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Les vieux, c’est trop !

Nous connaissons tous cet élément de langage, largement utilisé par les adolescents à l’origine, et pratiquement passé dans l’usage courant et pour tous, « c’est trop ! » Ainsi, c’est trop beau ! C’est trop bien ! C’est trop cool ! C’est trop classe ! C’est trop top ! Bref, c’est trop tout.

On pourrait seulement s’en amuser, et pourtant. Et pourtant rien n’est anodin et cette anti-litote, sentence hyperbolique et définitive, ne vient rien faire d’autre que dire quelque chose qui caractérise notre société contemporaine. Penser, c’est chiant ! Ainsi, une fois que j’ai dit que ce tableau est trop beau, que cette rose est trop belle, je ne peux désormais rien en dire de plus. J’ai atteint une sorte d’apothéose dans ma pseudo-description, et l’autre face à moi ne pourra ni surenchérir, ni argumenter ; si c’est trop, ça devient impensable. Puisque c’est trop, ça entre dans le cadre, jusque-là très fermé, des choses inconcevables.

Ainsi en est-il de l’infini. Si les mathématiques l’utilisent conceptuellement, il est, pour nous autres humains, inatteignable et personne n’a une représentation de ce qu’est l’infini, parce que l’infini, c’est trop. La mort aussi, autre pierre de touche intouchable, inaccessible, et impossible à imaginer autrement que sous la forme de prêts-à-penser plus ou moins idéologiques ou de croyances – ce qui revient au même −. Car penser la mort du côté de ses dimensions qualitatives, la penser « en vrai », nous est refusé, parce que c’est trop. Ainsi, tout ce qui désormais est qualifié par ce trop, tombe dans l’escarcelle de la non-pensée. Ce n’est pas par hasard. Fréquemment, on entend maintenant ce discours qui autrefois nous aurait semblé iconoclaste, « ah non ! S’il faut encore réfléchir ! » La télévision est à ce sujet paradigmatique. Si un Michel Foucault pouvait apparaître en son temps à Apostrophe et y développer une pensée complexe en prenant le temps de s’y attarder, les pseudos émissions littéraires à l’œuvre aujourd’hui ne sont que mises en scène au service d’auteurs boostant l’économie de marché des grandes maisons d’édition et si ce n’est pas le livre qui tombe des mains, c’est l’animateur qui nous endort.

Ainsi, invité récemment à un « plateau – repas (sic !) – débat » sur la « fin de vie » et « la vieillesse » (re-sic !), je suis resté stupéfait en lisant le programme – menu – concocté par le gentil animateur et néanmoins journaliste. Habituellement, je décline ce genre de cérémonie des Césars mais cette fois, par un concours de circonstances, je m’y trouvais piégé. Pas moins de treize sujets tous plus complexes et abyssaux les uns que les autres. La psychologie des individus à l’heure de la mort ou de la maladie grave, le vieillissement, l’Alzheimer, sous toutes ses déclinaisons : personnes concernées, entourage, historique et avenir, encadrement juridique etc. en passant par les Directives, évidemment anticipées, les tenants et aboutissants de la loi Léonetti devenue, mariage pour tous oblige, Léonetti-Claeys, la sédation terminale et le fameux « pour ou contre l’euthanasie », car il n’y a pas de raison de se priver, ici c’est fromage, dessert, café et pousse… Bref tout y était ! En deux fois 45 minutes, il s’agissait de (pseudo) débattre à douze intervenants, au sein desquels des partis aussi dissemblables que les associations de bénévoles d’accompagnement, celle vantant le prélèvement d’organe, France-Alzheimer et les idéologies irrémédiablement ressassées, au mot près de l’ordre du parti, par les apparatchiks de l’ADMD. On s’étonne presque de ne pas avoir vu venir éructer l’habituelle égérie contre la violence routière et Agnès Buzyn, invitée à nous parler du paquet de cigarettes à 10 euros.

Que s’est-il dit à cette table pas très ronde ? Trop. Que s’est-il pensé ? Rien, ou presque. Quels furent les arguments dûment pointés et développés pour que l’échange, avec une salle clairsemée, puisse vivre ? Aucun. Aucun, parce que trop, c’est trop. Le défilé incessant des multiples parleurs venus pour dire leurs messes ne pouvait évidemment qu’aboutir à une seule chose : la mise en scène de l’animateur et de l’animation (cela, à l’image des trop nombreux symposiums qu’on nous organise à la télévision et sensés commenter l’actualité – quand ils n’entendent pas l’expertiser −). Mais, en aucun cas il ne s’agissait effectivement de discuter véritablement autour des questions qui se posent concernant la place sociale et sociétale des personnes gravement malades ou des vieux – d’ailleurs, au nom de quoi, ceux-ci et ceux-là seraient-ils mis dans le même panier (repas) ? −.

