dr se retourne vers M. Dupont : Bon, on va lui dire ce qu’il en est dans le détail. Vous m’entendez Monsieur Dupont ?

– M. Dupont enfonce son appareil dans son oreille : Crouic… Bzzz

– Le Docteur : Eh bien voilà. Dans un souci de transparence et du droit à l’information du patient, nous avons mis en place, conformément aux directives du ministère, un protocole d’annonce du diagnostic. C’est un dispositif mis en place dans le cadre du plan cancer et des maladies chroniques…

– M. Dupont : J’ai un cancer ? La maladie d’Alzheimer ?

– Non, non. Je ne peux rien vous dire en dehors du dispositif d’annonce du diagnostic. Vous comprenez, si je vous dis cela simplement, d’homme à homme, l’information risque d’être biaisée, trop subjective, trop empathique. Grâce au dispositif, on peut l’un et l’autre, prendre de la distance.

– Et on ne peut pas le faire là maintenant tout de suite ?

– Non, le dispositif prévoit un temps et un espace dédié où nous nous retrouvons tous les deux. L’ensemble du personnel qui est à votre service, Monsieur Dupont, est informé mais il ne peut rien dire en dehors du protocole. N’est-ce pas Mademoiselle Zen ?

Mademoiselle Zen acquiesce par un hochement de tête.

– Et ce jour-là vous pouvez vous faire assister d’un avocat… Euh non, je voulais dire par votre famille, ajoute le Docteur Palliat.

– M. Dupont, inquiet : donc vous allez m’annoncer ce que j’ai ?

– Oui mais rassurez-vous après l’annonce, le protocole prévoit plusieurs étapes pour que vous puissiez organiser votre fin de vie… euh non… votre vie, ici.

– Alors je vais mourir ?

– Non, monsieur Dupont, vous allez trop vite en besogne ! Il faut suivre le protocole. D’abord on vous annonce le diagnostic et après on met en place un plan de soins sur la base d’une stratégie thérapeutique médicamenteuse ou non-médicamenteuse…

– Et je serai guéri ?

– Vous savez Monsieur Dupont aujourd’hui dans votre situation on ne guérit plus, on pallie, on pare au plus pressé…

– Qu’est-ce qu’elle a ma situation ?

– Eh bien Monsieur Dupont, pour être clair…

– L’infirmière, Madame Zen : Docteur vous sortez du protocole…

– Exact. Bon monsieur Dupont dans le souci de vous informer, dans le souci de transparence et surtout du respect qu’on vous doit nous vous informerons de la date, du lieu et des modalités de l’annonce du diagnostic. Mais rassurez-vous, ça se passe tranquillement. D’ailleurs, vous pourrez garder le silence…non, pardon, vous pourrez demander toutes les précisions sur votre maladie. L’important aujourd’hui c’est de mourir dans la dignité, n’est-ce pas ? Ça ira ?

– Oui, on va faire aller. Dans combien de temps ?

– Quoi… ? Ah oui l’annonce ! D’ici une quinzaine… vous serez fixé sur le verdict…, euh non, sur la maladie, non sur le diagnostic….

Voix off de la Haute Autorité de Santé : « … plus le patient s’approprie sa maladie, meilleure est sa capacité à faire des choix en conscience des conséquences de celle-ci. La bonne adhésion du patient aux traitements qui lui sont proposés – et adaptés avec lui – s’inscrivent dans ce processus de réorganisation de sa vie. »

Ainsi va le monde !

Didier Martz

Sécurité et Liberté

« Allez-y, appuyez » qu’elle disait !

Ce soir-là, vive discussion dans le couloir, des voix d’hommes, ce n’est pas si courant !

Deux messieurs ramènent Madame D. Elle est arrivée dans cet établissement, il y a 1 mois environ. C’est son fils qui l’a amenée là. Elle habitait à quelques pas de chez lui et il n’en pouvait plus ; presque chaque soir la gendarmerie l’appelait pour venir récupérer sa mère partie voir son père au café tabac qu’il tenait au coin de la grand’place, il y a une cinquantaine d’années.

Ce soir-là, elle a été récupérée par un automobiliste qui a aperçu cette vieille dame, marchant d’un bon pas le long de la rocade, la nuit, non loin de la maison de retraite. Elle ne veut pas d’aide. Elle va chez ses parents qui l’attendent pour dîner. Elle ne sait pas d’où elle est partie mais est capable de dire la ville où vivent ses parents. L’automobiliste habite le quartier et a supposé qu’elle résidait dans la maison de retraite. Ils lui ont proposé de la ramener, ce qu’elle a commencé par refuser avec véhémence.

« Mais oui, c’est bien Mme D. et elle habite ici », dit la directrice, alertée. « Merci beaucoup, messieurs, de votre amabilité ! Nous allions prévenir la police car elle n’était pas descendue manger et était introuvable».

