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Un temps pour la généalogie et le récit autobiographique

téléchargement (1)La généalogie est un phénomène massif, particulièrement en France, encore peu étudié[1]. A des réponses conjoncturelles, la mode du régionalisme tout autant qu’un repli sur soi, se sont combinées des réponses sociologiques, avec l’éclatement et les modifications de la famille qui font de la généalogie la traduction d’une fièvre identitaire, en réaction à l’urbanisation et l’anonymat post moderne.

Mais ce sont les nécessités psychiques qui m’intéressent.

Quel est l’objet mythique, le paradis perdu ainsi recherché ? Le plus souvent, il s’agit de la terre domestique, charnelle, maternelle, mais ça peut être aussi l’ancêtre. Nous ne sommes pas loin du roman familial. Souvent cet engagement généalogique est une réponse à un tournant ou une impasse existentielle, ce qui explique pourquoi la crise du milieu de vie, le passage à la retraite constituent des moments propices à cette recherche.

Revenir au temps passé, à la légende familiale dans notre société post moderne qui promeut l’autonomie et l’épanouissement personnel comme valeurs cardinales met en demeure chacun de trouver du sens à toutes nos activités et s’inscrire dans la grande chaine du temps et des générations.

Il faut se souvenir du fantastique écho que rencontra « Le cheval d’orgueil » de Pierre Jakez Héliaz, qui racontait les traditions et la vie des paysans bretons. Vous n’avez probablement pas idée du nombre de bretons, qui influencés par cet exemple illustre s’engagèrent selon des modalités variables, vers la transmission de ce patrimoine, à travers des souvenirs d’enfance. Et un essor considérable de cette littérature régionaliste comme traduction de ce mouvement de fond.

Le récit et l’autobiographie en gérontologie[2].

S’il existe un véritable marché florissant de l’autobiographie, qui propose aux personnes âgées d’écrire leur récit de vie, c’est dans les établissements gérontologiques que ce souci biographique prend toute sa dimension.

Peut-être pour lutter contre les logiques administratives? Est ce parce que ces institutions obéissent facilement à des logiques collectives que les récits de vie y foisonnent ; qu’ils s’agissent de procédés de formation, de thérapie ou de culture, et particulièrement destinés à un public âgé. Question préalable: à quoi sert le récit chez un ancien ?

Distinguons la parole adressée à un autre, à un moment donné, travail d’intégration des émotions, des évènements. Parfois même, cela s’apparente une confession. Ce qui prime, la relation et la temporalité qui la porte.

Cette femme de 82 ans, vient de décider d’écrire ses mémoires quelque peu particulières…puisqu’il s’agit  de relater un évènement dont la portée a considérablement marqué son existence ainsi que celle de ses proches. Son second mari est mort depuis un an et cette disparition a mis en route un processus de réflexion, un travail psychique considérable que traduit cet écrit en cours. De quoi s’agit-il ? Ce qui la tourmente depuis si longtemps, c’est la rupture d’avec deux de ses filles, intervenue après leur dénonciation d’attitudes très troubles, de tentatives d’attouchements de la part de leur beau-père. Sa mémoire s’est, depuis ce décès, comme « dégelée » et une immense culpabilité consciente l’a envahie, la contraignant de revenir sur cette époque troublée et son attitude très craintive à l’époque. Lors d’un entretien psychothérapique, particulièrement intense, je la verrais explorer toutes les causalités de son comportement de l’époque, oscillant entre invention et réalité implacable.

Mais il y aussi le récit comme témoignage, vecteur de transmission, ce qui compte, c’est la trace. Il offre aux plus âgés ce que l’échappée dans l’action offre aux adultes plus jeunes. A condition que leurs récits rencontrent un intérêt…

Cet homme bien que rencontrant quelques difficultés à mémoriser depuis ses 75 ans, impressionne son entourage par sa faculté à se tenir au courant des dernières innovations techniques des bateaux de plaisance. Né à Saint Malo, qu’il avait quitté pour ses études, il n’eût de cesse d’organiser sa vie pour pouvoir continuer de« caboter ». S’il rencontre un autre passionné de la mer, ou quelqu’un de curieux, les récits innombrables de la mer jaillissent. Mémoire « fatiguée », mais passion intacte !

Enfin, il y a la légende qu’on sculpte. Pour certains qui ne manquent pas de narcissisme, il s’agit d’offrir une leçon de vie, une sorte de statue à imiter. De l’idéal d’une vie à l’idéal du Moi. Ici, pas vraiment de relation à l’autre, ce qui est visé, édifié, vise à l’immortalité. Il faut relire Kundera, « L’immortalité », relire le récit qu’il fait des enjeux de transmission pour le grand Goethe, aux prises au cours du grand âge, avec une dernière passion amoureuse mêlée à son inquiétude du devenir de son oeuvre, après sa mort.

L’autobiographie est un temps de récapitulation, c’est-à-dire un temps de réorganisation différente de la manière dont ont été vécu une expérience, un évènement ; un Je raconte un Moi avec une distance dans le temps et dans l’espace.  Les travaux de nombreux psychanalystes, tout comme ceux de Ricoeur montrent que l’histoire d’une vie est la manière dont le sujet humain se manifeste et se constitue.

Une vie, une histoire, un sujet.

 

José Polard

 

[1] Les travaux de Patrice Cabanel, en 1994, donne quelques éléments de réponse à pourquoi cet engouement ; ainsi que le site de  Beaucarnot.

[2] Nous reprenons quelques idées clés de Bernadette Puijalon, anthropologue