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Faut-il fêter les anniversaires des vieux ?

 

Tout le monde connaît l’épatant roman Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson[1]. Bien peu sommes-nous, en revanche, à nous être posé la question de l’anniversaire des vieux. Si le roman de Jonasson en fait un moment de transgression féconde, propice à la récapitulation de toute une histoire de vie en même temps qu’occasion inespérée de rejouer son existence avant d’en rencontrer le terme, la réalité prosaïque est toute autre. Il y a certes les anniversaires désirés, plutôt décennaux : fêter en famille ses 80 ans ou aller jusqu’aux 100 ans. Il y a aussi les anniversaires consentis, parce que la famille veut marquer les 85 ans de l’ancêtre ou bien se réunir autour de ses 70, 80 ou 90 ans.

 
Mais, dans la plupart des cas, on impose, en EHPAD ou en famille leurs anniversaires, à des parents ou grands-parents qui n’en demandent pas tant. Ainsi le héros de L’amour, soudain d’Aaron Appelfeld répugne-t-il à fêter ses 70 ans[2]… C’est que l’anniversaire est à manier avec précautions. Il renvoie certes, pour les plus jeunes, à leur grandissement et à l’espoir qu’ils mettent dans leur émancipation en cours ou à venir. Il remplit également sa fonction de conjuration narcissique de la mort aux âges suivants. Mais vient le moment (aux tournants de la cinquantaine ?) où il devient miroir irrecevable, convention stupide, incantation inutile. Ici aussi, hommes et femmes sont différents : si les un(e)s et les autres préfèreraient généralement s’abstenir « d’avouer leur âge » passé 70 ou 75 ans, les premiers rechignent de longue date à cette célébration conventionnelle, là où les secondes y voient plus souvent l’occasion de réunir leur descendance féconde.

Il n’empêche : regrouper en EHPAD tous les natifs d’un même mois de l’année pour une fête anniversaire commune obligée, qu’ils aient 10 ou 20 ans d’écart, ou forcer la main à mamie pour un anniversaire familial qui aura chaque fois le goût du dernier, revient au même. Il s’agit, dans ces deux cas, de faire fi de la mort pour nous, soignants ou bourgeons plus jeunes de l’arbre généalogique. Et non pas de prendre en considération le rapport à l’image de soi décrépie qu’on impose à nos anciens à force de photos en notre époque qui cultive l’image. Ni d’entendre et prendre en compte les quatre dimensions psychosociales de la fête anniversaires que sont le birthday blues, le birthday stress, l’effet-anniversaire et le syndrome d’anniversaire[3].

Le birthday blues désigne l’état pré-dépressif qui caractérise l’approche de notre date anniversaire de naissance, plus marqué dès lors que l’on a dépassé l’âge du décès de son parent du même sexe (ce qui est le cas de la plupart des vieux d’aujourd’hui). Le birthday stress est plus notable encore, puisqu’il résulte d’une corrélation statistiquement significative entre date de naissance et date de décès chez les plus de 75 ans, qui meurent plus souvent que le hasard ne le voudrait juste avant ou juste après leur date d’anniversaire de naissance… Enfin, si « l’effet-anniversaire », qui concerne certaines dispositions psychiques liées aux dates anniversaires (propension à dépenser, réceptivité aux psychothérapies ou encouragement aux décisions) ne relève pas exclusivement de la vieillesse, le « syndrome d’anniversaire » peut s’avérer plus critique au grand âge : retours de dates traumatiques, obsessions de dates généalogiques, répétitions trans-générationnelles des effets des secrets de famille, etc.

 

Autrement dit : ne fêtons pas les anniversaires des vieux sans en mesurer les conséquences potentielles !

 

Christian Heslon

 

[1] Jonasson, J. (2011). Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Paris : Presses de la Cité (rééd. trad. 2011).

[2] Appelfeld, A (2004). L’amour, soudain. Paris : Editions de l’Olivier (rééd. trad. 2004).

[3] Heslon, C. (2007). Petite psychologie de l’anniversaire. Paris : Dunod.

