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Nous n’avons jamais autant communiqué, nous ne nous sommes jamais aussi peu parlé

Un premier billet d’humeur, d’autres moins thymiques seront à venir..

Je n’ai pas écouté Jupiter président, juste une phrase saisit au hasard des conversations journalistiques ennuyeuses et convenues.La première observation quant à la conférence de presse postintervention auto-cogruente, est qu’en majorité la parole a été donnée à la presse parisienne..2 questions pour la presse étrangère et je ne parle pas de la presse régionale.

Un monde nouveau se dessine à nouveau. Mais pire encore.; La déférence onctueuse des journalistes interrogeant m’a laissé pantois, nous sommes à des années lumières du Washington-post! Pour l’exemple; » Comment allez vous Monsieur le président, avez vous souffert, avez vous changé, vous représenterez vous en … » Fermez le ban!

Alors me demanderez vous, ou pas, pourquoi ce préliminaire sur un site aussi pertinent sur les problèmes du vieillissement , de l’existence de l’autre quel que soit son âge et sa condition psychique? Tout simplement, qu’il est plus facile de sortir de l’ENA que de l’ordinaire!

Nous n’avons jamais autant communiqué et nous nous ne sommes jamais aussi peu parlé…Nous sommes dans une ére aphasique de notre société, perdus et égarés, nos pensées ne sont plus reliés à des gestes de solidarité, de bienveillance, nous ne reconnaissons plus les valeurs qui nous permettraient de devenir ensemble..

Ne reconnaissez vous pas à ce stade certains symptômes de la soi disant maladie d’Alzheimer?!

L’objet remplace la pensée et le spirituel, le matérialisme est devenu quasiment religieux, qui n’a pas son dernier portable « high tech »d autres que sais je.Pour preuve , les robots que l’on installe dans les EHPAD, afin que les vieux puissent ne pas ressentir la solitude! Nous nous dirigeons vers le plus mauvais des mondes , si nous n’y sommes pas déjà.

C’est un profond changement de pensée qui nous est nécessaire , aucun objet , ni d’autres dieux célestes, ne nous y aideront.
De cet embrouillamini communicationnel permanent , pas de projets , aucune perspective, aucun lien , j’ai le sentiment , parfois de partager ce que peuvent ressentir ces personnes que j’accompagne au quotidien qui souffrent de « démence », perte de l’esprit , il me semble…

Amédée Pierre Lachal

PS Dernier ouvrage paru: »Maladie d’Alzheimer, de la mystification médicale à l’indifférenciation sociale » préface de Louis Ploton éd.les auteurs libres

Lettre au Directeur du Monde à propos d’un article sur la situation des EHPAD

Paris le 15 janvier 2019

Georges Arbuz[1], anthropologue, au Directeur du quotidien Le monde

 

A propos de l’article de Philippe Jacqué intitulé Korian, gestionnaire français d’EHPAD, met un pied en Espagne, publié dans Le Monde Economie du 11 janvier 2019

 

Monsieur le directeur,

Profondément troublé par la lecture de l’article cité en référence, je vous adresse cette lettre pour vous exposer les raisons de mon malaise qui provient, tant du style employé, que de la présentation qui y est faite des maisons de retraite et de leur avenir, en décalage avec l’histoire récente de ces établissements et les multiples questions qu’elle pose.

D’une première lecture de ce texte le lecteur garde une impression de dynamisme et de légèreté, le sentiment que le secteur de l’hébergement des personnes âgées dépendantes (EHPAD) échappe à la morosité de nombre de secteurs de l’économie : « L’année commence sur les chapeaux de roues pour Korian, le champion privé des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes », ce que confirme la croissance annuelle, de 70 à 80 millions de son chiffre d’affaires (3,2 milliards d’euros en 2017). L’acquisition d’un groupe de maisons de retraites en Andalousie, nouvelle étape dans l’expansion du groupe, a été une occasion pour sa directrice, Sophie Boissard, de présenter la politique de développement conduite par Korian. Depuis plusieurs années le groupe Korian, qui gère près de 80 000 lits en Europe (France, Allemagne, Belgique, Italie), multiplie les investissements afin de consolider son réseau. Il le fait en procédant par achats successifs de groupes de résidences de taille relativement modeste, comme il vient de le faire en Andalousie, en prenant le contrôle de Senior une PME qui gère 1 300 lits, en développant une activité de proximité par un maillage au plus près du territoire. Compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt, il est aujourd’hui préférable de détenir des résidences plutôt que de les louer.

