Archives du mot-clé ehpad

« Maisons de retraite », Ehpad, USLD… Différents lieux, différentes images, bien différentes.

Certaines feraient presque rêver, d’autres épouvantent plutôt. Comment expliquer de telles différences?

Commençons par ce qui fait plutôt peur:

Sur France 5, le 14 décembre : On maltraite nos vieuxhttps://www.delitdimages.org/scandale-de-maltraitance-personnes-agees-ehpad-video/

En EHPAD, pendant les fêtes: https://www.francetvinfo.fr/decouverte/noel/maisons-de-retraite-un-cri-d-alarme-a-l-approche-des-fetes_2524539.html

Le 19/20 de France 3 du 2 janvier: Maisons de retraite : un manque de moyens difficile pour les residents et les personnelshttps://www.francetvinfo.fr/societe/euthanasie/maisons-de-retraite-un-manque-de-moyens-difficile-pour-les-residents-et-les-personnels_2542389.html

Toilette « VMC », double couche : le coup de gueule des infirmièreshttp://www.bienpublic.com/actualite/2018/01/08/toilette-vmc-double-couche-le-coup-de-gueule-des-infirmieres

A ce sujet, voir la pétition toujours en cours: https://www.change.org/p/dignit%C3%A9-des-personnes-%C3%A2g%C3%A9es-des-moyens-pour-nos-ehpad qui a précédé la journée d’action de mardi 30 janvier des personnels des Ehpad, services d’aide à domicile, des “personnes âgées” et de leurs familles:

Le 19/20 de France 3 du 29 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/sante-les-maisons-de-retraites-face-aux-restrictions-budgetaires_2585320.html

Le Magazine de la santé du 30 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/ehpad-en-greve-autant-de-cynisme-a-l-egard-des-personnes-agees-est-insupportable_2584872.html

Sur France Inter:

https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-7h/le-journal-de-7h-30-janvier-2018

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20/l-invite-de-8h20-30-janvier-2018#xtor=EPR-5-%5BMeilleur30012018%5D

Sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/greve-dans-les-ehpad-o-vieillesse-ennemie

Dans la presse écrite (liste non exhaustive):

http://www.letelegramme.fr/france/ehpad-des-soignants-en-detresse-29-01-2018-11830532.php

https://www.la-croix.com/France/Greve-Ehpad-aura-monde-predit-Martinez-2018-01-28-1300909376

https://www.lopinion.fr/edition/economie/greve-dans-ehpad-sequence-a-haut-risque-ministre-sante-agnes-buzyn-142368

https://www.lopinion.fr/edition/economie/financement-dependance-personnes-agees-tonneau-danaides-128151

https://www.nouvelobs.com/sante/20180129.OBS1407/a-bout-de-souffle-le-personnel-des-ehpad-est-en-greve-on-ne-demande-pas-la-lune.html

https://www.nouvelobs.com/societe/20180129.OBS1385/douches-supprimees-repas-expedies-les-salaries-de-maisons-de-retraite-balancent-leur-ehpad.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/30/greve-des-ehpad-le-gouvernement-n-a-pas-pris-la-mesure-des-problemes_5249405_3224.html

Après le cauchemar, le rêve ?

Après les situations que l’on vient de voir, on a quelques difficultés à croire que celles-ci soient possibles, mais tant mieux :

La maison de retraite où vieux et jeunes sont écolos et heureuxhttps://reporterre.net/La-maison-de-retraite-ou-vieux-et-jeunes-sont-ecolos-et-heureux

Ici, on a encore plus de mal à y croire:

Peyo, le cheval qui rend visite aux malades d’Alzheimer : https://fr.metrotime.be/2018/01/10/must-read/peyo-cheval-rend-visite-aux-malades-dalzheimer/

Voir la vidéo: https://vimeo.com/249026628

Et à l’étranger ?

Au Danemark: https://www.francetvinfo.fr/societe/prise-en-charge-des-personnes-agees/maisons-de-retraite-la-solution-danoise_2586684.html

 

https://www.youtube.com/watch?v=JZIHvKhiWhE

 

Comment expliquer de telles différences d’avec la France?

Serait-ce parce que le Danemark n’est pas une “grande nation” comme la France se voulant toujours éclairant le monde et qui, nous dit-on, était il y a peu, la cinquième ou sixième – les avis divergent à ce sujet – “puissance économique mondiale”?

En tout cas, y a des jours où on aimerait vivre dans certains pays qui pourtant ne sont ni de grandes nations ni de grandes puissances…

 

Bernard Gibassier

Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.

