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Vieillir en parc d’attraction…

Celles et ceux qui se préoccupent de gérontologie ont vu, ces derniers mois, sur les « réseaux sociaux » une multitude de posts, de messages, d’articles, de photos tentant de faire la promotion de réalisations étranges, surprenantes, censées révolutionner la vie des personnes « dépendantes » accueillies en EHPAD.

Ces idées et réalisations sont multiples, souvent un peu déstabilisantes et toujours présentées comme constituant un progrès, un immense progrès pour la qualité de vie des « résidents »…

Presque toujours, dans un premier temps au moins, le lecteur a priori bienveillant, se laisse attirer ou séduire par ces idées, ces images qui paraissent tellement innovantes…

C’est ainsi que l’on a vu une vraie fausse gare installée dans les locaux d’un EHPAD pour donner aux malades d’Alzheimer l’illusion de partir en voyage… Ailleurs, les portes de chambres ont été relookées pour donner l’illusion de rentrer chez soi… Ailleurs, un décor de place publique avec une façade de bistrot a été installé pour que les résidents puissent si non boire un verre (attention, l’abus d’alcool est évidemment dangereux…) du moins y prendre un café ou une infusion. Ailleurs encore une « médiation animale », a priori bienveillante évidemment et qui vient parfois compenser le manque de médiation simplement humaine, fait entrer jusqu’au chevet de personnes en fin de vie des chiens, des chats, des petits rongeurs, et plus récemment encore, un cheval, un cochon… Et pourquoi pas? Les images présentant ces initiatives ne manquent pas de nous montrer la surprise, le sourire, le plaisir même, de telle ou telle personne accueillie, découvrant l’animal ou la mise en scène ainsi proposée… Les personnels se réjouissent même parce que la personne a réagi ! Mais comment ne pas réagir (ne serait-ce que par peur) au grotesque de la situation qui conduit un cheval à votre chevet ?

Ceux qui doutent du bien fondé de ce genre d’initiative ne manqueront pas de se laisser influencer par l’argument incontournable qui explique que « c’est quand même mieux que quand c’est moins bien! » Évidemment! Et puis si vous critiquez ouvertement c’est que vous êtes réticent au progrès, un peu réactionnaire, réfractaire aux nouvelles technologies, que vous n’aimez pas les animaux etc. Pourtant, une sorte de gêne subsiste, comme si derrière l’intention sans doute louable se cachait une sorte de piège, de tromperie…

Le vrai-faux au service du bien être… Qui est contre? Comment s’opposer à cela dans la société du « Canada dry » où nous vivons? Ça a la couleur de l’alcool, l’aspect et le goût de l’alcool mais ce n’est pas de l’alcool… Société du faux semblant! L’apparence du produit a potentiellement plus d’importance que le produit lui-même…

Il faut dire que certains parcs d’attraction proposent, de la même manière et depuis longtemps, aux touristes et visiteurs des situations parfaitement virtuelles censées leur faire vivre une réalité à laquelle ils ne sauraient accéder: attachez votre ceinture et vous pilotez une voiture de course formule 1, vous volez en hélicoptère, vous sautez en parachute ou à l’élastique, vous descendez des pistes de ski ou de luge à très grande vitesse, vous explorez des fonds marins comme si vous y étiez… Tout cela sans bouger de votre siège, c’est votre siège qui bouge, vous remue, vous secoue pour vous donner l’illusion de vivre ce que, justement, vous ne vivrez sans doute jamais!

Alors l’EHPAD serait-il en train de devenir un parc d’attraction pour vieux suffisamment désorientés pour qu’on puisse leur faire croire, moyennant finances, qu’ils vont à la gare, qu’ils prennent le train, qu’ils vont au spectacle, au café ou au concert… sans bouger de l’endroit où ils se trouvent, sans quitter l’établissement !  Un animal par ci, un autre par là, le plus inattendu si possible, feront revivre les émotions que les « résidents » ont vécu, il y a bien longtemps, dans une ferme, un centre équestre ou autre lieu désormais d’accès parfaitement improbable…

Voilà! L’EHPAD repensé, réinventé sur le modèle du parc d’attraction… On peut comprendre qu’il ait besoin de revoir son image pour la rendre attractive mais quand même! Demain parce que je serai un peu plus vieux que quand je l’étais moins on me fera croire que… Mais pourquoi ne pas me proposer « en vrai » ces choses incroyables qui consisteraient à aller voir des vaches dans une étable, des chevaux dans une écurie, dans une vigne au moment des vendanges, pourquoi ne pas m’accompagner au café prendre un verre, un vrai… Et même pourquoi pas un petit tour en hélicoptère ou en avion, en voiture de course? Pourquoi? Parce que je serai vieux? Ben voyons!!! Que craint-on ? Que j’en meure ? Mais ce n’est rien d’autre que mon « projet de vie » !