La directrice du groupe a une vision positive de l’avenir, pense que même si la manière de financer le Grand Age n’a pas encore été clarifiée par le gouvernement, l’activité, malgré les diverses crises sociales dans les EHPAD, ne peut que s’étoffer. Sur le continent où l’on vit de plus en plus vieux, le secteur de l’accompagnement et de l’hébergement des seniors est en pleine expansion. En Espagne par exemple, quatrième marché européen de la dépendance, la croissance de ce marché est de 2 à 3% par an. Observant que pour affronter le Grand Age, il n’existe plus un seul modèle, comme autrefois les maisons de retraite, Sophie Boissard estime qu’à l’avenir il sera nécessaire de diversifier l’offre selon les besoins et les demandes des familles. »

Cette manière optimiste de présenter la situation et l’avenir des maisons de retraite, sans que soient évoquées à aucun moment la complexité de leur mission, les questions sociales et existentielles que se posent aussi bien les résidents et leurs proches que les professionnels qui en prennent soin, est en réalité profondément choquante car purement managériale.

Rappelons à ce propos que chaque société, au travers de ses croyances, de ses mythes et de ses rituels, des connaissances auxquelles elle a accès, a une manière qui lui est propre de prendre en compte la finitude humaine, d’organiser les liens et les solidarités entre les générations, d’accompagner les dernières années de vie de ses membres. Il y a encore peu de temps cet accompagnement  se faisait à domicile et lorsque l’état de santé du sujet âgé s’aggravait, venait le moment où le profane, l’utile et le matériel, cédaient la place devant le symbolique et le sacré.

Tout ceci ayant largement disparu depuis plusieurs décennies, face aux questions révélées par la crise des EHPAD, une vaste consultation est en place sur les conditions de séjour offertes au résidents et au delà sur la manière dont la société contemporaine assume et donne du sens à ce temps particulier de l’existence. A une époque où l’économie et la finance cherchent à contrôler et à  rentabiliser tous les domaines d’activité, il est aussi important de lutter sans relâche pour que les questions relatives à l’avancée en âge, aux liens et aux solidarités entre les générations et à la mort, échappent à leur emprise.

 

Georges Arbuz

[1] arbuz@club-internet.fr    –  blog de la gérontologie

EHPAD à domicile ou domicile à l’EHPAD ?

Résultat de recherche d'images pour "dépendance surveillance domicile"Ça peut paraître un peu bizarre mais cette question n’est sans doute pas anodine : EHPAD à domicile ou domicile à l’EHPAD ? Depuis quelques temps, en effet, on voit circuler des « publicités » pour établissements ou services qui prétendent apporter, pour le bien des plus âgés de nos contemporains évidemment, l’EHPAD à domicile…

Il y a longtemps déjà que l’on a inventé l’hospitalisation à domicile pour désengorger certains services hospitaliers et éviter aux malades certains désagréments liés aux contraintes hospitalières. Il y a longtemps que dans d’autres domaines de l’action sociale, médico-sociale ou socio-éducative, on a inventé le « placement à domicile » pour permettre par exemple une protection de l’enfant sans le séparer de ses parents… Hospitalisation chez soi, internat hors les murs, EHPAD hors les murs, à domicile maintenant, il se peut qu’il y ait derrière ces éléments de langage quelques bonnes intentions, à moins que ce ne soit, diront les mauvaises langues, pour éviter de créer, d’ouvrir et de financer des places d’accueil en établissement… On trouvera même le moyen d’invoquer l’inclusion pour donner à tout cela une incontestable légitimité.

Bref, voici donc que l’on nous propose aujourd’hui l’EHPAD à domicile ! Une rapide investigation sur le net permet de trouver un peu partout en France des offres plus ou moins explicites toutes formulées pour le bien des vieux évidemment. On trouve ainsi, à titre d’exemple :

« AD Seniors réinvente la maison de retraite en la délocalisant au domicile de la personne âgée. »

Ou encore : « Le COS inscrit ses Ehpad dans la politique de maintien à domicile des personnes âgées et met en œuvre, depuis 2015, un dispositif d’ « Ehpad hors les murs » qui vise à favoriser le maintien à domicile et à prévenir ou gérer les risques de rupture. »

De la même manière, la Croix Rouge et Bluelinea : « Dans ce contexte, l’Ehpad peut devenir un facilitateur de maintien à domicile. En s’appuyant sur les nouvelles technologies et la domotique, des services précieux peuvent être apportés au domicile : aménagement de l’habitat, traçabilité des actions, suivi de l’intervention des professionnels, gestion des alertes, commandes des repas« .

