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EHPAD à domicile ou domicile à l’EHPAD ?

Résultat de recherche d'images pour "dépendance surveillance domicile"Ça peut paraître un peu bizarre mais cette question n’est sans doute pas anodine : EHPAD à domicile ou domicile à l’EHPAD ? Depuis quelques temps, en effet, on voit circuler des « publicités » pour établissements ou services qui prétendent apporter, pour le bien des plus âgés de nos contemporains évidemment, l’EHPAD à domicile…

Il y a longtemps déjà que l’on a inventé l’hospitalisation à domicile pour désengorger certains services hospitaliers et éviter aux malades certains désagréments liés aux contraintes hospitalières. Il y a longtemps que dans d’autres domaines de l’action sociale, médico-sociale ou socio-éducative, on a inventé le « placement à domicile » pour permettre par exemple une protection de l’enfant sans le séparer de ses parents… Hospitalisation chez soi, internat hors les murs, EHPAD hors les murs, à domicile maintenant, il se peut qu’il y ait derrière ces éléments de langage quelques bonnes intentions, à moins que ce ne soit, diront les mauvaises langues, pour éviter de créer, d’ouvrir et de financer des places d’accueil en établissement… On trouvera même le moyen d’invoquer l’inclusion pour donner à tout cela une incontestable légitimité.

Bref, voici donc que l’on nous propose aujourd’hui l’EHPAD à domicile ! Une rapide investigation sur le net permet de trouver un peu partout en France des offres plus ou moins explicites toutes formulées pour le bien des vieux évidemment. On trouve ainsi, à titre d’exemple :

« AD Seniors réinvente la maison de retraite en la délocalisant au domicile de la personne âgée. »

Ou encore : « Le COS inscrit ses Ehpad dans la politique de maintien à domicile des personnes âgées et met en œuvre, depuis 2015, un dispositif d’ « Ehpad hors les murs » qui vise à favoriser le maintien à domicile et à prévenir ou gérer les risques de rupture. »

De la même manière, la Croix Rouge et Bluelinea : « Dans ce contexte, l’Ehpad peut devenir un facilitateur de maintien à domicile. En s’appuyant sur les nouvelles technologies et la domotique, des services précieux peuvent être apportés au domicile : aménagement de l’habitat, traçabilité des actions, suivi de l’intervention des professionnels, gestion des alertes, commandes des repas« .

Les vieux sont un marché, c’est clair, l’avancée en âge de la population constitue de formidables enjeux économiques, il faut se battre pour obtenir le « marché du domicile », comme ce fut le cas pour obtenir le « marché du placement en établissement » au moment où celui-ci perd un peu la cote même s’il rapporte encore beaucoup à quelques investisseurs…

Depuis longtemps on a conscience de l’absurdité de la coupure entre le domicile et l’hébergement, coupure, opposition même, souvent basée sur des logiques gestionnaires et économiques. Depuis longtemps on se dit que les compétences mises en œuvre dans l’établissement ne sont pas fondamentalement différentes de celles mises en œuvre à domicile ou dont on aurait besoin à domicile… Depuis longtemps on rêve d’établissements ouverts dans lesquels on puisse inventer des allers retours, des alternances, des complémentarités, etc.

Mais justement ! Depuis tout ce temps l’EHPAD nous fait croire qu’il peut offrir aux personnes hébergées un domicile… « Vous êtes ici chez vous » affirme-t-on avec force pour le faire croire à des « résidents » qui ne sont pas dupes mais restent « hébergés » et ne deviennent jamais des « habitants ». Si dans les EHPAD on parvenait à dire sans arrière pensée cela à celles et ceux que l’on nomme résidents, « Cet espace est pour vous », ce serait déjà remarquable !

Le domicile à l’EHPAD on a pu en rêver, mais l’EHPAD à domicile ? La première des choses que l’on viendra vous installer c’est une caméra de surveillance ? Un digicode ? Un dispositif de traçabilité pour suivre vos déplacements ? Non, personne ne peut rêver de se faire « placer, tracer, surveiller » et finalement enfermer chez soi… « Surveiller et punir » évidemment aurait dit Michel Foucault !

