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Non à l’EHPAD bashing, oui à sa critique argumentée! (1)

Dans une société où l’image et la communication ont pris le dessus sur les arguments de fond, la disqualification devient une arme redoutable. Le lynchage médiatique dont font l’objet, tels ou tels hommes politiques, vedettes, sportifs, l’acharnement qui les cloue au pilori de la place publique que constituent médias et réseaux sociaux n’épargne pas notre pays, même si le terme « bashing » est d’origine anglo-saxonne. Devenu un indice caractéristique de notre modernité (sic), nous savons bien faire, c’est vrai. Il arrive même que l’objet de nos dénigrements gratuits ne soit pas une personne mais un comportement, une manière d’être ou de parler, une institution, un symbole.

L’EHPAD fait ainsi, par moments, l’objet d’un acharnement non argumenté qui parle sans doute plus de nos peurs très primaires, de vieillir et de dépendre d’autrui, que de ce qui s’y passe vraiment et que souvent nos contemporains ne connaissent que de loin. Comme si L’EHPAD était la cause de ce passage difficile de certains lors du grand âge et non la solution telle qu’on nous la propose/impose… On peut comprendre ces peurs, on peut comprendre qu’a priori personne n’ait envie d’entrer en EHPAD, on ne peut pas admettre pour autant que ces établissements soient, sans arguments, mis plus bas que terre. Car, il en est d’excellents ! On peut encore moins admettre que les équipes qui y travaillent, parfois dans des conditions extrêmement difficiles, fassent gratuitement l’objet de procès en négligences, incompétences et autres formes de mépris. Car, s’il en est d’excellentes, combien sont en souffrance!

Bref, nous souhaitons dénoncer cette tendance à faire de l’EHPAD, le mauvais objet, catalysant sur lui nos rancœurs et nos remords pour mieux oublier nos culpabilités en relation avec la manière dont nous pensons – ou ne pensons pas – la place des personnes âgées au sein de la société toute entière.

Pour nous, critiquer c’est contribuer

Pour autant, cette époque est si confuse que critiquer semble être devenu un équivalent de discréditer… Pour nous, critiquer, c’est contribuer. Il nous semble donc sain de contester les EHPAD afin de faire évoluer ces institutions et les pratiques qui s’y déploient, à chaque fois qu’elles sont arbitrairement liberticides, excessivement sécuritaires, soumises à une rationalité de plus en plus financière, voire irrespectueuses des droits des personnes dites « dépendantes ».

Nous souhaitons critiquer/contribuer en soulignant le poids des normes sanitaires, en contestant les modalités « hypocrites » de la pseudo-évaluation, en dénonçant l’infantilisation des équipes en raison de pratiques de management outrancières, en observant le peu de poids des familles… Et que dire de l’absence de pouvoir de décision des vieux, hormis le franc encouragement à leur « contribution financière » !

De temps en temps, tel ou tel établissement donne, reconnaissons-le, des bâtons pour se faire battre. La récente enquête de Mediapart sur le sujet est de ce point de vue lumineuse, enquête qui fait apparaître ici et là, preuves à l’appui, des déclarations, des courriers, des pratiques inacceptables, honteuses, indignes, et atrocement justifiées par des arguments de gestion économique insupportables… (Mathilde Goanec : « Les mauvaises manières des maisons de retraite » 24/09/2016).

Sans doute également parce qu’un discours ultra libéral, irresponsable, tend à nous faire croire que dans les EHPAD, on gaspille l’argent public ou l’argent des vieux, que l’on peut « dépenser mieux pour dépenser moins », que l’on fera demain beaucoup mieux avec moins de personnel à condition de rationaliser gestion, management, recrutement, que la mutualisation des moyens permettra de substantielles économies d’échelle, que le remplacement de certains personnels par des robots donnera le sourire aux personnes âgées accueillies, que la connectique permettra la sécurisation des « unités protégées » etc.

Et puis, c’est quand même curieux, cette omniprésence médiatique du syndicat des établissements privés pour personnes âgées, dès lors qu’une question d’actualité concerne l’EHPAD ; avec un discours lénifiant qui oscille entre communication et lobbying, au sein duquel on ne peut ignorer, sauf cécité délibérée, le poids des actionnaires et le choc de la rentabilité.