Les vieux sont un marché, c’est clair, l’avancée en âge de la population constitue de formidables enjeux économiques, il faut se battre pour obtenir le « marché du domicile », comme ce fut le cas pour obtenir le « marché du placement en établissement » au moment où celui-ci perd un peu la cote même s’il rapporte encore beaucoup à quelques investisseurs…

Depuis longtemps on a conscience de l’absurdité de la coupure entre le domicile et l’hébergement, coupure, opposition même, souvent basée sur des logiques gestionnaires et économiques. Depuis longtemps on se dit que les compétences mises en œuvre dans l’établissement ne sont pas fondamentalement différentes de celles mises en œuvre à domicile ou dont on aurait besoin à domicile… Depuis longtemps on rêve d’établissements ouverts dans lesquels on puisse inventer des allers retours, des alternances, des complémentarités, etc.

Mais justement ! Depuis tout ce temps l’EHPAD nous fait croire qu’il peut offrir aux personnes hébergées un domicile… « Vous êtes ici chez vous » affirme-t-on avec force pour le faire croire à des « résidents » qui ne sont pas dupes mais restent « hébergés » et ne deviennent jamais des « habitants ». Si dans les EHPAD on parvenait à dire sans arrière pensée cela à celles et ceux que l’on nomme résidents, « Cet espace est pour vous », ce serait déjà remarquable !

Le domicile à l’EHPAD on a pu en rêver, mais l’EHPAD à domicile ? La première des choses que l’on viendra vous installer c’est une caméra de surveillance ? Un digicode ? Un dispositif de traçabilité pour suivre vos déplacements ? Non, personne ne peut rêver de se faire « placer, tracer, surveiller » et finalement enfermer chez soi… « Surveiller et punir » évidemment aurait dit Michel Foucault !

Non l’avenir n’est pas le « maintien » à domicile mais le « soutien » à domicile d’une personne qui décide de sa vie et qui, aux limites de ce soutien peut avoir besoin d’être accueillie dans un établissement pour y terminer sa vie, sans doute, dans une « dernière demeure » digne et apaisante… Que l’EHPAD se fasse domicile ? Oui ce serait remarquable et ce n’est actuellement ni gagné ni facile…  Mais que le pire de l’EHPAD, dont justement personne ne veut, vienne envahir le domicile et le dénaturer, cela constituerait une supercherie scandaleuse…

Indignez-vous disait S. Essel ! Oui indignons-nous et… Résistons !

 

Michel Billé

Robots et télémédecine en EHPAD

Un diptyque par Alain Jean et Patrick Linx

 

En ces temps difficiles pour une pensée qui prenne en compte tout un chacun à égalité et où ce qui domine, de manière écrasante, c’est le culte effréné de l’argent et de la marchandise au profit, finalement, de quelques uns, il nous semble urgent de nous poser la question de la robotisation dans les EHPAD.

Nul ne contestera raisonnablement deux choses :

Le pouvoir, financier et idéologique, donc le pouvoir tout court est entre les mains de quelques uns.  Une oligarchie qui n’a jamais été aussi « oligarque ». C’est ce qu’on appelle le GAFA : Google, Amazon, Facebook et Apple. Des fortunes colossales se sont constituées en moins d’un quart de siècle qui, par ailleurs, sont à la tête de banques de données tellement considérables qu’elles portent en elles mêmes la potentialité d’un développement ultérieur inouï. Et d’un potentiel contrôle des populations non moins inouï. Ce pouvoir démesuré s’appuie sur une idéologie très répandue dont l’unique ressort est l’individualisme-voire l’égoïsme- à tout crin et la réussite individuelle dont une des conditions est le mépris absolu d’autrui.

La deuxième chose, intimement liée à la première, convoque la nécessité d’élaborer une pensée autour des progrès technologiques dont la vitesse d’avancée est exponentielle. Les progrès technologiques, naturellement, ne sont ni bons ni mauvais, par eux-mêmes. La question qui mérite d’être posée, les concernant, est la suivante : bénéficient-ils à quelques uns ou bénéficient-ils à tous ?

