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« Accompagnon- âge »

« Où est grand-père » demande l’enfant à sa mère. « Tu sais bien- il avance lentement- il est toujours derrière » réplique la mère. L’enfant et sa mère se rendent alors compte qu’ils ne rythment plus leurs pas sur ceux du père et grand-père, qu’ils ont cessé de l’accompagner. Ils se retournent donc et reviennent sur leurs pas pour aller à sa rencontre.

Cette petite évocation emblématique pourrait servir d’introduction à mon propos initié par des échanges réguliers, avec l’équipe pluridisciplinaire d’un centre d’accueil de jour[1]. Depuis quelques années, les professionnels de cette équipe réfléchissent, fort intelligemment d’ailleurs, sur leur pratique quotidienne auprès d’une population de gens « allant-devenant »[2] vieux et même très vieux, dont certains cumulent plus de pertes que de gains et dont il faut, chaque jour, réactualiser l’accompagnement.

Accompagner ?

Le thème choisi ce matin-là était donc centré sur la difficile question de l’accueil et de l’orientation dans les ateliers du jour. Comment composer avec le désir des uns et des autres, sans tomber dans le dirigisme, l’infantilisme ou l’assistance à personne déficitaire. Comment faire avec quelqu’un qui se réduit à obéir à des suggestions qu’il reçoit comme des injonctions ?

-« On m’a dit de venir alors j’obéis je viens ! »

Comment inciter l’autre âgé, stigmatisé dans ses déficits, à exprimer ses souhaits et ses choix ? Comment peut- on encore protester, choisir de faire ou ne pas faire, prononcer le oui ou le non ou rester protégé dans son « for(t) intérieur » ou dans son « quant à soi » ? Certains, encore bien résolus  à s’affirmer, sont parfois tentés de commencer par un « non » systématique, esprit défensif de contradiction et de rebellion qui n’en donne que plus de valeur à leur « oui ». La qualité de l’accompagnement devient parfois proportionnelle à la  capacité d’ajustement et d’adaptation des accompagnants et des accompagnés.

Le mot « accompagner » revêt plusieurs significations qui, tout en étant voisines et quelque peu différentes, relèvent cependant toutes du lien, de l’engagement, du partage et de l’accomplissement.  La notion de réciprocité et d’empathie est contenue dans ces quatre termes.

On peut accompagner quelqu’un pour lui tenir simplement compagnie, pour qu’il n’éprouve pas ce sentiment de vacuité qu’on qualifie parfois un peu promptement d’ennui voire de dépression, pour lui servir de guide, pour l’emmener dans un lieu de son choix ou bien aller l’y chercher. On peut  aussi accompagner une prise de décision en s’en faisant le soutien.

Au plan général et humain et sans faire d’angélisme, le compagnonnage de vie dans le monde du soin évoque un groupement de personnes dont le but est : entraide, protection, éducation et transmission des connaissances entre tous ses membres tant soignants que soignés éducateurs et éduqués.

Dans un sens voisin, le mouvement des compagnons d’Emmaüs, créé par l’Abbé Pierre, a comme but, « d’agir pour que chaque homme, chaque société, chaque nation puisse vivre, s’affirmer et s’accomplir dans l’échange et le partage, ainsi que dans une égale dignité. Ainsi  le « Manifeste universel » des compagnons appelle à « partager le pain », à vivre, en quelque sorte entre « co-pains ».

Accompagnon-âge en EHPAD ?

Peut- on considérer que les EHPAD ont une mission d’accompagner les gens allant-devenant vieux  qui, progressivement, perdent leur autonomie au fil du temps?

Pour ce faire, ces établissements auraient besoin de retrouver, eux même, « une santé » et d’acquérir quelques formes de liberté tant décisionnelle que financière. Une certaine émulation qualitative pourrait en ressortir. Entre respect de la vie privée du sujet âgé et contraintes institutionnelles, ces établissements jonglent de plus en plus. Quelques-uns se défaussent de leurs responsabilités en invoquant un système trop contraignant, d’autres procèdent à un véritable accompagnement, se munissant et s’assurant d’une éthique adaptée.

Si la critique est toujours salutaire, encore faut-il qu’elle ne se réduise pas à « surveiller et punir les Ehpad eux-mêmes »[3]. Il s’agit plutôt de les encourager, de les aider à produire une pensée critique, pour mieux  (ré)inventer des lieux nouveaux et les adapter aux réalités complexes de nos contemporains vieillissants et bâtir… à la manière des compagnons.

Pourquoi ne pas rêver ? Faire en sorte de créer une nouvelle architecture intérieure et extérieure pour y accueillir les passeurs de vie que sont nos ainés.  Mais la réalité nous rappelle…

Actuellement, les EHPAD peuvent-ils être ces  lieux de vie, de pensées individuelles et collective qui permettrait, sous ce néologisme qui m’est venu,  à cet « accompagnon-âge » de se déployer ? Nous pouvons le souhaiter, mais rien n’est moins sûr, car les regards et les représentations collectives sont tenaces, conditionnés par des discours et des attitudes convenus, et de surcroit, par des moyens limités.

Et si des intentions inconscientes, peu louables, les sous-tendaient parfois ? L’homme étant tuable, nous le rappelle Christian Gallopin[4], des systèmes de pensée meurtriers pourraient alors pousser quelques mauvais génies, décisionnaires ou architectes à escorter leurs semblables, même en douceur, les accompagner vers une mort annoncée ou programmée. Vous souvenez-vous du titre original du roman de Harry Harrison, à l’origine du fameux film « Soleil vert » ?

« Make Room! Make Room ! » Faire de la place ! Faire de la place !

Les sept valeurs fondamentales du compagnonnage

Michel Billé [5] nous rappelait certaines logiques fortes de notre rapport à la vieillesse dans un environnement néo libéral et procédurier : nommer le mal (une certaine forme de vieillesse), en désigner les porteurs, les isoler, en appeler pour leur bien à la sécurité, à la logique financière puis les placer avec leurs semblables.

Nous souhaiterions opposer les sept  valeurs fondamentales du compagnonnage. C’est sur elles que les compagnons du devoir s’appuient encore aujourd’hui. Elles pourraient correspondre à une définition des valeurs rêvées du « compagnon-âge » à savoir : l’accueil, le métier, le voyage, la communauté, la transmission, l’initiation et le chef d’œuvre.

L’accueil (de l’âge donc de l’expérience et de l’âgé),  le métier (le soin), le voyage (dans le passé et le présent du sujet âgé), la communauté (le vivre ensemble), la transmission (intergénérationnelle), l’initiation (à de nouvelles découvertes et savoirs faire) et le chef d’œuvre (ce qui aura été construit de la demeure actuelle même si et surtout si,  pour certains il s’agit de la dernière.)

Ces constructions, loin d’être utopiques, ne sont vraiment concevables qu’au terme d’un certain nombre de déconstructions des modes de pensée et d’accompagnement actuels.

Ainsi en ira-t-il de notre « accompagnon-âge » passé, présent et à venir.

 

Patrick Linx

 

[1] Les centres de jour sont des lieux qui accueillent à la journée (ou à la demi-journée) des personnes âgées valides ou dépendantes avec l’objectif de maintenir l’autonomie et la socialisation en la faisant participer à des ateliers par petits groupes et à la vie communautaire.

[2] En référence à F.Dolto et D.Winnicott

[3] Pour reprendre des propos récents.

[4] les amours manques de C.Gallopin

[5] Enfermer, enfermer toujours deM.Billé