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Le hiatus de la bientraitance

 

 

Manifestement, il y a un hiatus.

Hiatus entre le discours officiel, lénifiant, satisfait de lui même et pour finir d’une hypocrisie profonde qui brandit de manière éhontée le slogan « Promouvoir la bientraitance en EHPAD ».

Hiatus avec la réalité. Les exemples abondent. En même temps qu’un écho médiatique encore limité est donné au mécontentement voire à la colère qui, ici ou là, se manifeste publiquement et de plus en plus fréquemment de la part des soignants en EHPAD.

Avez-vous entendu parler du mouvement de grève des aides soignantes de l’EHPAD de Fougerans dans le Jura ? Il a duré plus de cent jours entre le printemps et l’été 2017. Faire grève plus de cent jours, ce n’est pas une mince affaire. On y engage son emploi. Les conséquences financières sont lourdes (entre trois et quatre mois de salaire perdus). Autant dire que pour tenir une grève pendant plus de cent jours, il faut « en avoir gros sur la patate ».

Prenons le temps d’écouter ces aides soignantes en colère : « On ne met pas les malades au lit, on les jette » « Tout est fait dans la précipitation », « on dispose (!) de trois minutes et quarante et une secondes pour « coucher » un malade » « En quinze minutes, on lève la personne, on l’emmène à la salle de bains, on fait la toilette complète, on l’habille, on l’installe au petit déjeuner, on distribue les médicaments, on refait le lit, en quinze minutes… » « On n’a pas le temps pour l’accompagner faire une promenade dans le jardin si elle en manifeste le désir ».

Ces jours ci, ce sont les soignants de l’EHPAD de Saint Hilaire du Harcouët, dans la Manche, qui ont manifesté pour signifier leur écoeurement devant les conditions de travail qu’on leur impose. « C’est le service minimum toute l’année » « Ce qu’on pratique, c’est de la maltraitance institutionnelle ».

La manifestation de cet écoeurement surgit de toutes parts: Vendée, Manche, Jura, Bordeaux, Agen, Toulouse…

L’exemple le plus récent, qui a fait le tour des réseaux sociaux, émane d’une infirmière d’une EHPAD dans l’Ardèche qui a fait savoir à la ministre de la santé « qu’elle rendait son uniforme, dégoûtée et attristée de ne pouvoir prodiguer des soins de qualité, étant seule pour quatre vingt dix neuf patients ».

Les propos accablants fusent de partout : « La direction de l’établissement nous impose d’effectuer une toilette VMC. Ce qui veut dire : visage, mains, cul (sic). On est quatre pour faire cinquante toilettes » « On effectue un travail à la chaîne, comme à l’usine, dans lequel le traitement des patients va jusqu’à l’ignominie ». « Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche. Arrivez vous à dormir ? Moi non. Et s c’était vous ? Vos parents ? Vos proches ? »

Ce qui est remarquable dans toutes ces paroles qui viennent d’être évoquées, c’est qu’à aucun moment, ces soignants ne parlent pour eux mêmes. Ils disent leur refus de ne pas apporter les soins qui leur sembleraient dignes de leur fonction aux vieillards qu’on leur a confiés. Ce fait, à lui seul, mérite d’être souligné et salué. En effet, les vieillards institutionnalisés en EHPAD n’ont pas la possibilité de prendre la parole donc de s’exprimer sur ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. En particulier sur leur liberté, leur sphère privée, leurs habitudes, leurs préférences, leur cadre de vie. Alors, certains se laissent mourir…

Que des soignants publiquement prennent la parole pour dire que la façon dont on traite les vieillards en EHPAD est indigne brise la chape de plomb qui veut, au nom d’ « impératifs économiques », que le « management » en EHPAD soit fondé sur la seule rentabilité. Voilà qui est très salutaire.

On n’a pas affaire à des automobiles ou des barils de lessive. On a affaire à des hommes, des femmes, âgés certes ! Mais ne leur doit on pas respect et dignité ? La question pourrait sembler incongrue. Mais la prise de parole de ces soignants en colère nous rappelle que non.

A l’opposé, il y a les investisseurs. Car le placement (financier) dans un EHPAD est juteux. Ainsi trouve-t-on sur Internet sur des sites spécialisés dans ce genre d’investissement des arguments choc : « Investissement porteur et sûr », « Vous recherchez le meilleur rendement ? Investissez en EHPAD », « Loyers au rendement alléchant (souligné par moi) de 4,5% », « Fiscalité attractive, régimes fiscaux avantageux, investissement offrant une bonne liquidité… »

Autrement dit, une nouvelle fois, c’est l’intérêt de l’investisseur qui prévaut, donc de la rentabilité maximale. Et ici, en l’occurrence, c’est le vieillard institutionnalisé qui trinque. Et par voie de conséquence les soignants qui souhaitent faire consciencieusement leur travail.