Le hiatus de la bientraitance

 

 

Manifestement, il y a un hiatus.

Hiatus entre le discours officiel, lénifiant, satisfait de lui même et pour finir d’une hypocrisie profonde qui brandit de manière éhontée le slogan « Promouvoir la bientraitance en EHPAD ».

Hiatus avec la réalité. Les exemples abondent. En même temps qu’un écho médiatique encore limité est donné au mécontentement voire à la colère qui, ici ou là, se manifeste publiquement et de plus en plus fréquemment de la part des soignants en EHPAD.

Avez-vous entendu parler du mouvement de grève des aides soignantes de l’EHPAD de Fougerans dans le Jura ? Il a duré plus de cent jours entre le printemps et l’été 2017. Faire grève plus de cent jours, ce n’est pas une mince affaire. On y engage son emploi. Les conséquences financières sont lourdes (entre trois et quatre mois de salaire perdus). Autant dire que pour tenir une grève pendant plus de cent jours, il faut « en avoir gros sur la patate ».

Prenons le temps d’écouter ces aides soignantes en colère : « On ne met pas les malades au lit, on les jette » « Tout est fait dans la précipitation », « on dispose (!) de trois minutes et quarante et une secondes pour « coucher » un malade » « En quinze minutes, on lève la personne, on l’emmène à la salle de bains, on fait la toilette complète, on l’habille, on l’installe au petit déjeuner, on distribue les médicaments, on refait le lit, en quinze minutes… » « On n’a pas le temps pour l’accompagner faire une promenade dans le jardin si elle en manifeste le désir ».

Ces jours ci, ce sont les soignants de l’EHPAD de Saint Hilaire du Harcouët, dans la Manche, qui ont manifesté pour signifier leur écoeurement devant les conditions de travail qu’on leur impose. « C’est le service minimum toute l’année » « Ce qu’on pratique, c’est de la maltraitance institutionnelle ».

La manifestation de cet écoeurement surgit de toutes parts: Vendée, Manche, Jura, Bordeaux, Agen, Toulouse…

L’exemple le plus récent, qui a fait le tour des réseaux sociaux, émane d’une infirmière d’une EHPAD dans l’Ardèche qui a fait savoir à la ministre de la santé « qu’elle rendait son uniforme, dégoûtée et attristée de ne pouvoir prodiguer des soins de qualité, étant seule pour quatre vingt dix neuf patients ».

Les propos accablants fusent de partout : « La direction de l’établissement nous impose d’effectuer une toilette VMC. Ce qui veut dire : visage, mains, cul (sic). On est quatre pour faire cinquante toilettes » « On effectue un travail à la chaîne, comme à l’usine, dans lequel le traitement des patients va jusqu’à l’ignominie ». « Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche. Arrivez vous à dormir ? Moi non. Et s c’était vous ? Vos parents ? Vos proches ? »

Ce qui est remarquable dans toutes ces paroles qui viennent d’être évoquées, c’est qu’à aucun moment, ces soignants ne parlent pour eux mêmes. Ils disent leur refus de ne pas apporter les soins qui leur sembleraient dignes de leur fonction aux vieillards qu’on leur a confiés. Ce fait, à lui seul, mérite d’être souligné et salué. En effet, les vieillards institutionnalisés en EHPAD n’ont pas la possibilité de prendre la parole donc de s’exprimer sur ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. En particulier sur leur liberté, leur sphère privée, leurs habitudes, leurs préférences, leur cadre de vie. Alors, certains se laissent mourir…

Que des soignants publiquement prennent la parole pour dire que la façon dont on traite les vieillards en EHPAD est indigne brise la chape de plomb qui veut, au nom d’ « impératifs économiques », que le « management » en EHPAD soit fondé sur la seule rentabilité. Voilà qui est très salutaire.

On n’a pas affaire à des automobiles ou des barils de lessive. On a affaire à des hommes, des femmes, âgés certes ! Mais ne leur doit on pas respect et dignité ? La question pourrait sembler incongrue. Mais la prise de parole de ces soignants en colère nous rappelle que non.

A l’opposé, il y a les investisseurs. Car le placement (financier) dans un EHPAD est juteux. Ainsi trouve-t-on sur Internet sur des sites spécialisés dans ce genre d’investissement des arguments choc : « Investissement porteur et sûr », « Vous recherchez le meilleur rendement ? Investissez en EHPAD », « Loyers au rendement alléchant (souligné par moi) de 4,5% », « Fiscalité attractive, régimes fiscaux avantageux, investissement offrant une bonne liquidité… »

Autrement dit, une nouvelle fois, c’est l’intérêt de l’investisseur qui prévaut, donc de la rentabilité maximale. Et ici, en l’occurrence, c’est le vieillard institutionnalisé qui trinque. Et par voie de conséquence les soignants qui souhaitent faire consciencieusement leur travail.