I have a dream…

I-have-a-dreamJ’ai fait un rêve…j’ai rêvé d’une maison…

Une maison avec quatre chambres, pas plus. Quatre chambres, une cuisine, une pièce commune. Chaque personne âgée y vivant au sein d’une communauté réduite, discrète, acceptable. Une gouvernante est là pour organiser l’écoulement de la vie, la préparation des repas à laquelle peut se joindre chaque jour qui le désire. Eplucher, couper, cuire les légumes, les viandes, les poissons… Et non pas recevoir un plateau où tous les mets, même s’ils sont bons, n’apparaissent plus sous leurs formes premières. A-t-on assez réfléchi à ce que représente pour ces personnes une pomme de terre ? Une pomme de terre n’est ni carrée, ni blanche… une pomme de terre est un tubercule assez difforme, elle a une peau de couleur généralement jaune ou rouge-rosée, maculée de terre si elle n’est pas encore lavée, et puis il y a ces petits germes qui pointent à travers cette peau. Enfants, la plupart des personnes habitant la maison a appris à « dégermer » les pommes de terre, plusieurs fois durant l’hiver. Et ce germe de pomme de terre est enraciné au plus profond des mémoires les plus défaillantes.

J’ai rêvé une maison où chaque habitant soit à l’œuvre, dans la mesure de ses possibilités, de la vie sociale qui s’y déroule chaque jour. J’ai rêvé que chacun soit à l’œuvre politique de cette minuscule structure sociétale. On sait avec Pierre Michon ce que les Vies minuscules ont de grandeur d’existence.

Chacun est à même également de rejoindre sa chambre et d’y cultiver là son jardin secret. D’ailleurs, évoquant le jardin, il y a aussi les plates-bandes entourant la maison et dont on s’occupe, les rosiers et toutes ces fleurs, les aromates pour la cuisine, le persil, le thym et le laurier etc. Et puis ce petit carré de terre où poussent deux rangs de betteraves rouges, quelques poireaux, trois pieds de tomates. Ici, une maison de campagne mais ailleurs une maison de ville aurait même valeur.

J’ai rêvé cette maison pour sortir de l’industrie du vieux. Non pas que nombre d’EHPAD ne s’attèlent à essayer de fabriquer certaines de ces mêmes dimensions sociales et sociétales mais la configuration du lieu même est une entrave. Ainsi, développer des formes alternatives à ces établissements à forte concentration semble promis à l’échec et à l’indifférence. Il en va, comme pour tout actuellement, d’une pensée unique : la seule réponse à un possible soin, hors domicile, pour une personne âgée plus ou moins en difficulté d’autonomie est l’EHPAD. Ils ont leur place, ne serait-ce que parce que rien n’a véritablement été tenté autrement ; et puis certains fournissent un travail remarquable auprès des vieux, mais nous ne pouvons et ne devons pas nous résoudre à cette seule proposition.

Aussi, j’ai rêvé que ces personnes âgées puissent avoir le choix.

En 2009, à Troyes, après 19 années de cette expérience de maison de vie, en même temps qu’un nouvel EHPAD pour les remplacer est ouvert, les domiciles collectifs, ces lieux de polis, à usage et à visage humains, sont fermés définitivement. « Trop cher ! » m’a-t-on dit. Manque de volonté politique et d’envie de poursuivre, répondrais-je ! Structures trop rebelles au sein d’une uniformité rassurante.

Mais qui, aujourd’hui, face à l’âge qui s’avance peut envisager avec une certaine sérénité son « placement » en maison de retraite ?

I have a dream : « Il est aujourd’hui évident que la France, a failli à sa promesse en ce qui concerne ses citoyens âgés. Au lieu d’honorer son obligation sacrée, la France a délivré au peuple des vieux  un chèque sans valeur ; un chèque qui est revenu avec la mention « Provisions insuffisantes ». Nous ne pouvons croire qu’il n’y ait pas de quoi honorer ce chèque dans les vastes coffres de la chance en notre pays. Aussi sommes-nous venus encaisser ce chèque qui nous fournira sur simple présentation les richesses de la liberté et la sécurité de la justice »[1].

Il serait cependant fautif de soutenir que rien n’est fait pour les personnes âgées, mais posons tout de même que tout ce qui est fait ou presque l’est à travers une même lecture comptable des hommes et des femmes et dans un discours unique qui emprunte à l’idéologie politique, économique et assurantielle ambiante n’admettant aucune autre alternative de pensée ou d’action.