Nous abordons ici la question du transhumanisme dont le risque inéluctable étant donné l’idéologie qui le sous tend est qu’elle aboutisse selon les mots très justes prononcés par Etienne Klein lors d’un colloque récent « à une humanité techniquement clivée ».

Afin de se faire une idée, je livre ici deux citations de sectateurs fameux du transhumanisme.

Kurzweil : « Nous voulons devenir l’origine du futur, changer la vie au sens propre et non plus au sens figuré, créer des espèces nouvelles, adopter des clones humains, sélectionner nos gamètes, sculpter nos corps et nos esprits (la plasticienne Orlan utilise lors de performances son visage et le modifie selon cette perspective), apprivoiser nos gènes, dévorer des festins transgèniques, faire don de nos cellules souches, voir les infra rouges, écouter les ultrasons, sentir les phéromones, cultiver nos gènes, remplacer nos neurones, faire l’amour dans l’espace, débattre avec les robots, pratiquer des clonages divers à l’infini, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles, habiter la Lune, tutoyer les galaxies. »

Moravec : « Peu importe ce que font les gens, ils seront laissés derrière comme le deuxième étage d’une fusée… Cela vous gêne-t-il beaucoup aujourd’hui que la branche des tyrannosaures se soit éteinte ? Le destin des humains sera sans intérêt pour les robots super intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée. »

Glaçant !

Nous voilà désormais en mesure de revenir à l’intitulé du propos : « Robots et télémédecine en EHPAD »

Il faut, selon nous, se départir d’une vision univoque des robots. Les robots, en pratique chirurgicale, constituent vraisemblablement un progrès dans la mesure où ils sont capables d’une plus grande agilité et précision que la main humaine. Mais demeurant toujours sous le contrôle du maître d’œuvre qu’est le chirurgien. En revanche, prenant la place de l’aide soignant en EHPAD, ils contribuent au processus de déshumanisation en cours et ceci ne peut être accepté. Nous dirions de façon provocatrice que mieux vaut encore un soignant « maltraitant » qu’un robot, car, au moins, persiste là un lien humain.

La télémédecine telle qu’elle est mise en avant dans le rapport parlementaire de Monique Iborra et Caroline Fiat, et reprise en tant que tel par la ministre Agnès Buzyn, outre qu’elle avalise la gestion de la pénurie, participe du même processus de déshumanisation. Désormais disparue la relation médecin malade, disparue la main du médecin touchant et palpant le ventre du patient, disparus l’échange de paroles et l’écoute empathique. Le patient devient un objet que le médecin technicien regarde froidement derrière son  écran.

Les robots ainsi que la télémédecine tels qu’ils sont ou vont être utilisés dans les EHPAD contribuent au processus de déshumanisation du soin, in fine à la constitution « d’une humanité clivée » du fait de la disparition de la relation vieillard-soignant contribuant ainsi accentuer, si cela était encore possible, la réification déjà bien entamée des vieilles personnes.

Alain Jean

 

 

….Par ailleurs la diffusion d’une conception biomédicale du corps se fait au détriment de celle du corps pulsionnel de la psychosomatique et de la psychanalyse. À côté des biotechnologies un discours normalisé et normalisateur se déploie. La notion de corps soulève des questions épistémologiques difficiles au premier rang desquelles on retrouve l’idée d’une mesure étroitement liée aux caractères quantitatif et mécaniste de la science moderne. Le corps en  devenant mesurable se sépare implicitement de l’esprit. Il s’ensuit un clivage qui oppose deux attitudes inconciliables. D’un côté le corps physiologique et biotechnologique et de l’autre le corps psychologique et psychanalytique.

Donc deux approches  différentes du corps du berceau jusqu’au tombeau vont se côtoyer et s’opposer. Deux langages vont diverger au sein de deux paradigmes différents:

Le premier représenté par les techno sciences se présente comme mathématiquement quantifiable et mesurable par des protocoles et des nomenclatures calibrés. Le corps médicalisé y a toute sa place mais au détriment de la dimension  subjective.

Le second est marqué par la langue qui constitue le matériau essentiel du travail de la psychanalyse et qui reste de l’ordre de l’inquantifiable.

Le corps libidinal freudien est par essence un lieu d’inscription psycho-somatique. C’est par les accidents de la parole, les oublis, les lapsus que s’interprète le corps de la psychanalyse. La parole et la langue sont ce par quoi advient la subjectivité.