Lorsque les actionnaires réclament la fermeture d’un site industriel, non pas du fait qu’il serait déficitaire, mais parce que sa rentabilité ne serait pas maximale, c’est désastreux et scandaleux. Ce sont les employés et ouvriers qui se trouvent débarqués.

Mais lorsque ce qui est en jeu, c’est la vie des vieillards elle même, comment qualifier cela?

Il faut affirmer haut et fort que le soin apporté par une société à ses vieillards en dit long sur ce qu’elle est, et que les vieillards, car ils sont nos égaux, ont droit au respect et à la dignité.

Jusqu’à présent, nous avons surtout entendu les infirmier(e)s et les aides- soignant(e)s. Leur colère et leur dégoût est en train de monter de partout. A tel point qu’on va les entendre dans tout le pays le 30 Janvier 2018.
Eh! les médecins…
Mais les médecins, où sont-ils ? N’ont ils rien à dire ? Je sais que certains approuvent les propos des soignants que cette situation révolte. Il faut qu’ils osent, à leur tour, rendre public leur intime sentiment. Ça changerait sérieusement la donne.

Car il devient impératif de changer en profondeur le cours des choses.

 

Alain Jean (Médecin généraliste et gériatre)

Import, export… l’important, c’est la chine !

Nous l’avons tous déjà remarqué, se plonger dans les titres des journaux nous restitue une certaine atmosphère, un certain état d’esprit du moment. Ainsi éplucher les gazettes qui encourageaient les futurs poilus à monter au champ de bataille, nous rappelle cette drôle d’idée, qu’avaient les gens d’alors, selon laquelle il aurait suffi d’un aller-retour express Paris-Berlin pour dompter ces teutons à casques à pointes et leur Kaiser. Les manchettes des années soixante, quant à elles, sentaient le bon air de la Baie des cochons et les velléités anti-communistes primaires de l’époque, enfin l’Irak où l’on nous a vendu, clefs en main, une guerre indispensable, arguant des certitudes de surarmement massif d’un état qui ne l’était pas ou pas beaucoup plus qu’un autre.

Lisant tranquillement Le monde du week-end, je n’ai pu m’empêcher de m’agacer face à un titre qui en dit long sur ce que nous sommes à même de penser des personnes âgées et des conditions dans lesquelles nous entendons qu’elles finissent leurs vies. « Paris veut vendre des Airbus et de la viande bovine, mais aussi implanter des maisons de retraite »[1], sous-titre issu d’un article sur les échanges entre la Chine et la France que notre Emmanuel Macron national souhaiterait rééquilibrer. Dans ce raccourci, tout à fait odieux, que nos deux journalistes n’ont d’ailleurs probablement pas vu venir, tout est dit de ce que nous attendons de la Silver économie. « Car la France, nous dit-on, souhaite aussi raffermir sa position sur les marchés prometteurs de l’agroalimentaire, des nouvelles technologies ou de l’économie du vieillissement ». Ainsi, on implanterait de l’EHPAD comme on plante les choux à la mode de chez nous.

Il y eu la chair à canon, notamment lors de la Grande guerre, la chair des guérilléros et des chiliens enfermés au stade, celle aussi, déchiquetée, en orient de Babylone à Bagdad, et il y a la chair de nos chers bovins, en steaks et en rôtis, enfin il y a celle, « prometteuse » et juteuse, des vieillards. En France, on vend contenant et contenu. Et on les vend comptant et content. On exporte des EHPAD. À quand l’export des vieux ?[2] Vendre des Airbus − ou tout autre matériel technologique plus ou moins militarisé −, ou bien même des clapiers, pourquoi pas, dans un pays où le rongeur[3] est largement consommé. Et puis encore et surtout des cages à vieux dont nous avons le secret et que nous avons développé avec un savoir-faire que le monde entier nous envie.