Pourtant il y aurait à inventer, en toute liberté, des manières de vivre ensemble avant que la mort ne les prenne, et ne nous prenne à notre tour.

« Il a caressé des petits serpents très doux ; il parlait toujours. Le mégot brûlait son doigt ; il a pris sa dernière bouffée. Le premier soleil l’a frappé, il a chancelé, s’est retenu à des robes fauves, des poignées de menthe ; il s’est souvenu de chairs de femmes, de regards d’enfants, du délire des innocents : tout cela parlait dans le chant des oiseaux ; il est tombé à genoux dans la bouleversante signifiance du Verbe universel. Il a relevé la tête, a remercié Quelqu’un, tout a pris un sens, il est retombé mort. »[2]

I have a dream…

Et, même en rêve, ouvrons l’œil !

 

Christian Gallopin

[1] Martin Luther King, discours prononcé à Washington le 28 août 1963, Les termes Amérique et noir ou de couleur ont été remplacés par France et âgé et vieux

[2] Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, 1996

Entrer en EHPAD, ce n’est pas comme entrer en prison. N’est –ce pas ?

Interdiction de sortir à l’extérieur non accompagné, non autorisation de préparer un repas autour duquel seront conviés ses amis, défense de laver son linge, choisir son propre repas le jour même demeure une utopie, impossibilité de vouloir « s’enfuir », ces conditions ne sont pas celles de quelques pays où les droits de l’homme sont déniés. Il s’agit de l’expression d’un vécu en EHPAD exprimé souvent notamment lors de l’arrivée d’un résident.

Afin de pouvoir comprendre les propos rapportés, nous souhaitons poursuivre dans cette veine phénoménologique pour saisir au mieux ce que les résidents expriment de leurs éprouvés. Ce temps de l’arrivée peut-être bien souvent difficile, rappelons que Mannoni M.[1] soulignait, en 1991, que « 50% des personnes âgées de plus de 80 ans meurent dans les six mois suivant leur placement ». Certes nous sommes loin de ce temps où les conditions de vie étaient différentes (hospice, hospitalisation,…) mais ces chiffres viennent illustrer les difficultés rencontrées à cette période.

« Je suis en prison »

Cette nouvelle résidente, à la première heure, descend affolée, s’approche du bureau d’accueil. Elle est dans l’embarras… Elle attend la visite du médecin mais ne sait pas comment le payer… Sans doute la démarche lui a été expliquée auparavant mais ce qui la désarçonne le plus c’est de ne pas pouvoir se procurer de l’argent à sa guise. Ne pas avoir accès à certains de ses papiers comme la carte de sécurité sociale peut faire douter de soi, voir douter de qui l’on est. Certes, elle pourra peut-être s’y habituer mais ce moment se caractérise par une prise en compte que ses choix personnels risquent d’être subordonnés à une logique et un règlement collectifs. Et lorsque toute une vie s’est organisée individuellement, passer à un changement si soudain, du jour au lendemain, peut-être vue comme une perte de liberté. L’entrée en résidence peut menacer, décercler les bases de la personnalité au risque de vider l’essence de l’être.

Si ce n’est pas la restriction de liberté que ressent un autre résident, c’est bien plutôt la peine. Bien que la question ait sans doute été préparée en amont, autre est la dimension quand elle surgit dans la réalité. Entrer en EHPAD demeure encore fréquemment une nécessité de sécurité plus qu’un choix, choix forcé, choix parfois empreint de colère ou encore décision imprégnée de résignation. La consternation peut venir encore ajouter sa touche au tableau surtout lorsque va devoir se poser la question de vendre sa maison pour pouvoir maintenir son logement dans cet hébergement. Il n’est pas rare qu’un vent d’indignation se fasse entendre comme un hurlement d’inquiétude. En effet, à ce moment, pour certains s’ouvre une enclave de culpabilité. Voir ses économies gardées toutes une vie, assister impuissant à la disparition de ses souvenirs nous rappelle que la maison n’est pas qu’un investissement de pierre. Il s’agit d’un moment éprouvant. Certaines idées viennent miner, ronger, recouvrir de culpabilité car la demeure symbolise un héritage. Plus la vie s’allonge, plus l’héritage matériel se dissipe. C’est peut-être dans cette voie que nous pouvons entendre certains exprimer le souhait de mourir, ayant l’impression de retirer, voler à leurs enfants, ce qui devrait leur appartenir dans le futur. Le présent vient  effacer le futur et remettre en interrogation ce que peut être un « bon parent » si tant est que cela existe.