D’un point de vue psychanalytique la sexualité organise le corps de la jouissance à la sublimation et du plaisir à l’angoisse. Le corps de la métapsychologie est une page blanche où vient s’inscrire le texte codifié et chiffré des symptômes.

Le langage et le corps intimement liés ne se laissent saisir par aucun discours fût-il scientifique.

Le savoir du corps dépasse largement ce par quoi pourrait le limiter la science. Les hystériques de Charcot en ont donné la preuve. Ils ont largement revue et corrigé le savoir anatomo-physiologique. Charcot et Freud en ont eux mêmes été tout chamboulés.

Lacan a considérablement développé ce point d’hétérogénéité entre science et psychanalyse. Avec sa formule bien connue de la fin des années cinquante: « Un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ».  Il est question de l’effacement du sujet derrière la poursuite d’une jouissance première. Lacan nous signifie que le sujet n’est pas à proprement parler un être mais un perpétuel « manque à être » vidé des identifications imaginaires du moi, des rationalisations il demeure loin des attentes et des espoirs de la biologie. Le sujet parlant évolue indépendamment de la progression et des progrès de la science.

Patrick Linx

MAI 18 en EHPAD où résonne quelques slogans de Mai 68

 

 

– Vieux, vieilles, « soyez réalistes, demandez l’impossible » : vieillir en restant jeune.

« L’imagination au pouvoir »

– « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance » ni d’espérance de vie »

« Celui qui peut attribuer un chiffre à une (é)motion est un con »

« Espérance : ne désespérez pas, faites infuser davantage. »

– « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi » ! … en déambulateur ou en fauteuil ?

– « Tout est politique »… ta santé, ta sécurité, tes soins, ta vie, ta mort

– « Faites l’amour pas la guerre ! » Ni l’un, ni l’autre

  • «Les jeunes font l’amour, les vieux font des gestes obscènes. »
  • « Jouissez sans entraves, vivez sans temps morts, baisez sans carotte» mais avec Viagra
  • « Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve. »

 

– « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner. » … et j’ai perdu ma vie à vouloir la gagner
« Le pouvoir sur ta vie tu le tiens de toi-même »

  • « En tout cas pas de remords ! » … que des regrets et un projet de vie

– En EHPAD : « Mur blanc = Peuple muet »

– « Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs. » … Qu’est-ce que tu dis ?

– « Sous les pavés, la plage ! » ….Sur la tombe, le sable ; dans l’urne, la cendre

– « Vivre sans temps mort (sic) et jouir sans entrave (et re-sic). »

– « Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette »… pas besoin je porte des couches

– Vieux « enragez-vous !»

– « Je décrète l’état de bonheur permanent » … dans les « maisons de retrait »

  • « Nous refusons d’être H.L.M.isés, diplômés, recencés, endoctrinés, sarcellisés, sermonés, matraqués, télémanipulés, gazés, fichés.» …. EHPADisés

« Il est interdit d’interdire »… chiche !

  • « Ouvrons les portes des asiles, des prisons et autres facultés»… et des Unités Protégées.
  • – « Si vous continuez à faire chier le monde, le monde va répliquer énergiquement » …. déjà que je m’emmerde !
  • « Ne vous emmerdez plus, emmerdez les autres » … c’est fait
  • – « Le respect se perd, n’allez pas le rechercher »
  • « L’ennui est contre-révolutionnaire. »
  • – « Et cependant, tout le monde veut respirer et personne ne peut respirer et beaucoup disent « nous respirerons plus tard ». Et la plupart ne meurent pas car ils sont déjà morts. »
  • – « Consommez plus, vous vivrez moins »
  • « Vous finirez tous par crever du confort » alors soyez réalistes ne demandez pas plus de moyens.
  • « Nous sommes tous des « indésirables »
  • « La vie est ailleurs »
  • « Pourvu qu’ils nous laissent le temps… »
  • « L’émancipation de l’homme sera totale ou ne sera pas »
  • « C’est pas fini ! »
  • « Bien creusé vieille taupe »

« Libérez le cannabis »

 

Didier Martz

 

 

Vers un autre regard !

Dans un Ehpad, une dame de 85 ans, désorientée, au bout du couloir sonne sans cesse, lorsque l’équipe lui demande ce qu’il y a , elle répond : « rien ! » Ou alors « baissez les volets », « apportez moi un verre d’eau » etc …

Quelques minutes plus tard elle sonne à nouveau. L’équipe se lasse et identifie cette dame comme la résidente qui sonne tout le temps !