Soyons certains que les marchands de maisons de retraite ne manqueront pas de vanter le rapport annuel attendu à près de deux chiffres, pourvu qu’on restreigne suffisamment le personnel à la portion congrue et qu’on n’habitue pas ces gens-là, vieillards qu’ils sont, à des choses inconvenantes telles que le besoin de parler, de regarder, de penser, de flâner, de rire, de prendre son temps, d’avoir du plaisir à manger, le besoin d’amitié, d’attention, de sourire, d’amour même bref pour le dire en un mot : le besoin de vivre. Et si ce personnel devient trop onéreux (Le niveau de vie monte très vite en Chine), il suffira de délocaliser le tout, contenant et contenu, pour aussitôt pouvoir à nouveau servir les actionnaires[4] (Peut-être alors en France, paupérisation aidante, proposera-t-on des soignants moins coûteux, avec des contrats de travail plus souples et des instances prudhommales liquidées…). Il faut chiner là où sont les affaires. Sur le plan de l’intendance : on remplacera avantageusement les fourchettes par des baguettes, les pommes de terre par du riz, le café par le thé, l’image télévisée d’Emmanuel Macron par celle de Xi Jinping, ou l’inverse, et ce n’est pas plus compliqué. Et puis, l’étude – en immersion − des langues étrangères, ça remplace largement toutes les universités du troisième âge.

Ainsi, la viande d’ancien est devenue chair à fric sans que désormais nous n’en éprouvions plus la moindre gêne. Nous sommes même capables d’en faire un sous-titre banal, au milieu d’un article de politique économique banal, dans un journal du dimanche banal… Seul le président n’est, parait-il, plus banal…

Au moins convenons-en, et c’est une avancée, nous ne faisons plus de différence entre les peuples. Qu’ils soient européens, asiatiques, et probablement africains dès qu’ils en auront les moyens (faut pas abuser non plus), du moment que ça peut rapporter, un vieux est un vieux. Trêve de chinoiseries, l’argent, c’est l’argent. Et si les vieux sont argentés, pourquoi ne pas s’agenouiller devant le dieu Silver ?

Pourtant, Si c’est un homme[5] disait déjà Primo Levi… Se questo è un uomo… Mais je ne sais pas comment on l’écrit en chinois. Peut-être quand je serai en maison de retraite, ici ou en Chine, un jour ou l’autre ?

 

Christian Gallopin

[1] Bastien Bonnefous et Brice Pedroletti, « Macron en quête de réciprocité pour sa visite en Chine », Le Monde, 7-8 janvier 2018, p.4.

[2] En fait, c’est déjà dans l’air du temps puisqu’on sait, par exemple, que certaines structures à l’étranger peuvent accueillir, pour un prix plus avantageux, des personnes âgées d’autres pays, là où les retraites ne suffisent plus à payer les hébergements… Nous l’avons déjà évoqué sur ce blog dans des billets plus anciens.

[3] La France est le second exportateur de lapins après la Chine.

[4] Près de 2000 maisons de retraite pas suffisamment « rentables » ont été fermées en Angleterre ces dernières années. Tant que le modèle économique rapporte, on développe, s’il prend l’eau, on ferme comme on le fait de la succursale d’une chaîne de supermarchés justifiant de trop peu de profit.

[5] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

Le Père Noël a fait une fugue…

Les lecteurs attentifs du blog se souviennent peut-être qu’il y a deux ans, à cette époque je les avais avertis: le Père Noël avait la maladie d’Alzheimer…

Complètement désorienté, il faisait un peu n’importe quoi et, par exemple, apportait des cadeaux aux vieux dans les EHPAD alors que c’était leurs petits enfants ou arrière-petits-enfants qui attendaient des cadeaux… Et puis plus ça allait plus ils donnait des cadeaux somptueux aux plus riches qui n’en ont point besoin et oubliait d’en donner aux plus pauvres qui, eux, les attendaient.

Bref les choses allaient si mal pour lui qu’il a dû se résoudre à… entrer en EHPAD.

Il a cédé son entreprise de cadeaux à différentes grandes surfaces, il a vendu les actions qu’il détenait chez le traiteur qui organise le réveillon, quelques agents d’affaires l’ont aidé à liquider tout ça et, poussé par les uns et les autres, tous désintéressés bien sûr, il est entré en EHPAD.

À son arrivée on a eu tôt fait évidemment de lui demander quel était son projet de vie, s’il souhaitait participer au projet d’animation, etc. Un peu déstabilisé par tout ce qu’il venait de vivre, il a répondu aux membres du personnel qu’il entendait bien profiter de tout, qu’il avait passé sa vie à travailler dehors, dans des conditions hivernales souvent difficiles et qu’il en voulait pour son argent, qu’il n’était pas là pour leur faire des cadeaux…

Les mois ont passé le Père Noël s’est adapté, s’est fait des amis, a retrouvé le sourire, il participait même de temps en temps à certaines activités qui lui rappelaient les jeux de société qu’il avait si souvent distribués…

Et puis un jour, un matin, l’aide soignante qui devait l’aider à sa toilette, à tailler sa barbe et à choisir ses vêtements entra dans sa chambre mais… le Père Noël n’était plus là… Parti, disparu… Inquiète elle donna l’alerte et très vite la direction de l’établissement prévint la police, le Père Noël avait fait une fugue… La presse relaya la nouvelle, radios, télévisons, presse écrite, tous diffusèrent des avis de recherche, des portraits, des photos du Père Noël… Où était-il? Avec qui? Pourquoi?