Perte de liberté, perte d’identités, le changement s’accompagne d’un abandon forcé, contraint, des divers rôles sociaux : ami, parfois parent, loisirs,… Le tissu social donne le sentiment de mourir progressivement à ce moment. Cette soudaineté du retrait des investissements vient alors exprimer, par les mots des personnes, une condamnation à mourir alors que d’autres, voulant sauver ce qu’ils ont pu accumuler toute une vie, devant être transmis à leurs enfants, redoutent  l’allongement de leur vie en Ehpad, sonnant alors comme une terrible  condamnation à vivre.

Alors que la peine et la condamnation semblent pour certains marquer une expérience phénoménologique, certains traits ici soulignés, par quelques résidents, viennent sonner en écho avec d’autres vécus, tels que je peux les rencontrer dans ma pratique professionnelle.[2]

Entrer en Ehpad comme l’on sort de prison…

La prison matérialise ce qui constitue la condamnation, la dissuasion mais aussi la privation de liberté pour protéger la société. Cependant même si une organisation est prévue par le biais du SPIP[3] pour faciliter l’insertion de ces personnes, ce projet peut se voir contrarié à certains égards. Le premier temps, le plus difficile, s’il n’a pu être anticipé suffisamment, demeure la mise en place de dossiers pour effectuer une demande de papiers (carte d’identité, sécurité sociale,…) Ces documents administratifs ouvrent des droits qui peuvent, tant ils sont indispensables, nous paraitre naturels : droit d’être reconnu dans la société, droit pour chercher un travail, droit aux soins, droit aux aides financières, droit bien souvent pour s’inscrire dans une association,… Ces différents droits permettent d’avoir une vie décente. C’est peut-être en écho à cette désinscription que nous pouvons entendre la peur de la résidente nouvellement arrivée ? Entre-t-elle dans un autre système de droits ? Quelles sont généralement les personnes qui perdent leurs droits ?

Par ailleurs, il n’est pas rare que l’état de dénuement, d’indigence à la sortie carcérale soit un temps marqué par l’éloignement des amis, proches et famille. Ceux-ci peuvent alors prendre leur distance pour traduire une désapprobation par rapport à l’acte posé mais également venir de la part du sortant et exprimer possiblement un sentiment de honte. Cette désaffiliation sociale peut livrer la personne à un profond sentiment de solitude tel qu’il peut être ressenti au moment de l’entrée en Ehpad.

Sortir de prison c’est également ne pas avoir la garantie d’un logement à l’issue de la peine, il n’est pas impossible que la personne se retrouve alors en situation d’errance. Perdre son logement antérieur, surtout si la peine a été longue, peut mettre toute chance d’insertion en péril. Les propos de certains résidents d’Ehpad peuvent venir nous frapper « On va pas me mettre dehors ? » Certes, si au vu de l’âge, pour certains, il s’agit de la « dernière demeure » elle peut donner le sentiment de détenir une toute puissance et peut susciter certaines peurs angoissantes : être livrée à la rue, être livré à l’oubli, ne dépendre que du bon vouloir d’un autre, peur de s’exprimer s’alliant avec peur de représailles.

La préparation, l’anticipation peuvent émousser les difficultés présentées. La question de l’entrée en hébergement peut également mobiliser beaucoup de culpabilité de la part des proches n’ayant pas d’autres options.

Certes, ainsi que peuvent nous le narrer certaines personnes, l’arrivée en maison de retraite se vit dans un registre de privation voire de perte de liberté. Des questions ne peuvent que découler de ces ressentis : cette perte de liberté ne pourrait-elle pas être un effacement de l’individuation au profit du collectif ? Ne porterait-elle pas le risque de créer des résidents identiques ? Accompagner un nombre important de résidents pourrait-il effacer la singularité caractérisant tout être humain ?

Enfin, pour élargir les pistes conclusives, alors qu’à un moment, il était rapporté les dires concernant un sentiment de condamnation à vivre, où vivre en contrepartie attaquait l’héritage familial voir même sociétal, nous ne pouvons que percevoir dans ces propos des sentiments lestés de culpabilité.