Non l’avenir n’est pas le « maintien » à domicile mais le « soutien » à domicile d’une personne qui décide de sa vie et qui, aux limites de ce soutien peut avoir besoin d’être accueillie dans un établissement pour y terminer sa vie, sans doute, dans une « dernière demeure » digne et apaisante… Que l’EHPAD se fasse domicile ? Oui ce serait remarquable et ce n’est actuellement ni gagné ni facile…  Mais que le pire de l’EHPAD, dont justement personne ne veut, vienne envahir le domicile et le dénaturer, cela constituerait une supercherie scandaleuse…

Indignez-vous disait S. Essel ! Oui indignons-nous et… Résistons !

 

Michel Billé

Le vieux, la vieille et les terriers…

 

 

 

(Sur l’air des fables de Monsieur de La Fontaine)

 

 

Il était une fois un vieux et une vieille,

Qui, de longs temps déjà, habitaient un terrier.

Un terrier bien douillet, fait d’images anciennes,

De souvenirs, regrets et de remords aussi.

Bref, de toutes ces vies qui une après les autres,

Tristes ou gaies s’étaient décomposées et puis

Recomposées, pour faire à leurs racines chenues

Un terreau bien costaud sur lequel se dresser

Encore bien droit, ne serait-ce que pour quelques jours.

Seul projet qui en leur cœur pépite luise encore.

Mais ce terrier, pour beau qu’il fût, nécessitait

Quelques travaux et coups de mains, un besoin d’autre ;

Des terriers alentours, des enfants, des amis,

Autrement dit, de la communauté des hommes.

Eux qui furent enfantés des corps de ces vieux-là.

Mais celui-ci était trop occupé, trop pris.

Mais celui-là avait des choses à faire, à vivre.

Depuis que les terriers s’étaient multipliés

Que chaque génération en creusait un nouveau,

On avait oublié de relier tous ces trous,

De faire des passerelles, des fenêtres et des liens

Qui, dans ce froid agglomérat de maisons borgnes,

Auraient permis aux gens de faire société.

C’est à ce moment-là qu’on fit se rassembler

Dans un immense terrier tous les vieux et les vieilles.

Plus de perte de temps et d’usure en visite,

À tenir qui ici, à soutenir qui là.

On avait donc trouvé la solution magique,

Et qui plus est, rentable, et qui plus est, juteuse.

Rendement à deux chiffres dirent les investisseurs !

L’avenir, dans l’immobilier, c’est le vieillard

L’avenir, dans la domotique, c’est le vieillard

L’avenir, dans l’investissement, c’est le vieillard…

Car on ferait payer ces nouveaux résidents

Pour les services donnés par des professionnels

Pour le gite et couvert, pour les soins, pour un œil

Jeté, sur leurs vieux membres et leurs vieilles caf’tières.

Pour la surveillance et précieuse sécurité

Si chère à la nouvelle société… en retraite.

Chacun était heureux aux pays des terriers,

Sauf peut-être les vieux qui seraient bien restés

Dans leur petit trou chaud ou un trou à plusieurs,

Au milieu des terriers, des jeunes et des moins jeunes,

Au milieu de la vie, des enfants et des cris,

Dans le bruit de la ville, dans le bruit de la vie.

Au lieu d’être isolés dans ce grand sanctuaire,

Dans l’usine à vieillard, à quatre pieds sous terre.

On avait oublié le terreau du passé,

Oublié la chaleur d’un regard ou d’une voix

Le soleil de l’amour et des mains qui se pressent,

Et les larmes en pluie qui abreuvent les cœurs secs.

On avait oublié que les plantes comme les vieux

S’étiolent vite et meurent remisés sous la terre.

 

Il n’est aux hommes jamais besoin d’un grand terrier,

Pourvu que par la porte jaillisse la lumière.

 

Christian Gallopin

 

Le « milieu naturel», nouvel espace d’assignation à résidence ?

L’article de Michel Billé, évoquant « ceux qui s’intéressent à la gérontologie » et donc à la fin de vie, résonne singulièrement aux oreilles de ceux qui s’intéressent au « commencement de vie », à savoir à l’enfance, et plus précisément à la Protection de l’Enfance.

L’auteur en appelle à notre vigilance quant à cette étonnante trouvaille qu’est « l’EHPAD à domicile », qui voit l’institution installer ses protocoles dans le cadre de vie ordinaire de ses  pseudo « résidents » au risque de livrer à domicile une version « ligth » et modulable du triptyque  « enfermement, surveillance, traçabilité », classique en matière de contrôle des populations mais dont, pourtant, l’espace privé familial est sensé préserver légalement tout citoyen.