Lorsque les actionnaires réclament la fermeture d’un site industriel, non pas du fait qu’il serait déficitaire, mais parce que sa rentabilité ne serait pas maximale, c’est désastreux et scandaleux. Ce sont les employés et ouvriers qui se trouvent débarqués.

Mais lorsque ce qui est en jeu, c’est la vie des vieillards elle même, comment qualifier cela?

Il faut affirmer haut et fort que le soin apporté par une société à ses vieillards en dit long sur ce qu’elle est, et que les vieillards, car ils sont nos égaux, ont droit au respect et à la dignité.

Jusqu’à présent, nous avons surtout entendu les infirmier(e)s et les aides- soignant(e)s. Leur colère et leur dégoût est en train de monter de partout. A tel point qu’on va les entendre dans tout le pays le 30 Janvier 2018.
Eh! les médecins…
Mais les médecins, où sont-ils ? N’ont ils rien à dire ? Je sais que certains approuvent les propos des soignants que cette situation révolte. Il faut qu’ils osent, à leur tour, rendre public leur intime sentiment. Ça changerait sérieusement la donne.

Car il devient impératif de changer en profondeur le cours des choses.

 

Alain Jean (Médecin généraliste et gériatre)

Médecin traitant ou Médecin maltraitant ?

stéthoscope-et-prescription-médicale-22342112Il est vrai que nous n’aimons guère le mot « maltraitant » ou « maltraitance » qui est extrêmement galvaudé ces temps-ci. On n’entend plus que cela : des chartes, des congrès, des Diplômes d’Université lui sont entièrement consacrés.

Plus précisément consacrés à ce qui est présenté comme son symétrique inverse : la « Bientraitance ». Synthèse chimiquement pure du contentement de soi élaboré par des commissions technocratiques dont la signification est la suivante : nous sommes si bons de bien vouloir condescendre à « bientraiter » ces personnes âgées qui ont l’outrecuidance de ne pas « bien vieillir ».

Examinons cela : nous avons eu connaissance d’un certain nombre de cas d’EHPAD dans le Val de Marne où sont mises en place des procédures qui nous scandalisent. Il est possible que des faits identiques se produisent ailleurs, mais nous n’en avons pas connaissance.

Plusieurs médecins généralistes nous ont rapporté le fait suivant : l’administration de ces EHPAD décrète que le contrat de désignation par le patient de son médecin généraliste comme « médecin traitant » est désormais caduc et non avenu. Désormais il est décrété que le « médecin traitant » sera un médecin  gériatre désigné par l’EHPAD. En effet, depuis quelques années tout patient est tenu de désigner un »médecin traitant ». Il va de soi que c’est le patient qui désigne son médecin traitant, manifestant ainsi la confiance qu’il a en lui . Et non le médecin qui s’auto désigne.

Quelles en sont les raisons ? Ce sont des raisons officielles de restructuration de la chaîne des soins. Mais de façon officieuse, implicite, ou inavouée, voire inavouable : il y a là des accords entre les EHPAD et l’ARS (Agence Régionale de Santé) pour que les médecins généralistes libéraux, à terme, n’interviennent plus en EHPAD.
Mais le principal : est brisé là, avec une brutale autorité, le lien de confiance établi souvent de longue date entre le vieillard et son médecin. Ce qui sous tend cette décision autoritaire, c’est le point de vue selon lequel un vieillard dont les fonctions cognitives déclinent n’a plus à décider de quoi que ce soit.

Qu’il éprouve du plaisir à recevoir la visite de son médecin qu’il connaît depuis longtemps est sans importance : ce médecin traitant ( le médecin de famille, porteur de mémoire) qui reste un lien avec sa vie d’avant. Lorsqu’il se considérait comme un homme libre, acteur de sa vie.

Est signifié là qu’aux yeux de l’administration, le vieillard n’est plus rien.

Aux yeux de la société, il a été mis sous tutelle.

L’Administration joue pleinement son rôle : elle administre.

Finalement, la réalité de la « Bientraitance » dont on nous rebat les oreilles, c’est cela.

Comme dit Madame X., seule dans sa chambre, allongée sur son lit : « Ici, je suis dans une salle d’attente, pour ne pas dire une cellule. Les visiteurs ne peuvent être choisis, ils sont désignés, ils ont des laisser-passer. Mais par qui sont-ils délivrés ? »

 

 

Alain Jean, Maria Da Silva, Bernard Szelechowski sont médecins

Alors, le mal nous manque ?

Et si le Bien devient pesant(1), c’est peut-être que le mal nous manque. A la loterie pseudo-éthique des structures, qu’elles soient de soin, économiques, politiques ou sociales : pair, impair, passe et manque… A la roulette de cette éthique-là, c’est perd ou gagne, blanc ou noir – et effectivement les vieux ne sont pas blancs -, et ça nous manque !