Mon petit fils m’appela sur Skype… « Tu as vu, Grand Père, le Père Noël il s’est barré, il est parti, on ne sait pas où il est… Tu crois qu’on aura quand même des cadeaux? »

Tout le monde cherchait, partout… Certains remontèrent au pôle Nord parce que la neige, les rennes, etc, on ne sait jamais… D’autres cherchèrent en forêt, d’autres regardaient sur les toits, vers les cheminées, il les avait tellement fréquentées que peut-être…

Mon petit fils était inquiet… quand je l’appelais, avec Skype bien sûr, je le voyais qui regardait le ciel… Il m’expliqua que c’était à cause de la chanson: « Et quand tu seras sur ton beau nuage… » Rien n’y faisait, le Père Noël était en fugue, il avait réussi à enlever son bracelet de géo localisation, on avait beau chercher… La traçabilité était mise en échec, le Père Noël avait fait une fugue et à l’évidence on n’allait pas le retrouver facilement…

Mon petit fils vint passer le week-end à la maison, les contrôles de fin de trimestre approchant, vacances de fin d’année obligent, il avait des révisons à faire, en particulier de l’anglais… « Tu me fais réciter Grand-père? » Et nous voilà partis pour une révision de vocabulaire… La terre, la mer, la maison, le ciel, les nuages, l’orage… Il s’arrête: « Nuage: ça se dit cloud… Voilà où il est le Père Noël, il est sur le cloud… Il est pas dingue, il est pas dément, il est juste moderne, il est connecté, il est sur le cloud et il vous a bien eu… Passe moi ton portable, Grand-père, tu vas voir… » Et en quelques secondes, mon petit fils avait retrouvé le Père Noël, passé sa commande et négocié le délai et l’adresse de livraison…Curieusement au moment où j’ai voulu m’adresser au Père Noël la connexion s’est interrompue…

Perplexe, je demande à mon Petit fils s’il était bien sûr que ce soit le Père Noël, en vrai, dans la réalité… « Tu sais ce que c’est la réalité virtuelle? » Me répondit-il… « Tu vois c’est virtuel pour commander mais tu vas recevoir la facture et ça c’est la réalité… »

Le soir aux infos, on a appris qu’en fait la fugue du Père Noël n’était qu’une rumeur, assez malveillante, et qu’il était toujours dans son EHPAD, un peu dans les nuages, c’est vrai, mais toujours là dans son unité sécurisée pour malades d’ Alzheimer et qu’il ne fallait pas se tracasser pour les fêtes, il y aurait bien des cadeaux pour tout le monde: fiscaux pour certains, empoisonnés pour d’autres, mais peut-être merveilleux pour d’autres encore… On a bien le droit de croire encore au Père Noël…

Allez joyeux Noël à toutes et à tous…

 

Michel Billé.

 

PS: le blog est en vacance pendant  les vacances de Noel…J.Polard

EHPAD : les euphémismes de la ministre, les »mots justes » de la silver Eco

Le 19 octobre 2017, l’émission « Pièces à Conviction » sur France 3 a levé un énième voile sur les conditions de vie et de travail dans de nombreux EHPAD où le manque de personnel, conjugué à la pression démographique, rend la situation des vieux et de leur famille inquiétante.

Bien sûr, le reportage est édifiant, déprimant même pour les professionnels de la gérontologie, puisqu’il illustre les effets mortifères d’une certaine logique capitalistique et de profit qui semble prendre le pas sur d’autres considérations. Et que dire des propos sans vergogne d’un responsable(sic) d’un groupe d’EHPAD qui affirme, confirme, s’engage… Mais mentir n’est pas mentir quand il s’agit de business, n’est-ce pas ?

En même temps, chacun d’entre nous connait des EHPAD où l’humain prime et la vieillesse est accompagnée.

Ce reportage fut suivi d’un débat animé par Virna Sacchi, qui reçut Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, et Anne-Sophie Pelletier, aide médico-psychologique. Une ministre technocratique sur ce dossier, car connaissant peu (?) le dossier, les EHPAD ce n’est pas l’hôpital et une soignante précise et émouvante.

