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Vieillir debout, encore

Ce matin diffère des autres. Il n’y en aura plus jamais sans doute comme avant. Depuis des mois déjà, Monsieur Dupont[1] redoutait l’approche de ce jour. Son corps autrefois vaillant et vigoureux se récuse. Le décours des saisons aura accompagné l’automne voire l’hiver corporels, tels qu’ils peuvent être ressentis, à ce moment. Oskar jeunesse014

L’horizon s’efface, les couleurs disparaissent et toute absence devient éternelle. La lutte aura été longue et fournir des efforts aura été finalement un vain combat. Le corps semble avoir gagné son dernier round. Dans quelques heures, les personnes l’accompagnant viendront lui proposer le verticalisateur[2] car il ne peut plus se hisser. La défaite sonnera-t-elle le glas?

Oscillant entre laisser tomber les armes et partir à l’assaut, se sentir victime ou rentrer gagnant, tout vaut mieux que de perdre espoir. Il faut rester debout sur le champ de bataille. Trouver une raison à l’in-entendable, être gagné par la colère plutôt que par le vide, être assailli par l’agression envers les autres, se laisser tenter par les insultes pour échapper au gel menaçant des sentiments, brandir la mauvaise foi pour ne pas (se) comprendre vaut mieux que de perdre toute bataille. La vie reste traversée d’enjeux, de buts et les forces la cinglent, l’habitent.

Du refus d’aide chez l’ainé pour se sauvegarder

Ce matin Monsieur Dupont a choisi de poursuivre: il refusera la verticalisateur et les soins attenants. L’expression de cette opposition, de ce dépit, de cette colère fracassante, si elle n’est pas victoire, reste quand même un premier pas dans une lutte pour la vie, marquée d’ambivalence (lutte contre la vie future et combat pour la vie passée). Ce n’est peut-être pas une défaite complète puisqu’il arrive par une certaine « arrogance » à maintenir une position de force. Comprendre cette force pour accompagner la vie, peut-être l’enjeu de toute personne confrontée à cette situation. A ce moment, il y a toujours des avantages même à se battre contre la vie, telle qu’elle se déploie, en voulant garder la flamme de ce que l’on a été. Mais si cette flamme ne parvient pas à trouver un nouvel éclat, une nouvelle force, la scène risque de s’éteindre. Tenter de comprendre l’autre, par son discours, respecter ce qui se manifeste en lui, de lui, n’est-ce pas déjà faire place à l’homme sans qu’il ne soit écrasé par son statut unique de malade.?

Cela demande bien souvent de recentrer l’humain, mais aussi de se laisser bousculer face à une certaine rigidité des protocoles.

 

Frédéric Brossard

 

[1] Cette situation, ayant une valeur universelle, explique mon choix de ce patronyme.

[2] Un verticaliseur est un appareil permettant à la personne de se redresser lors du transfert. Il peut s’effectuer pour passer du lit  au fauteuil par exemple.

J’ai si mal à la nuit

Elle écrit dans les marges de ses livres policiers. Elle est diagnostiquée « Alzheimer ». Sa fille Geneviève Peigné, publie un livre[1] très subtil, stimulant autant qu’émouvant, suite à la découverte dans la bibliothèque familiale, quelques mois après la mort de sa mère, d’annotations, de mots soulignés et des interpellations, écrits sur tous les à-côtés de certains livres. Les auteurs ? Simenon, Agatha Christie, Exbrayat, Daphnée du Maurier, etc. Dans tous ces romans, il y a des détectives. C’est utile, un détective quand on est égaré…

Perdue dans la « nuit Alzheimer », qu’écrit-elle?

Ses peurs : Parce que j’ai peur(le texte)…  de moi (annotation).

Ses douleurs (omniprésentes): Vous paraissez fatigué(le texte)… Je suis bien fatiguée c’est bien vrai J’en pleure (annotation)

Ses doutes, ses colères : J’ai la faiblesse d’être bon catholique et de croire en Dieu (le texte)…    Pas moi (annotation)

Ses mouvements d’humeur, dans une tonalité le plus souvent dysphorique, mais pas seulement : Je n’ai pas d’amies  (le texte)…    Moi si Moi si 9 amies (annotation).

Perdue dans la « nuit Alzheimer », elle cherche quelqu’un autant qu’elle se cherche. Dans cette quête, elle est inventive, c’est cette créativité qui est étonnante. Elle invente et elle trouve parfois. Que sait-on de l’univers psychique d’une personne atteinte d’une maladie neuro dégénérative ? Finalement peu de choses, ou de manière extrêmement réductrice.

Il n’avait pas dormi(le texte)… Moi aussi (annotation)

Ça vous épate ? (le texte)…       Pas moi (annotation)

Il vous rendait malheureuse (le texte)… Oui (annotation  et souligne aussi le mot)

Parfois, elle réécrit sur des écrits des jours précédents. Est-ce que ça s’appelle encore chercher, quand on bute toujours au même endroit ?

Elle s’adosse sur certaines phrases des « polars », signifiantes à ses yeux. Sur ces mots, elle prend appui, rebondit, contredit, tout cela fait un Moi auxiliaire, tel un sparring partner, ces romans de gare deviennent des partenaires d’entrainement. Mais qui l’entrainent à quoi ?

Peut-être à cette composante de la vitalité qu’on nomme combativité. A propos du vieillissement, Roger Dadoun parle d’âge agonique [2](du grec agon, «combat», mais aussi «jeux»). Il montre que c’est un âge où s’engage une lutte contre la violence du temps, du corps déclinant, d’une société d’exclusion. Mais un âge où se déploie une ardeur nouvelle.

Dans les marges, c’est le Moi qui est (re)cherché pour se retrouver, encore. C’est aussi l’autre qui est (re) cherché pour dialoguer, tantôt le mari, tantôt la fille: Gégé si tu pouvais m’apporter la chance (adressée à sa fille, Gégé est son diminutif). C’est l’Autre, enfin, qui est (re)cherché pour exister, supporter la solitude.

Le livre est très curieux dans sa construction, des niveaux d’écritures s’entrecroisent ; dans une sorte de dialogue fictif et unilatéral entre sa mère et elle, ça n’est donc pas vraiment un dialogue, seulement la fille l’espère tant.

Dans les marges de ces livres, en (re)cherchant sa mère, elle la rencontre, elle la découvre. Ecrivain comme elle, et qui tente d’exprimer ce que signifie, être dans la démence. Ces écrits, elle en fera une pièce, jouée dans les théâtres de France.

Au fond, qu’est-ce d’autre une mère si ce n’est notre premier sparring partner ? Celle qui nous entraine à aller vers notre unique « combat », vivre. [3]

Elle, la mère, c’est Odette.

 

José Polard

[1] L’interlocutrice, Geneviève Peigné, 2015, ed Le nouvel Attila.

[2] Manifeste pour une vieillesse ardente, Roger Dadoun, 2005, ed  Zulma

[3] On connait trop bien la difficulté à vivre de ceux qui ont été carencés quant à cet élan initial.