On l’aura compris, le trop fait définitivement la part belle au manichéisme au dépens de la nuance. Si les assortiments de mezzés sont épatants pour ce qui est de goûter les variétés de la cuisine libanaise, leur transposition sur un « plateau débat » n’est en rien pertinente. On n’en sortit donc pas beaucoup plus interrogé qu’après une confrontation Le Pen/Macron. Peut-être parce que la maladie grave, les « derniers moments de la vie » (ce qui n’est pas non plus la même chose) ou les vieux, pour une société intellectuellement fatiguée, c’est trop !

 

 

Christian Gallopin

Vieux fainéants !

 

 

 

Le président Macron ordonne. Il vitupère contre le conservatisme (sic !) de ceux qui souhaitent garder un minimum d’équilibre entre une poignée de décideurs rêvant de capitalisme débridé et une masse de travailleurs, salariés, retraités etc. rêvant de survivre à ce capitalisme. Le président Macron fustige. Il fustige les gueux. L’ « alcoolisme et le tabagisme du bassin minier »[1] et « l’illettrisme des ouvrières bretonnes »[2]. Le président Macron préside. Il préside un gouvernement qui entend changer les choses à sa manière : asseoir un néo-libéralisme radical qui dise tout haut ce dont le président Macron rêve la nuit. Un monde gouverné par de jeunes français qui n’aient qu’une espérance : devenir milliardaires[3]. Et ne vous avisez d’aucune critique à l’égard de ce prêt-à-penser, toute opposition relève d’un passéisme. Des querelleurs et des pessimistes. Voilà tout. C’est pratique, ça permet de disqualifier toute autre manière d’appréhender le monde. There is no alternative, disait Margareth Thatcher − en vaquant à ses travaux sur la durée de survie de l’irlandais moyen en grève de la faim.

Un jour, ces jeunes vieilliront. D’autres jeunes, plus jeunes qu’eux, leur dameront le pion, parce qu’ils seront plus vifs, plus forts, plus connectés, plus « anglicisés » et que leur espoir sera de devenir un jour multimilliardaires. On n’arrête pas le progrès. Ainsi, les jeunes déjà vieux seront remisés au placard. Ils passeront d’une posture de dominant à une autre d’où ils subiront. Et s’ils ne s’encouragent pas les uns les autres à travailler toujours plus et toujours plus longtemps, le président Macron viendra leur tirer les oreilles. Vieux fainéant, va ! Et s’ils sont exclus du marché du travail (re-sic !) comme tant d’autres, parce que pas assez rentables, pas assez bodybuildé du neurone – selon les critères en cours dans les Business School −, pas assez assez… il leur coupera les oreilles, et le reste… Manquerait plus qu’ils se reproduisent. Vieil inutile, va !

Il est des mots plus tranchants qu’aucune lame affûtée. Peut-on croire qu’un homme se réclamant de Paul Ricœur et de John Rawls ne connaisse leur portée ?[4] Ou bien alors s’agit-il de laisser infuser, au goutte à goutte, dans la veine rouge du charbon, celle des perdants, et dans la veine bleue des entrepreneurs, celle des gagnants, le poison d’exclusion qui peu à peu scindera en deux − au nom d’une idéologie portée aussi par d’autres et notamment par l’ancien mentor, Jacques Attali −, une société qui fut un temps soudée autour de valeurs communes de partage, de solidarité et de fraternité, toutes déclarées maintenant archaïques, pour aboutir à un nouvel ordre d’esclavage ? Un ordonnance-ment – pardonnez le jeu de mot − tel que le rêvait Platon, le philosophe oligarque, dans sa République, hissant au sommet une classe supérieure dirigeant sans partage, et piétinant sans retenue des classes inférieures, négligeables, destinées au mieux à l’intendance, au pire à l’élimination. Ainsi en irait-il des poètes ou des artistes, financièrement peu rentables et politiquement dangereux.

Hygiénistes contre alcoolo-tabagiques. Lettrés contre illettrés. Jeunes contre vieux. Nomades contre sédentaires. Banquiers dynamiques en résidence secondaire au Touquet contre ouvriers marins-pêcheurs au Tréport. Jaguars rutilantes contre voitures sans permis cabossées. Nobles contre gueux. Fortunés contre infortunés. Une vieille histoire. La domination des forts sur les faibles.

Moi, je pensais que tous différents, nous pouvions construire quelque chose ensemble… Vieux poète, va !