Ceci  amène parfois à se demander, par cette culpabilité,  si être trop vieux peut constituer un crime pour la société. N’est-ce pas en ce sens que l’on peut entendre parfois que vivre très âgé coûte cher à la société ?

 

Frédéric Brossard

 

[1] Mannoni M., 1991, Le nommé et l’innommable, Paris, Editions de Noël

[2] J’ai une double activité professionnelle : en Ehpad et dans un établissement spécialisé pour l’insertion de personnes sortant de prison. De là m’est venu, cette analogie phénoménologique.

[3] SPIP : Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation

Sécurité et Liberté

« Allez-y, appuyez » qu’elle disait !

Ce soir-là, vive discussion dans le couloir, des voix d’hommes, ce n’est pas si courant !

Deux messieurs ramènent Madame D. Elle est arrivée dans cet établissement, il y a 1 mois environ. C’est son fils qui l’a amenée là. Elle habitait à quelques pas de chez lui et il n’en pouvait plus ; presque chaque soir la gendarmerie l’appelait pour venir récupérer sa mère partie voir son père au café tabac qu’il tenait au coin de la grand’place, il y a une cinquantaine d’années.

Ce soir-là, elle a été récupérée par un automobiliste qui a aperçu cette vieille dame, marchant d’un bon pas le long de la rocade, la nuit, non loin de la maison de retraite. Elle ne veut pas d’aide. Elle va chez ses parents qui l’attendent pour dîner. Elle ne sait pas d’où elle est partie mais est capable de dire la ville où vivent ses parents. L’automobiliste habite le quartier et a supposé qu’elle résidait dans la maison de retraite. Ils lui ont proposé de la ramener, ce qu’elle a commencé par refuser avec véhémence.

« Mais oui, c’est bien Mme D. et elle habite ici », dit la directrice, alertée. « Merci beaucoup, messieurs, de votre amabilité ! Nous allions prévenir la police car elle n’était pas descendue manger et était introuvable».

Ce n’était pas la première fois. En un mois, Elle avait déjà « fugué » 3 ou 4 fois. Repérée au portail par des agents de l’établissement qui arrivaient ou repartaient. Et ramenée. « Faut pas partir comme ça, sinon un jour, c’est la police qui vous ramènera ».

« Foutez-moi la paix, mes parents m’attendent et je vais me faire engueuler. Vous savez, mon père est très sévère et il faut être à l’heure pour le dîner. Laissez-moi » criait-elle, essayant de cogner sur l’aide-soignante qui eût la mauvaise idée de se trouver sur son chemin.

Ce soir-là, cela aurait pu très mal tourner. Et on en parle, on en parle :

-« Vous vous rendez compte ? Sur la rocade ? En pleine nuit ? ».

-« Il faut qu’on trouve une solution ». 

-« Le fils nous fait confiance et espère que sa mère va s’habituer dans la maison de retraite ».

-« On lui a bien précisé que nous n’avions pas d’unité fermée, que nous ne pouvions pas la surveiller tout le temps, mais il a voulu prendre la place ».

-« De toutes façons, je n’ai pas le choix, il n’y a pas de place ailleurs ».

Le lendemain, encore, la réunion d’équipe se focalise sur Mme D.

-« Moi, je voudrais savoir. Si Mme D. fait encore une fugue et qu’il lui arrive quelque chose, qui est responsable ? Le soir on n’est que 3 pour 80 résidents, il faut assurer le repas, les remonter dans leurs chambres, faire les changes et les couchers, on ne peut pas surveiller tout le monde».

-« Non, mais ne vous en faites pas, le contrat avec le fils stipule bien que la résidence est ouverte et qu’on ne peut empêcher complètement les gens de sortir ».

-« Oui mais quand même, si elle se fait renverser par une voiture ? ».

-« Et alors si on la trouve dans la rue, faut la ramener, ou prévenir son fils ? ».

-« Non, moi, je ne veux pas prendre cette responsabilité ».

-« On peut pas accueillir des gens comme ça, complètement désorientés et fugueurs alors qu’on n’a pas d’unité fermée ».

-« Qui c’est qui a décidé de l’admission, c’est vous Docteur ? ».