Lors d’une formation nous évoquons cette dame, en faisant l’hypothèse que son comportement aurait un sens (cf la méthode de Naomi Feil) l’équipe décide de changer son approche auprès de cette dame, de changer son regard. Ce n’est plus la « dame qui sonne » ; elle est devenue la personne qui appelle car elle ne se sent pas en sécurité. Ils ont écouté ses demandes, les ont anticipées, et cela pendant plusieurs semaines.

De retour dans cet Ehpad au bout de 2 mois, cette personne sonne moins souvent, elle accueille les soignants désormais avec le sourire, ils ne lui demandent plus « pourquoi vous sonnez ? » ils lui demandent ce qui se passe, qu’ils entendent qu’elle appelle. Cette démarche demande un réel travail d’équipe, de formation, pour accepter de changer de regard sur ces personnes.

Lorsque je me sens digne d’attention aux yeux de l’autre alors je peux me sentir exister, et en sécurité. C’est dans le regard de l’autre que je puise l’énergie qui m’aide à ETRE, j’ai besoin de sentir que j’existe.

 Porter un regard sur l’autre, c’est déjà juger l’autre. Ce jugement peut être valorisant ou non.

Si je vous demande ce que représente pour vous la vieillesse, ce sont souvent des mots comme rides, pertes, maladies, solitude, besoin d’aide, ne plus pouvoir faire … qui seront cités en premier. C’est ainsi le premier regard que je porte sur la vieille personne. Cela est encore plus flagrant si cette personne est institutionnalisée et désorientée ; apparaissent alors les mots de folie, perte de mémoire, dans son monde, déambulation, désinhibition ….

Ainsi, si je reste avec ce regard porté sur l’autre, que cette démarche soit consciente ou non, mon regard est troublé par cela, ma communication non verbale est teintée de ces a priori. C’est mon regard sur l’autre qui l’amène vers cet état de dépendance, je suis un être de capacité et lui ne le serait plus.

Ce regard déficitaire envers l’autre ne facilite pas la rencontre, voir même il la trouble. Il va même conditionner mon action à venir et plus encore si je suis soignant. Je suis là pour m’occuper de vous, vous prendre en charge !

Il nous est demandé de préserver leur autonomie, mais qu’elle est-elle ? Ces vieilles personnes entrées en institution n’ont plus guère de possibilités d’exprimer leur autonomie, tout est décidé pour elles, même leur souhait d’y être admises. C’est alors une situation d’hétéronomie : l’autre décide pour moi. Or si je change mon regard de soignant, mon approche je peux alors promouvoir l’autonomie et l’indépendance, et ainsi prévenir le dépendance et l’hétéronomie. Cette entrée en relation avec un vision capacitaire peut permettre à l’autre de se sentir en capacité de décisions, d’exprimer son autonomie.

Je me dois, soignant, de changer de regard envers cet autre dit « dément » Il n’est pas né vieux et désorienté dans l’Ehpad où je travaille, c’est une évidence mais ça va mieux en le disant.

Cet autre que j’accompagne est un être humain avec des besoins, des désirs, des valeurs, des croyances, une famille, une histoire de vie, des capacités, des ressources.

Des ressources, parlons-en, ils en ont développé beaucoup au cours de la vie. C’est grâce à elles qu’ils ont eu la capacité de rester en vie si longtemps.      Ils ont dû faire face, comme chacun d’entre nous, à des situations difficiles, et ils en sont sortis vivants.

Au regard de leur grand âge, le nombre de ressources dont disposent ces personnes et innombrable. Seulement ils ont perdu la capacité d’y accéder, et si notre regard est déficitaire, cela n’accentue-t-il pas cet état ?

Ainsi je me dois de porter sur ces personnes un regard capacitaire, et ce malgré tout ce que je peux voir de prime abord. Je vois alors cette personne comme un égal, un être plein de ressources qu’il m’est demande d’accompagner, je dois pouvoir l’aider à gérer ses pertes, en l’aidant à accéder à ses ressources, celles-là même dont il s’est servi tout au long de sa vie. Je suis là pour l’accompagner et avoir envers lui un regard capacitaire et valorisant.

Mais le modèle de nos Ehpad aujourd’hui donne-t-il les moyens de mettre en place ce mode d’accompagnement ? Cela demande plus de formations pour tous les soignants (au sens large du terme : toute personne intervenant auprès de ces vielles personnes) et un ratio plus élevé.