 

Christian Gallopin

[1] 13 janvier 2017, à Nœux-les-Mines

[2] 17 septembre 2014, sur Europe 1

[3] 7 janvier 2015, Les Echos

[4] Voir à ce propos le bel article d’Henri Peňa-Ruiz, Le monde, 26 septembre 2017

 

Illustration de René Magritte » La pensée qui voit ».

De qui se moque -t-on?

Illustration with word cloud about Bla bla bla.Evénement indésirable (suite)

 

Si le fait que la température descende en dessous de zéro (de quelques degrés seulement, il faut bien le noter)  sur la plus grande partie du pays constitue un événement indésirable qui donne lieu à tout ce battage médiatique angoissant, alors le diagnostic est extrêmement facile à poser : nous sommes complétement tombés sur la tête.

En effet, il est banal de constater en Janvier qu’en France la température descende un peu en dessous de zéro. Ce serait la survenue d’une canicule en plein mois de Janvier qui serait étonnante. Mais pour bien enfoncer le clou, on vous déclare de façon réitérée que ce qu’affiche le thermomètre c’est une chose, mais que la température « ressentie » souvent inférieure de 10 degrés aux chiffres affichés est la seule qui compte. Qu’est-ce qu’ils en savent ces prétentieux experts climato-météorologiques ?

Pour tout dire, ce discours appuyé me semble extrêmement suspect, ou bien comme on pouvait le lire à proximité des passages à niveau, jadis : « Un train peut en cacher un autre ». Ou dit encore autrement : « De qui se moque-t-on ? ». D’autant que le discours catastrophiste sur la météo qui serait d’une exceptionnelle gravité (j’ai du mal à comprendre en quoi) est généralement couplé à un discours culpabilisant à destination de tout un chacun, de vous donc, par voie de conséquence …

Sur un air déjà entendu de: » Prenez attention à ce malheureux SDF sur le trottoir en face de chez  vous ou de la vieille dame qui habite dans une chambre de bonne au-dessus et qu’on va retrouver asphyxiée au monoxyde de carbone à  cause de son poêle à  charbon défaillant », sous-entendu : »Ce serait vous le  responsable ».

Certes lorsqu’un tel drame survient personne ne peut se dédouaner de sa responsabilité. Mais, en l’occurrence, dans le cas présent, ce bourrage de crâne et cette propagande – car il faut appeler les choses par leur nom- n’ont qu’un objectif. Il s’agit de dédouaner la responsabilité  de l’Etat et des Pouvoirs publics de toute responsabilité dans ce qui peut bien arriver aux gens. L’Etat et les Pouvoirs publics ne sont plus comptables de rien de tout. La santé, la vie et la mort des gens, ce n’est désormais plus leur problème : c’est la faute de vous, de tout un chacun qui n’êtes pas assez vigilant, c’est la faute de la météo qui est tout à fait habituelle mais qu’on exagère démesurément pour s’abstraire de toute critique accusatrice justifiée.

Est-ce votre faute, est ce la faute de la météo si les gens attendent aux urgences de l’hôpital des heures et des heures (parfois dix, parfois douze) mal installés sur un brancard dans un couloir ?

Mais, dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent, ce n’est pas très grave : il ne s’agit que de pauvres, de vieux, de SDF, de réfugiés, de « sans dents » comme l’a dit élégamment le président. Les riches, les nantis, les privilégiés ils ont les moyens de se faire soigner correctement, les autres on s’en fout.

Ceux qui nous gouvernent feraient quand même bien de se méfier. Toute cette situation révoltante commence à susciter colère et indignation. Ainsi cet urgentiste d’un hôpital du Nord Est de Paris qui fait le constat amer et sans appel que l’hôpital public en France n’est même plus capable de faire face à une épidémie de grippe. Ainsi cette jeune interne en médecine qui fait circuler une vidéo sur les réseaux sociaux où elle dénonce l’inhumanité de la pris en charge des malades en dépit du dévouement et du bon vouloir des soignants et médecins qui font ce qu’ils peuvent mais de plan social en coupe budgétaire, nous en sommes là. Et elle raconte comment elle a contacté, en vain, onze hôpitaux pour « trouver un lit » au malade qu’on lui a confié.

Discours officiel à double détente : premier volet : « ce n’est pas de notre faute », on l’a vu. Deuxième volet, ce discours ronflant et creux, discours officiel des officines sanitaires étatiques : avec son catéchisme sur la bientraitance, la sécurité… Mais est ce qu’on traite bien les gens, est ce qu’ils sont en sécurité ?

Il ne faut pas se payer de mots. Et bien plutôt que la froideur du climat, il faudrait évoquer en paraphrasant Karl Marx « les eaux froides du calcul égoïste » et des rapports humains dans ce monde qui ne considère que l’argent.

 

Alain Jean