Décidément quand je serai très vieux, mourant peut-être, ce dont j’aurai besoin plus que de toute autre chose c’est de ces évènements simples qui donnent du sens à nos vies, c’est de la présence réelle de personnes aidantes, aimantes, bienveillantes… Non pas la présence d’un robot doté d’une soit disant intelligence artificielle et d’une pseudo-empathie télécommandée… Non ce dont j’aurai le plus besoin c’est de cette main réelle, bien réelle et doucement tendue… Le sabot d’un cheval ? Le groin d’un cochon ? Pas sûr ! Mais une main, une main, une main encore ! Parce que Aragon…

« Il n’aurait fallu

« Qu’un moment de plus

« Pour que la mort vienne

« Mais une main nue

« Alors est venue

« Qui a pris la mienne

« Qui donc a rendu

« Les couleurs perdues

« Aux jours aux semaines

« Sa réalité

« A l’immense été

« Des choses humaines… » Aragon.

 

Michel Billé

Le vieil homme

Certes, il est de la plus haute utilité de procéder sans concession à un démantèlement critique systématique des discours qui prétendent, dans la période actuelle, à l’hégémonie sans partage.
Tel était l’objet de mon dernier texte. D’autres, sur ce blog, l’ont fait également. Et souvent. C’est un enjeu central dont on ne fera pas l’économie si l’on veut qu’émerge un autre discours et une autre pensée que ce galimatias « libéral » technocratique qui n’a en dernier ressort que le profit capitalistique comme objet.

aragon.jpg portrait vieux avec chapeauJe voudrais, aujourd’hui, donner la parole à cet immense poète que fut Louis Aragon. Magnifier, donc, un tout autre type de discours. Il a écrit sur la vieillesse et les vieux des textes d’une telle justesse, témoignant d’une si profonde pensée, dans une langue si superbement belle. Je lui laisse très humblement la parole :

Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
Que m’importe traîner dans la clarté des cieux
Les coutures les traits et les taches de l’âge

Mais lire les journaux demande d’autres yeux
Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux

Tout pèse L’ombre augmente aux gestes qu’elle imite
Le monde extérieur se fait plus exigeant
Chaque jour autrement je connais mes limites

Je me sens étranger toujours parmi les gens
J’entends mal je perds intérêt à tant de choses
Le jour n’a plus pour moi ses doux effets changeants

Le printemps qui revient est sans métamorphoses
Il ne m’apporte plus la lourdeur des lilas
Je crois me souvenir lorsque je sens les roses

Je ne tiens plus jamais jamais entre mes bras
La mer qui se ruait et me roulait d’écume
Jusqu’à ce qu’à la fin tous les deux fussions las

Voici déjà beau temps que je n’ai plus coutume
De défier la neige et gravir les sommets
Dans l’éblouissement du soleil et des brumes

Même comme autrefois je ne puis plus jamais
Partir dans les chemins devant moi pour des heures
Sans calculer ce que revenir me permet

Revenir

Ces pas-ci vont vers d’autres demeures
Je ne reprendrai pas les sentiers parcourus
Dieu merci le repos de l’homme c’est qu’il meure

Et le sillon jamais ne revoit la charrue
On se fait lentement à cette paix profonde
Elle avance vers nous comme l’eau d’une crue

Elle monte elle monte en vous elle féconde
Chaque minute. Elle fait à tout ce lointain
Amer et merveilleux comme la fin du monde

Et de la sentir proche et plus frais qu’au matin
Avant l’épanouissement de la lumière
Le parfum de l’étoile en dernier qui s’éteint

Quand ce qui fut malheur ou bonheur ce nomme hier
Pourtant l’étoile brille encore et le cœur bat
Pourtant quand je croyais cette fièvre première

Apaisée à la fin comme un vent qui tomba
Quand je croyais le trouble aboli le vertige
Oublié l’air ancien balbutié trop bas

Que l’écho le répète au loin
Voyons que dis-je
Déjà je perds le fil ténu de ma pensée
Insensible déjà seul et sourd aux prodiges

Quand je croyais le seuil de l’ombre outrepassé
Le frisson d’autrefois revient dans mon absence
Et comme d’une main mon front est caressé

Le jour au plus profond de moi reprend naissance

‘Le vieil homme’ de Louis ARAGON

Extrait du recueil ‘Le Roman inachevé’

Poème de Louis Aragon proposé par Alain JEAN