L’échange tourne, durant de longues minutes, autour des économies tous azimut qui sont faites sur le dos des vieux (couches, argent des menus, chambres doublement facturées, accueil de jour hors la loi mais facturé, etc.). Pas besoin de faire une école de commerce pour comprendre l’origine des rendements impressionnants des actions de ces groupes.

La non bienveillance ?

Durant le débat, on sent clairement que la ministre a deux objectifs qui la guident : Montrer que le gouvernement agit, propose et améliore les inévitables défauts de la gestion de ce secteur et… ne pas critiquer les acteurs de la silver économie. Une ligne de conduite somme toute logique puisqu’Agnès Buzyn est tenue par le pacte né de la signature du contrat de filière, signé en 2013, entre le gouvernement et ces acteurs de l’industrie du bien-vieillir, qui les lie pour organiser ce secteur, ce marché.

Son argumentation est, dans l’échange, avant tout administrative, économique et financière, d’où cette image qui se dégage d’une ministre technocratique. Mais, reconnaissons-le, la tâche est difficile (assumer un état de fait qui n’est pas le résultat de son action), vu les images projetées. Tout de même, brièvement, elle accepte de dire quelques mots sur ce reportage, avec précautions et euphémisme :

« Chaque EHPAD a sa propre organisation. Je ne veux pas rentrer dans le détail de tel ou tel reportage ou on voit une forme, parfois, de non bienveillance, disons-le. »

Pour rappel, un euphémisme est une figure rhétorique consistant à atténuer, dans l’expression, certaines idées ou certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.

Brutal et déplaisant correspond bien à la tonalité qui se dégage de ce documentaire. Mais le mot qui nous interroge est celui de non bienveillance. Il s’agit d’un concept, assez peu usité, le négatif de la bienveillance, et surtout utilisé dans le domaine de la communication non violente.

Dans un premier temps, on se dit qu’il s’agit d’une manière, minimale, qu’a la ministre d’exprimer une critique de ce qui est dévoilé. Ce qui est (dé)montré est tellement choquant, la duplicité des directions de certaines maisons de retraite, la sorte d’impuissance de représentants de l’ARS et cette conception des vieux (l’Or gris)…

Mais la tournure de phrase est telle qu’on pourrait aussi comprendre que c’est le reportage qui est non bienvieillant, c’est-à-dire malveillant, animé qu’il serait de mauvaises intentions, comme pratiquer l’EHPAD bashing ?

Or à la place du mot non bienveillance, peu clair dans son usage et son intention, c’est celui de « non bientraitance » qu’on aurait attendu, car plus en accord avec le langage en gérontologie. Mais la ministre, si elle est en relation avec les représentants de la silver économie-ça s’entend-, ne l’est pas avec la philosophie gérontologique- ça s’entend aussi.

Il existe pourtant un autre mot qui qualifiait précisément ce qui était montré (brutal et déplaisant) durant ce reportage, un mot qui ne fut pas dit par la ministre : MALTRAITANCE.

Les éléments de langage de la Silver économie : ce qu’il ne faut pas dire.

Le reportage décrit, très finement, une maltraitance institutionnelle et structurelle, fruit d’une logique administrative centralisée couplée à une logique de bénéfices. La rationalité de la gestion de ces établissements, comme celle des hôpitaux d’ailleurs, vise à serrer les moindres coûts et augmenter les possibilités de profits. On ne peut d’ailleurs s’en étonner puisqu’on a affaire à une industrie, dite du bien vieillir, dont l’objectif est affiché.

Le défaut structurel provient d’une politique, strictement bipartite quant à sa direction, de l’organisation des soins. Manque un tiers qui serait les vieux, les usagers, la société civile avec un poids égal et non un strapontin.

On ne peut saisir ce qu’est la silver économie si on ne prend pas en compte l’intense activité de communication et de lobbying, de marketing, de relations publiques qu’elle génère. Cela passe par un travail sur les mots et les images, quotidien et omniprésent, certains qu’on promeut et d’autres qu’on ne nomme pas.

Le mot vieux, par exemple, est à bannir comme le dit Serge Guérin, un des principaux communicants de la société des seniors, sociologue et docteur en communication, très impliqué dans les travaux de la fondation Korian: « c’est un mot douloureux, qui ne fait envie à personne. Etre senior, c’est prendre de l’âge mais rester dans le coup. Mais être vieux, c’est encore trop souvent une circonlocution pour « dépendant. Mieux vaut donc se revendiquer senior qu’être traité de vieux par les autres ! »(1)

Dans la terminologie « silver économie », vieux n’est pas un mot juste (c’est-à-dire adapté).