 

Ensemble nous sommes capables de faire de grandes choses, je me dois de faire avec lui et non sans lui.

 

Gwenaël André

Tenir l’impossible

 

 

    Il saisit de sa main courte et potelée un des jouets dans la caisse. Puis un autre, et un autre. Les fruits et les légumes, formes de plastique moulé, rutilants de couleurs acidulées, jonchent bientôt le sol.

Une betterave, deux tomates, quatre radis en botte, une belle mandarine, du raisin grenat, des prunes violettes et jaunes, un                                                                                          fagot de haricots verts…

L’enfant, à quatre pattes, se soulève et jette son dévolu, ainsi que ses doigts boudinés, sur une carotte d’un orangé plus écarlate qu’un coucher de soleil sous les tropiques, dardant à son extrémité râblée une petite touffe de feuilles tel un palmier en ombrelle. Il la brandit très haut, en vainqueur, au-dessus de sa tête, tout en gazouillant des borborygmes impétueux signifiants certainement sa victoire sur l’objet récalcitrant. Objet qu’il peine cependant à contraindre, qui glisse et s’enfuit de sa pogne à mesure qu’il le serre plus fort, cherchant en permanence une échappatoire qui lui permette de gagner à nouveau le parquet. La main toujours affairée sur la pelure striée de la rave têtue, les yeux balaient à l’entour et s’arrêtent, luisants et envieux, sur une banane d’un jaune solaire, zébrée de longues traces noirâtres marquant l’hypothétique maturité d’une matière pourtant résolument  non comestible. Le bambin se dandine, sautille d’une fesse replète sur l’autre et s’approche. Il rugit et empoigne le fruit exotique de sa main légumière qui, dans le même instant perd la racine qui tombe et rebondit une fois avant de s’immobiliser. Loin. Trop loin. Grognements à nouveau, devant ces jouets décidément forts indépendants et qui n’obéissent point à l’envie globalisante du nourrisson. Il enrage en essayant de dompter derechef la carotte d’une poigne toujours aussi courte et maladroite. La banane gagne alors sa délivrance et se sauve à distance comme le fromage, dans la fable, quitte le bec du corbeau trop beau parleur. L’enfant ne tient toujours qu’un des deux jouets à la fois. Les grommellements se font plus colériques. Les choses vont durer ainsi encore de longues minutes avant que, de guerre lasse, le petit d’homme n’abdique devant l’impossibilité, non sans avoir récriminé et clamé sa hargne impuissante devant ce monde qui rechigne à se livrer dans son entièreté à sa menotte avide de convoitise et d’impatience.

 

Qu’on soit poupon ou adulte plus ou moins rassis, on ne peut tenir dans sa main sécurité et liberté. L’enfant mettra du temps à l’apprendre. Les adultes ne se résignent pas toujours à le savoir. Toute liberté encoure sa part de risque. Me lever le matin m’expose à la chute, aux traumatismes, aux intempéries, aux maladies interhumaines… à la mort même. Mais, vivre peut-il se contenter d’un lit ? Accepter la sécurité ampute d’autant mon éventuelle liberté. Au lit, je suis au plus près d’un sans risque, néanmoins jamais totalement établi. L’infarctus peut me saisir à tout moment, y compris au repos. Ainsi, la moindre étincelle de vie s’éprouve au risque de se perdre. Vivant appelle immédiatement, dès son éclosion, à un possible mourir. Il n’y a pas d’alternative. Aucune possibilité de tenir ensemble la vie et sa durée assurée. Dès que la moindre parcelle de vie vient à naître, elle porte en elle sa finalité, sa létalité. Pour quand ? N’importe quand. Et ce, qu’il y ait un grand barbu auréolé assis sur le trône d’un ciel anthropocentré, menant l’orchestre, et qui préside aux destinés, ce dont on peut raisonnablement douter. Ou, plus à l’oreille de Spinoza, qu’il y ait seulement l’orchestre, orphelin de maestro, qui joue parce qu’il joue.