-« Mais moi je ne peux donner qu’un avis, c’est pas moi qui ait la décision, c’est la directrice ».

-« Oui mais c’était quoi,  votre avis ? ».

-« Ben favorable. Mais en l’ayant bien expliqué au fils. Ne vous en faites pas, il ne nous fera pas d’histoire ».

-« C’est pas si sûr. C’est moi qui l’ait eu au téléphone pour l’avertir de la fugue, et il m’a traitée de tous les noms, en disant qu’on était des incompétents ».

 ça m’étonne beaucoup, il nous fait confiance, et il était bien prévenu ».

-« Bon, c’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait? ».

-« J’ai une idée : si on mettait un code à la porte d’entrée, que les visiteurs connaitraient, et qui empêcherait les gens de sortir sans qu’on le sache ?».

Sitôt dit, sitôt fait. On tenait la solution. Pas si fréquent, des solutions, quand on s’occupe de personnes âgées !

Trois jours après, un serrurier vient poser non pas un code (trop cher selon la directrice), mais un système de deux interrupteurs, côte à côte, qu’il faut actionner simultanément et en sens contraire pour ouvrir la porte. Mme D. est bien incapable d’une telle performance. Et en effet, depuis, plus de fugue.

-« Grâce à notre système, nous nous sentons beaucoup plus en sécurité ».

-« Nous ne lorgnons plus tout le temps la porte, de peur que les résidents  se sauvent ». Et les visiteurs sont bien prévenus de faire attention à ne pas laisser sortir de résident non accompagné.

Un mois plus tard, appel de la police ferroviaire. Mme D. a pris le train sans billet. Elle explique au contrôleur qu’elle rentre chez ses parents, qui habitent une ville proche. Le contrôleur la confie à la police ; dans sa poche, mis par son fils, un petit carton avec son nom et ses coordonnées. Elle est ramenée à la maison de retraite, mais comment a-t-elle fait pour sortir ?

-« Elle a du se glisser derrière quelqu’un… ».

Très vite après les travaux de sécurisation, Mme D. s’était postée devant la porte d’entrée, empêchée de sortir, mais fine observatrice.

« Normal, en maison de retraite. Beaucoup de personnes aiment s’asseoir dans l’entrée ».

-« Ils discutent entre eux. Cela fait du lien. Faut pas toujours penser que mettre les vieux dans du collectif, c’est mauvais en soi ».

De son observation, elle a fait un savoir.

-« Mais c’est pas difficile quand même, suffit d’appuyer sur les 2 boutons à la fois, allez-y faites-le, s’il vous plait. Mais allez-y, appuyez…» qu’elle disait !

Michel Bass

On a deux vies

heart-1061366b_1920A quoi sert le calcul mental, si ce n’est à compter le temps. Très tôt jusqu’à tard dans nos vies, nous voilà en train de saisir le temps en se mesurant aux autres, se situant, s’échelonnant. Quelle drôle de nécessité, entre instinct grégaire archaïque et conformisme social…

Avez-vous remarqué combien souvent les anciens calculent l’âge de leurs pairs, tentent d’estimer celui de leurs enfants ? Dans un établissement de personnes âgées, écoutez les conversations, l’effet est intriguant. C’est sûr que la perspective d’un terme incertain quant au « reste à vivre » met à l’œuvre toutes ces opérations mathématiques. Marguerite, 86 ans, nous disait : « Accepter que je sois une femme âgée, c’est devoir réaliser que j’ai beaucoup moins d’années devant moi que derrière. Ça fait donc longtemps que je refuse de compter. »

Ce qu’on cherche à compter, c’est le temps qui nous reste, mais aussi celui perdu, le temps qui passe ou qui ne passe pas. En écoutant certains, faire un bilan de vie s’apparente à un bilan comptable. Leur faudraient-ils rendre des comptes ? Et à qui ?

Qu’as-tu fait de ta vie…

Qu’il y a de commun entre l’horoscope et la rubrique nécrologique? Les deux, d’une certaine manière, nous parlent de notre futur, la seconde supplantant le premier à partir d’un certain âge. Un futur programmé, un destin en quelque sorte, mais inconnu de nous. Un futur que nous essayons d’interpréter à partir de signes.