Mais adapté à quoi ? Si je réponds, adapté au développement d’un Marché, on me supposera animé d’un mauvais esprit, ce qui serait profondément injuste(sic) puisque je ne fais que lire un rapport fondateur en 2013 dirigé par Anne LAUVERGEON sur les 7 ambitions quant à l’innovation, à l’origine du développement de la silver économie :

« Elaborer un marketing adapté à cette nouvelle cible:

L’approche marketing des marchés de la silver économie est complexe. L’image de la vieillesse renvoie dans les sociétés occidentales à un désengagement social, au conservatisme et à la dégradation physique et mentale. Il est difficile de construire un discours positif. Les seniors développent d’autre part des comportements paradoxaux : refusant d’être stigmatisés, ils revendiquent pourtant des aspirations et des besoins spécifiques. C’est pourquoi les efforts en termes de marketing doivent être particulièrement développés…»(2)

On peut faire le lien avec le « Rapport sur les bons Mots du Bien Vieillir » présenté en 2017 par la Fondation Korian du bien vieillir qui a engagé une réflexion sur “les mots du bien vieillir” permettant de désigner de façon positive les personnes âgées, leurs activités, les lieux de vie et la maladie et dont les trois grands objectifs sont :

  1. Évaluer l’impact sur les publics des mots utilisés
  2. Aider à choisir, sur une base comparative et objective, les “mots justes” qui permettront de mieux désigner
    et qualifier : les personnes âgées, le vieillissement et la dépendance, les établissements, les métiers et les
    pratiques (soins, hébergement, services, animation, etc.)
  3. Entraîner et convaincre la société française, des parties prenantes jusqu’au grand public, à utiliser des mots justes.

 

Un mot « juste » serait donc un mot qui positive, dont la fonction principale serait de ne pas dire les éléments de réalités déplaisantes. Dans cette conception, les mots ne sont pas à la disposition de tous, mais sélectionnés et orientés selon des intérêts.

On comprend alors que maltraitance ne soit pas un mot « juste », c’est-à-dire adapté; puisqu’on nous demande de faire confiance à nos instances sanitaires et administratives d’une part et aux acteurs de la silver économie d’autre part, pour améliorer les dysfonctionnements…

« Bonne nuit les petits » disait le marchand de sable. Il est tard, je vais dormir.

Ou pas!

 

NB : Pourquoi ne pas aller voir du côté de « Dictionnaire impertinent de la vieillesse » (3)qui ne craint pas les mots et les réalités qu’ils recouvrent ?

José Polard

(1)http://www.leparisien.fr/informations/vieux-c-est-un-mot-qui-ne-fait-envie-a-personne-28-03-2015-4643845.php

(2) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/134000682/index.shtml

(3) https://www.editions-eres.com/ouvrage/4105/dictionnaire-impertinent-de-la-vieillesse

EHPAD, mon amour…

ou l’EHPAD, comme lieu propice aux innovations sociales.

Ce billet est issu d’un double rebond.

D’abord suite à l’article stimulant de Jérôme Pellerin « Gardons nos EHPAD et faisons mieux  » ; ensuite à une rencontre avec Hélène Leehnardt et Bernadette Paul Cournu quant à un projet de livre pour recenser et surtout comprendre les dynamiques des expériences innovantes hors (habitat partagé, etc.) et à l’intérieur des EHPAD. Ce que nous nommons utopies concrètes.

Mon titre quelque peu provocateur vise à interpeller sur les conditions qui pourraient faire de ce type d’établissement un lieu de vie aimable et proposer certaines pistes. Aimable ? Convenons que la tâche sera ardue tant les raisons qui amènent quelqu’un dans cette institution sont rarement de l’ordre du consentement et donc peu réjouissantes.

Ce non consentement est complexe puisqu’il concerne successivement :

– le refus de vieillir. Il y a dans notre fonctionnement psychique à tous une non acceptation de vieillir ; « mal » c’est sûr, mais aussi « bien ». En cela, il y a toujours nécessité d’un travail complexe d’élaboration psychique, car compte-tenu de notre tendance à la répétition, qu’y a-t-il de plus difficile que transformer un rejet d’une réalité en son acceptation ?

– le refus de la situation de dépendance et la béance régressive qui se profile.

– le refus de quitter son domicile, autant seconde peau que dépositaire de nos histoires intimes, bref une part de notre identité.

– le refus d’une vie collective et collectiviste avec des inconnus. Autant peur de l’inconnu que de la mort en perspective.