Ce n’était pas la première fois. En un mois, Elle avait déjà « fugué » 3 ou 4 fois. Repérée au portail par des agents de l’établissement qui arrivaient ou repartaient. Et ramenée. « Faut pas partir comme ça, sinon un jour, c’est la police qui vous ramènera ».

« Foutez-moi la paix, mes parents m’attendent et je vais me faire engueuler. Vous savez, mon père est très sévère et il faut être à l’heure pour le dîner. Laissez-moi » criait-elle, essayant de cogner sur l’aide-soignante qui eût la mauvaise idée de se trouver sur son chemin.

Ce soir-là, cela aurait pu très mal tourner. Et on en parle, on en parle :

-« Vous vous rendez compte ? Sur la rocade ? En pleine nuit ? ».

-« Il faut qu’on trouve une solution ». 

-« Le fils nous fait confiance et espère que sa mère va s’habituer dans la maison de retraite ».

-« On lui a bien précisé que nous n’avions pas d’unité fermée, que nous ne pouvions pas la surveiller tout le temps, mais il a voulu prendre la place ».

-« De toutes façons, je n’ai pas le choix, il n’y a pas de place ailleurs ».

Le lendemain, encore, la réunion d’équipe se focalise sur Mme D.

-« Moi, je voudrais savoir. Si Mme D. fait encore une fugue et qu’il lui arrive quelque chose, qui est responsable ? Le soir on n’est que 3 pour 80 résidents, il faut assurer le repas, les remonter dans leurs chambres, faire les changes et les couchers, on ne peut pas surveiller tout le monde».

-« Non, mais ne vous en faites pas, le contrat avec le fils stipule bien que la résidence est ouverte et qu’on ne peut empêcher complètement les gens de sortir ».

-« Oui mais quand même, si elle se fait renverser par une voiture ? ».

-« Et alors si on la trouve dans la rue, faut la ramener, ou prévenir son fils ? ».

-« Non, moi, je ne veux pas prendre cette responsabilité ».

-« On peut pas accueillir des gens comme ça, complètement désorientés et fugueurs alors qu’on n’a pas d’unité fermée ».

-« Qui c’est qui a décidé de l’admission, c’est vous Docteur ? ».

-« Mais moi je ne peux donner qu’un avis, c’est pas moi qui ait la décision, c’est la directrice ».

-« Oui mais c’était quoi,  votre avis ? ».

-« Ben favorable. Mais en l’ayant bien expliqué au fils. Ne vous en faites pas, il ne nous fera pas d’histoire ».

-« C’est pas si sûr. C’est moi qui l’ait eu au téléphone pour l’avertir de la fugue, et il m’a traitée de tous les noms, en disant qu’on était des incompétents ».

 ça m’étonne beaucoup, il nous fait confiance, et il était bien prévenu ».

-« Bon, c’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait? ».

-« J’ai une idée : si on mettait un code à la porte d’entrée, que les visiteurs connaitraient, et qui empêcherait les gens de sortir sans qu’on le sache ?».

Sitôt dit, sitôt fait. On tenait la solution. Pas si fréquent, des solutions, quand on s’occupe de personnes âgées !

Trois jours après, un serrurier vient poser non pas un code (trop cher selon la directrice), mais un système de deux interrupteurs, côte à côte, qu’il faut actionner simultanément et en sens contraire pour ouvrir la porte. Mme D. est bien incapable d’une telle performance. Et en effet, depuis, plus de fugue.

-« Grâce à notre système, nous nous sentons beaucoup plus en sécurité ».

-« Nous ne lorgnons plus tout le temps la porte, de peur que les résidents  se sauvent ». Et les visiteurs sont bien prévenus de faire attention à ne pas laisser sortir de résident non accompagné.

Un mois plus tard, appel de la police ferroviaire. Mme D. a pris le train sans billet. Elle explique au contrôleur qu’elle rentre chez ses parents, qui habitent une ville proche. Le contrôleur la confie à la police ; dans sa poche, mis par son fils, un petit carton avec son nom et ses coordonnées. Elle est ramenée à la maison de retraite, mais comment a-t-elle fait pour sortir ?

-« Elle a du se glisser derrière quelqu’un… ».

Très vite après les travaux de sécurisation, Mme D. s’était postée devant la porte d’entrée, empêchée de sortir, mais fine observatrice.

« Normal, en maison de retraite. Beaucoup de personnes aiment s’asseoir dans l’entrée ».

-« Ils discutent entre eux. Cela fait du lien. Faut pas toujours penser que mettre les vieux dans du collectif, c’est mauvais en soi ».

De son observation, elle a fait un savoir.

-« Mais c’est pas difficile quand même, suffit d’appuyer sur les 2 boutons à la fois, allez-y faites-le, s’il vous plait. Mais allez-y, appuyez…» qu’elle disait !

Michel Bass