On pourrait lâchement ignorer le problème en se disant, après tout, que ce mode d’intervention liberticide est sans conséquences démocratiques véritables quand il s’agit d’un EPHAD puisqu’il est réservé aux « impotents » comme on disait naguère, c’est-à-dire aux personnes qui  ne sont plus en mesure de subvenir seuls à leurs besoins et qui, justement, sont incapables de faire usage de leur liberté. Est-ce si grave de priver de lunettes un aveugle ou de chaussures  un cul-de jatte ?

On est édifié sur cette modalité « innovante » de l’institution chez soi, quand on constate qu’elle a son pendant dans le domaine de la « Protection de l’Enfance » qui concerne aussi des personnes en pleine capacité citoyenne d’exercer leur liberté et leurs droits et qui consiste à maintenir à domicile des enfants maltraités pourtant « retirés » de chez eux (!?) par une mesure de placement judiciaire. Ce dispositif qui semble avoir été inventé par Pierre Dac ou Alfred Jarry, porte imperturbablement le nom de PAD ( « placement à domicile » ) ou encore – de manière plus amphigourique –  « dispositif alternatif d’accompagnement personnalisé » : la subtilité de ce montage, qui suppose d’admettre qu’un enfant se trouve protégé de la maltraitance en…continuant à y être exposé, n’est pas à la portée de la première intelligence, sauf, évidemment, pour Gribouille se jetant à l’eau par crainte de la pluie ! Mais peu importe le bon sens puisqu’il s’agit d’une « pratique innovante » inspirée par la loi du 5 mars 2007 incitant à « diversifier les modes de placement » !

Mesure à la pointe des innovations en matière de Protection de l’Enfance, le « placement à domicile », décidé par voie de justice, équivaut alors à une réquisition de l’espace privé pour l’accomplissement d’une mission de service public : cette contradiction ne peut se contourner qu’au prix d’un exercice de haute voltige juridique qui n’effraie guère les juges des enfants qui retombent sur leurs pattes démocratiques par un sophisme de toute beauté consistant à souligner que l’enfant est bien réellement placé en institution… mais que ses parents bénéficient de droits de visite « permanents » ! A un tel niveau d’instrumentalisation, le droit est réduit à une simple boîte à outils d’un interventionnisme devenu tout puissant qui, tout à son pragmatisme opératoire, n’a que faire de la séparation, fondatrice en démocratie, entre espace privé et espace public et dont le principe intangible est le garant constitutionnel de la liberté individuelle.

Qu’il s’agisse de « l’EPHAD à domicile » ou du « placement à domicile » nous sommes en présence  d’interventions dites « en milieu naturel » qui se présentent comme autant d’alternatives à la prise en charge institutionnelle classique et qui tendent à se banaliser en s’appliquant à de nombreux domaines, de l’hospitalisation à domicile à la prison chez soi sous bracelet électronique.

De prime abord, ce type de dispositif paraît plutôt sympathique car plus proche de l’ « usager » et allégé des frais de gestion des « murs ». Mais il s’agit tout de même rien moins que de transposer dans le milieu de vie ordinaire des familles le plateau technique et les moyens intensifs utilisés en institution : or, le milieu familial ne peut offrir une alternative aux établissements qu’au risque d’en devenir un appendice signifiant alors l’institutionnalisation de l’espace privé et l’appareillage de la vie ordinaire dès lors soumise à une expertise permanente et cessant, par là même, d’être un lieu libre, naturel et ordinaire de vie.

Comme l’évoque Michel Billé, ne doutons pas que le progrès technique qui permet d’observer la vie sous écran de contrôle, apportera sa pierre à cette « orwelisation » de l’existence qui nous attend où l’existence ordinaire de tout un chacun relèvera bientôt d’une sorte d’assignation perpétuelle à résidence, sanitaire, éducative ou policière, selon les cas. Le processus de traçabilité intégrale est déjà bien amorcé avec la « big brothérisation » de nos rues qui n’émeut plus personne en attendant, assurément, les caméras dans les appartements (comme c’est déjà le cas aux États-Unis pour surveiller les assistantes maternelles) au nom de la  prévention des mauvais traitements.