Bientraitance pour éviter Maltraitance. Bien vivre pour ignorer ce que vivre veut dire. Bien vieillir pour ne pas voir vieillir, ni se voir vieillir. Ce règne du Bien, depuis la fenêtre de l’occidentalisme furieux, signifie obérer avant tout la nature oxymorique de l’homme. Ainsi comme le dit Alain Jean, à la suite de Deleuze et Spinoza, « sans jugement moral », notre terreau originel, notre argile – ce que les boites de com vous transformeraient en « notre ADN », car il faut vivre sans gêne avec ses gènes (sic !) – est d’abord notre être oxymorique.

L’homme n’est ni bon, ni mauvais, il est bon et mauvais… Ce n’est ni Bien, ni Mal, c’est ainsi. L’homme est tout à la fois l’hospitalier et l’assassin à l’Auberge rouge de la vie des peuples.

Quant à Georges W. Bush, il a sans doute trop vu les westerns et les mauvais films de Ronald Regan, et ça n’aide pas, ni à penser, ni à se décentrer du monde… Les mêmes films sont sans aucun doute dans les têtes des communicants qui ont fait des rescapés du cancer et maintenant de ceux qui affichent une alcoolémie au volant à zéro de nouveaux héros.

Cinéma, quand tu nous tiens !

 

Christian Gallopin

(1) Voir le billet précédent d’Alain Jean

Bientraitance

Voilà quelques phrases extraites du manuel de la Haute Autorité de Santé concernant la « Bientraitance », génial concept dont, dans les milieux qui utilisent ces termes à longueur de journée, on se fait les gorges chaudes.

« La bientraitance est un concept dynamique et multidimensionnel. Son apparition dans le système de santé n’est pas neutre. Elle vise à soutenir deux évolutions majeures : l’irruption du malade acteur de sa santé et le changement de paradigme de la relation soignant-soigné. » 

« La promotion de la bientraitance a depuis été intégrée dans le manuel de la certification V2010[1].»

Mais que recouvre exactement ce charabia indigeste ?

Certes, il est inadmissible, comme on l’entend souvent, dans les endroits où sont concentrés les vieillards, que soient proférés des propos tels que : « Papy », « Mamy », « Mamy, faut finir son plateau », « Papy, il a encore fait dans sa couche »… Sans compter les exemples nombreux de violence physique.

Il existe un verbe pour désigner ce genre de propos et de pratique : c’est maltraiter. Mais pourquoi les vieillards que l’on concentre dans ces endroits « dédiés », comme on dit, sont ils maltraités ? C’est bien la question centrale et qui, seule, mérite qu’il y ait quelque chose à en penser.

Or comme cette question renvoie aux soubassements sociaux mêmes et que l’aborder de front et au fond est en vérité impossible car remettant en cause trop de choses essentielles, comme toujours, on a décidé de surseoir.

On a donc inventé le mot maltraitance, substantif très laid provenant du verbe maltraiter, et son pendant symétrique : le mot « bientraitance ». Non moins laid que le précédent et bel et bien symétrique de maltraitance en dépit des allégations de ses promoteurs.

En vérité, quelles est la fonction du mot « bientraitance » ? Son rôle est de circonscrire le problème uniquement à des comportements répréhensibles de la part de certains soignants à l’égard des vieillards qu’on leur a confié. Il suffirait de procéder de manière inverse et le problème serait réglé. Or, ce n’est pas en instaurant de manière technocratique une injonction symétrique qu’on réglera les choses.

Si on examine de près le mot « bientraitance », par lui-même il indique un rapport inégalitaire aux vieilles personnes. Ce ne sont pas nos égaux puisque nous condescendons à les bientraiter, à l’image de la façon dont nous traitons (éventuellement) nos animaux familiers.

Les vieillards, des gens à part…

Ce préambule nous permet de répondre à la question précédente :  « Pourquoi des vieillards sont-ils maltraités ? »

Parce que la société les considère comme des gens à part : improductifs, ayant perdu tout rôle social et qui de plus nous rappellent –ô comble de l’insoutenable- que la vie a une fin et que sa clôture en est la mort.

Des gens à part, donc des lieux à part (les EHPAD) et un détachement que la société a envoyé pour s’occuper des vieux : les soignants en gériatrie. Mais ces soignants ne font, vis à vis des vieillards, que reproduire le sentiment global de la société à leur égard : ils nous insupportent. Ils sont laids, pauvres, à travers eux on voit se profiler la mort. Toutes choses qu’on ne peut regarder et qui s’opposent aux clichés superficiels largement répandus sur nos écrans TV et sur les murs de nos villes.

Et si au lieu d’appliquer aux vieux la « bientraitance », tout simplement on les traitait comme des égaux, ça changerait sérieusement la donne.

Alain Jean

[1]  il s’agit pour la Haute Autorité de Santé (HAS) de vérifier que les établissements sanitaires et médico-sociaux observent ou tendent à observer les référentiels qu’elle a édictés et qui sont censés définir la norme, en matière de gestion et de pratiques soignantes, vers laquelle doit tendre l’établissement en question.