Il y a quelques années, au cours d’un groupe autobiographique en Ehpad, sur proposition d’un participant, nous avions lancé cette thématique : « Vous est-il déjà arrivé de lire dans votre journal la  rubrique nécrologique? Qu’y cherchiez-vous. » La séance, très stimulante, a créé pour ce groupe une dynamique d’écriture riche. Chacun reconnaissant pratiquer cette lecture assidument à certaines périodes.

Que cherchaient-ils (que cherche-t-on) dans la lecture de la rubrique nécro ? Il s’agit d’une activité très irrégulière en cours de vie mais qui devient quasi rituelle à partir d’un certain âge ; elle n’a pas toujours, comme motivation explicite, d’actualité particulière, comme un voisin décédé ou un collègue ou encore un illustre personnage…La lecture est parfois très minutieuse, certains comptant ou décomptant pour évaluer l’âge du défunt.  Les participants du groupe se sont surpris à repérer d’autres détails qui les intéressaient, la profession ou les diplômes du défunt, ou encore la localisation du cimetière, sa date de naissance, les éléments de sa famille, etc.

Cet intérêt dure quelques jours ou quelques semaines, et  ça passe, du moins pour la plupart. Lorsque nous en prenons conscience, difficile de ne pas éprouver un léger vacillement et quelques interrogations sur la bizarrerie de l’existence[1]… La psychanalyse nous éclaire ici avec cette capacité de rendre intelligible la psychopathologie de la vie quotidienne, de chercher et donner sens à une action sans raison logique, mais liée par association quelconque à une idée inconsciente. Oui mais laquelle ?

Dans ce groupe autobiographique, que cherchaient-ils avec une telle compulsion, parfois durant plusieurs jours ou semaines de suite? A quel âge celui-ci est-il mort, tout en soustrayant et additionnant. Quel métier faisait-il ? Quel diplôme ? Qui compose sa famille ?etc. Autant de façons de se situer dans sa propre vie, de s’inquiéter du temps qu’il reste à vivre, de se rassurer sur la réussite de sa propre existence. Que vaut mon existence, quelle en est la valeur ?

Vous connaissez l’expression, « on n’a qu’une vie », qui radicalise notre rapport au temps et au désir, telle une injonction. Pour certains, le bilan peut vite devenir poignant.

Maurice, 87 ans, constate, mélancoliquement, qu’il a fait un choix de femmes -erroné dit-il, il y a un demi-siècle,  choix réinterrogé à chaque conflit qui lui parait alors insurmontable. Un passé qui ne passe pas, et en revenant sur cette courte période de choix, il suspend en quelque sorte le temps. Sombres jours où un vieil homme réalise qu’il n’y a pas de rattrapage[2].

La vieillesse est souvent un temps de relecture de sa vie à coups d’interprétations. En est-on satisfait? Ou pas ? On lance alors comme un défi aux dieux ou à soi-même, « ni remords, ni regrets », et si la plupart des vieux  s’y retrouvent, ce n’est pas toujours si simple.

Des nombreuses rencontres faites avec des vieilles personnes en Ehpad, voici ce qui en découle. Ce qui s’est passé a eu lieu, pas de doute…Mais par contre, le point de vue et les logiques de vie qui en ont résultées (dans lesquelles, s’inscrivent les évènements signifiants du passé) sont modifiables, sont « apaisables ». Ainsi, en reconstruisant la lecture d’évènements du passé, il est possible d’agir sur le présent et notre devenir. D’où peut être cette impression saisissante chez certains que leur récit de vie est un récit du monde.

Il arrive souvent, en fin de vie[3], chez ceux qui vont mourir qu’une force d’élucidation puissante leur permet, semble-t-il, un dépassement et un apaisement, jusqu’à présent échoués, à l’égard de pensées  et tout particulièrement d’affects saturés de honte ou de culpabilité. Alors ?

Alors, pour reprendre les propos de Confucius, « on a deux vies, et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on n’en a qu’une ».

Que dire de plus?

 

José Polard

[1] Ces folies privées minuscules, ces petits riens négatifs qu’il faut chasser selon les tenants de la psychologie positive…

[2] Ce qui peut donner un coup de vieux.

[3] Les soignants des soins palliatifs, sensibilisés, y sont très attentifs.