Comme toujours, c’est le bien que l’on nous veut sans prendre notre avis qui « justifie » ces dispositifs liberticides, selon une « cosméthique » démagogique qui maquille de plusieurs couches de bonnes intentions humanistes – à savoir la protection des êtres vulnérables – un contrôle « technologique » et un flicage robotisé – sans précédent en démocratie – de la liberté individuelle et de la vie privée.

Le niveau d’acceptation passive de tous ces dispositifs d’intrusion dans la vie ordinaire semble indiquer que l’individu contemporain est devenu si préoccupé de lui-même et si vulnérable qu’il demande à être protégé de tout et même indemnisé au moindre regard de travers et qu’il est prêt pour cela à renoncer à sa liberté, laquelle, au contraire, suppose l’acceptation d’une certaine dose de risque, de manques, de frustrations, d’aléas, d’impondérables et d’incertitudes.

Si nous ne prenons pas garde aux fantasmes générés par l’absolutisation du besoin de  sécurité et de protection et aux délires scientistes qui s’en emparent, alors nous allons droit vers une vie paramétrée, lisse, policée, sécurisée, éradiquée de toute nuisance et de tout risque, une vie optimisée pour humains « augmentés », sans tragique et sans cholestérol, une vie sous contrôle du début à la fin, sous l’égide d’un eugénisme cool, entre éprouvette pour bien naître et seringue pour bien mourir.

Si c’est cela le « progrès », alors il faut l’arrêter… surtout si l’on dit qu’on ne le peut pas.

 

Jacques Richard

 

 

 

 

 

On n’arrête pas le progrès!

 

 

Depuis longtemps déjà celles et ceux qui s’intéressent aux questions de gérontologie savent que personne ne décide très joyeusement d’entrer en EHPAD.

C’est presque toujours contraint, pour ne pas dire forcé par les événements ou l’entourage que la personne prend la décision ou que la décision est prise pour elle.

Pour dire la même chose autrement, les gens ne souhaitent pas entrer en établissement et on peut les comprendre… Cela ne veut pas dire que l’EHPAD ne soit pas parfois nécessaire mais, même nécessaire, admettons le, l’EHPAD, comme l’hôpital, personne ne souhaite spontanément y entrer.

Qu’à cela ne tienne! Au moment où de nombreux intervenants du domicile se cassent la tête pour essayer d’inventer les services souples, multiformes, adaptables, dont nous aurons besoin demain, voilà que la réponse préfabriquée débarque: voilà que l’EHPAD vient à vous! Le nouveau slogan à la mode, promu par quelques groupes privés gestionnaires d’établissement est « L’EHPAD à domicile »! Vous ne voulez pas de lui qu’importe, il veut de vous, vous l’intéressez plus que vous ne l’imaginez, surtout si vous avez quelques problèmes et… un peu d’argent!

Le « maintien » à domicile à de beaux jours devant lui! Au moment où vous espériez peut-être que l’on viendrait vous y soutenir plus que vous y maintenir, voilà que débarque chez vous, moyennant finances tout ce que vous vouliez éviter. L’EHPAD à domicile! Soit c’est faux et alors il ne faut pas le dire, soit c’est vrai et alors il y a de quoi s’inquiéter…

S’inquiéter pourquoi? Parce que ceux qui ne veulent pas entrer en établissement refusent en général au moins trois choses:  l’enfermement, la surveillance, la traçabilité, le tout mis en œuvre partout au nom de la sécurité des personnes. Autrement dit ce que refusent nos concitoyens ce sont les pratiques liberticides même quand elles sont censées être mises en œuvre pour leur bien.

Voici donc une « nouvelle étape dans le parcours du patient âgé à l’intérieur de la filière gériatrique inscrite sur le territoire de santé en application du projet de territoire et conformément au projet individualisé de la personne… » Qui dit mieux?

Depuis longtemps déjà, la question n’est plus de savoir comment inventer la réponse qui conviendra le mieux à la personne mais bien comment vendre à un vieux, consommateur et captif, le produit préfabriqué que l’ on a inventé pour lui, sans lui… Il ne voulait pas de l’EHPAD, qu’importe, il  l’aura quand même, chez lui deviendra son EHPAD. Et qu’il ne lui prenne pas l’idée d’aller faire un tour sans rien dire à personne pour s’aérer la tête ou pour aller boire un coup… il serait peut être bien déclaré en « fugue »… À moins que la caméra de surveillance ou la puce RFID ne l’aient empêché de partir…

Décidément on n’arrête pas le progrès!

 

Michel Billé.