Alors ! Non à l’EHPAD bashing tout autant qu’à l’EHPAD marketing. Non à la filière EHPAD qui canaliserait irrémédiablement dès le maintien à domicile, vers la seule solution d’hébergement. Oui au travail de transformation des pratiques – impliquant les soignants − qui, ici et là, se référant à des démarches novatrices, tente de rendre l’accompagnement et les soins proposés aux personnes accueillies au moins acceptables et quand les conditions le permettent, remarquables.

PS: Si à nos yeux critiquer, c’est contribuer, il ne peut s’agir que d’une première étape. Ensuite, il faudra proposer, expérimenter.

Pour l’association « EHPAD  de côté- Les pas de côtés »,

Michel Billé,  José Polard, Christian Gallopin

(1) Un texte qui reprend pour une part importante une tribune parue d’abord dans Médiapart. (https://blogs.mediapart.fr/jose-polard/blog/021116/non-l-ehpad-bashing-oui-sa-critique-argumentee)

Bientraitance

Voilà quelques phrases extraites du manuel de la Haute Autorité de Santé concernant la « Bientraitance », génial concept dont, dans les milieux qui utilisent ces termes à longueur de journée, on se fait les gorges chaudes.

« La bientraitance est un concept dynamique et multidimensionnel. Son apparition dans le système de santé n’est pas neutre. Elle vise à soutenir deux évolutions majeures : l’irruption du malade acteur de sa santé et le changement de paradigme de la relation soignant-soigné. » 

« La promotion de la bientraitance a depuis été intégrée dans le manuel de la certification V2010[1].»

Mais que recouvre exactement ce charabia indigeste ?

Certes, il est inadmissible, comme on l’entend souvent, dans les endroits où sont concentrés les vieillards, que soient proférés des propos tels que : « Papy », « Mamy », « Mamy, faut finir son plateau », « Papy, il a encore fait dans sa couche »… Sans compter les exemples nombreux de violence physique.

Il existe un verbe pour désigner ce genre de propos et de pratique : c’est maltraiter. Mais pourquoi les vieillards que l’on concentre dans ces endroits « dédiés », comme on dit, sont ils maltraités ? C’est bien la question centrale et qui, seule, mérite qu’il y ait quelque chose à en penser.

Or comme cette question renvoie aux soubassements sociaux mêmes et que l’aborder de front et au fond est en vérité impossible car remettant en cause trop de choses essentielles, comme toujours, on a décidé de surseoir.

On a donc inventé le mot maltraitance, substantif très laid provenant du verbe maltraiter, et son pendant symétrique : le mot « bientraitance ». Non moins laid que le précédent et bel et bien symétrique de maltraitance en dépit des allégations de ses promoteurs.

En vérité, quelles est la fonction du mot « bientraitance » ? Son rôle est de circonscrire le problème uniquement à des comportements répréhensibles de la part de certains soignants à l’égard des vieillards qu’on leur a confié. Il suffirait de procéder de manière inverse et le problème serait réglé. Or, ce n’est pas en instaurant de manière technocratique une injonction symétrique qu’on réglera les choses.

Si on examine de près le mot « bientraitance », par lui-même il indique un rapport inégalitaire aux vieilles personnes. Ce ne sont pas nos égaux puisque nous condescendons à les bientraiter, à l’image de la façon dont nous traitons (éventuellement) nos animaux familiers.

Les vieillards, des gens à part…

Ce préambule nous permet de répondre à la question précédente :  « Pourquoi des vieillards sont-ils maltraités ? »

Parce que la société les considère comme des gens à part : improductifs, ayant perdu tout rôle social et qui de plus nous rappellent –ô comble de l’insoutenable- que la vie a une fin et que sa clôture en est la mort.

Des gens à part, donc des lieux à part (les EHPAD) et un détachement que la société a envoyé pour s’occuper des vieux : les soignants en gériatrie. Mais ces soignants ne font, vis à vis des vieillards, que reproduire le sentiment global de la société à leur égard : ils nous insupportent. Ils sont laids, pauvres, à travers eux on voit se profiler la mort. Toutes choses qu’on ne peut regarder et qui s’opposent aux clichés superficiels largement répandus sur nos écrans TV et sur les murs de nos villes.

Et si au lieu d’appliquer aux vieux la « bientraitance », tout simplement on les traitait comme des égaux, ça changerait sérieusement la donne.

Alain Jean

[1]  il s’agit pour la Haute Autorité de Santé (HAS) de vérifier que les établissements sanitaires et médico-sociaux observent ou tendent à observer les référentiels qu’elle a édictés et qui sont censés définir la norme, en matière de gestion et de pratiques soignantes, vers laquelle doit tendre l’établissement en question.