Ainsi, comment concilier, de nos jours, une trame de liberté dans un monde tout entier soumis au procédé assurantiel, dont la volonté est bien sûr d’éradiquer le risque au maximum puisque celui-ci détermine le va et vient du curseur de l’indemnisation ? Et parce que toute œuvre de liberté engendre un surplus de prise de risque, notre époque bâillonne peu à peu tout débordement libertaire. Même une liberté de ton d’un Pierre Desproges ou d’un Michel Colucci serait aujourd’hui rognée, réduite voire censurée. Au nom d’une vision sociale normée et encadrée dans la stricte obéissance à un cahier des charges calibré sur une prudente somnolence collective et servile. Ainsi un James Dean mourrait à petit feu d’étiolement liberticide avant même de pouvoir périr au volant d’une Porsche spider. Fernando Pessoa serait contraint à l’abstinence au nom de la bonne parole médicale qui condamne les abus de toute sorte. Forcé à vivre vieux, peut-être même à finir dans une maison de retraite, au lieu de s’éteindre, à 47 ans, d’une flamboyante cirrhose à côté d’une malle pleine de trésors. Arthur Rimbaud contraint d’écrire avec une plume de plomb et on collerait sous ses chaussures des semelles du même métal pour que jamais il ne puisse atteindre la mystérieuse et dangereuse Abyssinie. Henri Michaud ou les quatre Pieds nickelés du Grand Jeu sommés d’abandonner leurs explorations aux tréfonds des mondes psychédéliques et leurs découvertes des dimensions poétiques des espaces-temps. Évidemment, les diamants de Lucy confisqués et interdiction pour elle de gambader dans le ciel et de s’asseoir sur les nuages.

Nous avons, en cinquante ans, vu rétrécir comme peau de chagrin la capacité d’exister en pleine connaissance de risque, au nom d’une société de la tempérance qui interdit tout écart. La sécurité au quotidien ne nous est pas proposée, elle nous est imposée. Nous savons depuis Hobbes, que pour sortir de l’état sociétal de loup pour lui-même, l’homme doit donner un peu de cette liberté si chère à la communauté et qu’il recevra en contrepartie un peu de cette sécurité qui apaisera son inquiétude. Mais, fort de cet adage, les sociétés contemporaines fabriquent des prisons plus ou moins dorées aux barreaux infranchissables à l’image des quartiers sécurisés, murés, grillagés et « miradorés » qu’habitent certains américains nantis et de bonne couleur – ce qui ne les empêchent d’ailleurs pas de demeurer surarmés −.

Alors, qu’est-ce qui cloche dans les EHPAD et qui contraint les femmes et les hommes au-delà du raisonnable et empêche leur liberté d’aller et de venir ? Juste le fait de ne plus tenir compte de leur parole. Juste le fait de s’en remettre entièrement à la sécurité du lieu, sentence ourdie par gestionnaires et managers, et qui nie la personne en tant qu’elle peut assumer, voire revendiquer, une prise de risque. Qu’il s’agisse des proches, des enfants, des parents, ou bien des soignants, de l’encadrement hiérarchique, voire de l’assemblée des actionnaires lorsqu’elle existe, tout ce petit monde est d’accord sur un point : aucune prise de risque. Ne pas risquer la chute, ne pas risquer la sortie, ne pas risquer le risque. Bref, ne pas risquer d’exister. Et on s’étonne qu’un certain nombre de ces vieux en institution n’ait plus le goût de vivre. Et on s’étonne des regards perdus, des yeux vagues, des mines défaites. La question n’est pas d’exiger et d’organiser des mises en danger inconsidérées mais d’admettre que le risque doive exister pour que la vie s’infiltre, rien qu’un peu, par la lézarde de ces murs d’enfermement que sont les limites bétonnées des résidences pour les vieux.

 

Il approche sa longue main décharnée du bouton près de la porte d’entrée. Il appuie. Appuie encore. Rien ne bouge. Rien ne s’ouvre. Alors il grogne, il grommelle. Il essaie encore cette autre manette, plus bas. Mais rien ne s’ouvre. Rien ne bouge. Nouveau grognement, il frappe la porte muette et sourde à son désir. Il a oublié depuis sa lointaine enfance qu’il a longtemps tenté de tenir dans sa petite main d’alors une carotte orange écarlate et une banane jaune et noire. Les tenir toutes les deux dans sa menotte malhabile qui laissait glisser, tout à tour, l’une ou l’autre. Tenir les deux ensembles. Tenir un impossible. Mais un impossible nécessaire. Nécessaire pour vivre un peu. Et sortir de l’impasse sécurisée devenue sécuritaire.

Chiche !

 

Christian Gallopin