La seule réponse institutionnelle, à notre avis, qui puisse échapper à la logique dysphorique et close évoquée ci-dessus sera celle d’un lieu à inventer donc à investir, pour chaque personne.

Je précise que mon propos n’est pas de porter critique sur les EHPAD, certains écrits sur ce blog l’ont déjà faite, de manière pertinente. Il n’est pas non plus d’épingler les équipes en EHPAD, prises qu’elles sont dans un engrenage. Lors d’une participation à une table ronde le 16/9/2017 proposée par la radio « Là-bas si j’y suis », les propos d’Anne Sophie Pelletier aide-soignante et représentante de l’équipe des Opalines en grève des mois durant, traduisaient combien les revendications portaient autant sur « plus » de personnel, mieux payé, que la possibilité de s’occuper dignement des vieux. Dignement pourrait se traduire par donner du sens.

Questionner le social en EHPAD

Un EHPAD est une structure médico-sociale du secteur gérontologique, tout comme les foyers logements, les maisons de retraite pour personnes non dépendantes (EHPA) , les  (SSIAD),Services de soins, d’aide et d’accompagnement, les services d’aide à domicile.  Pour qui a rencontré toutes ces structures, ce qui distingue l’EHPAD des autres, c’est l’omniprésence du sanitaire et la faible part du social.

Le terme « médico » traduit une logique médicalisée et sanitaire qui voisine avec le mode de fonctionnement hospitalier. Actuellement l’hôpital fonctionne comme une entreprise, avec le même management, le même souci de rationalité économique où chaque acte équivaut à un tarif, or il est difficile de tarifer la relation humaine. Mais après tout un hôpital, on n’y fait essentiellement que passer, et notre cours de vie se poursuit ensuite.

La relation humaine dans un EHPAD est l’oxygène, l’unique intérêt de chaque journée.

Or on y reste durablement jusqu’à la fin de vie. Le jour où une entrée en EHPAD ne sera pas un équivalent de fin de vie, quelque chose aura radicalement changé. Je me souviens d’une situation où nous avions réussi en équipe à soutenir le désir d’une résidente à retourner chez elle, en province, malgré les réticences et résistances du système, quelque chose de la dynamique institutionnelle avait alors changé…pour quelques semaines ! Banal et exceptionnel, tout à la fois.

L’autre terme définissant la structure EHPAD est donc le social, mais admettons-le, un social assez particulier, puisqu’il est enclos, le plus souvent. Il s’agit d’un milieu artificiel avec un langage particulier, on évoque « un vieillissement hors sol », d’une micro société très complexe puisque structurée par une somme de textes, de vérifications et de lois, à laquelle le vieux et sa famille doivent s’adapter. S’adapter veut dire que l’effort accompli est essentiellement à la charge de la vieille personne… A moins qu’on ne s’y formate, on pense au faux self de Winnicott.

Ce social est essentiellement collectif, voire collectiviste (un système où la communauté prime sur l’individu), bref un environnement hébergeant des vieilles personnes qu’on nomme « dépendantes » et des professionnels divers, de passage. A aucun autre moment de la vie, nous ne sommes confrontés à de telles conditions, et par exemple, les internats pour lycéens sont loin d’avoir ce niveau d’hyper-organisation. Voilà le terme, actuellement un EHPAD est une hyper-organisation.

Si nous devions esquisser une définition du social ? Ce qui fait société/ Hors de soi.

L’EHPAD et l’innovation…sociale.

L’innovation est partout, dans l’air du temps, les slogans, les projets, devenu le signifiant de la modernité et même un équivalent de la jeunesse. Il s’agit le plus souvent d’une innovation scientifique et technologique, robotique, numérique. Elle est présentée comme une solution à des problèmes divers, économiques, humains, médicaux etc. Ici notre position est proche de Bernard Stiegler pour qui l’innovation est un « pharmakon », à la fois remède et poison.

D’autres secteurs de l’activité humaine fabriquent, inventent, créent ce qu’on nomme l’innovation sociale qu’on pourrait définir comme « un processus mis en place dans le but de changer les pratiques habituelles afin de répondre à une situation sociale jugée insatisfaisante à un moment donné, dans un lieu donné ».

Un peu partout, des expériences de terrain fourmillent pour répondre d’une manière singulière à certaines questions que le vieillissement pose. Beaucoup de structures alternatives au modèle dominant (vieillir le plus longtemps chez soi puis EHPAD). Des expériences inventives, mais toujours locales et isolées et trop peu reproductibles.

Quand on compare ces initiatives, qu’en ressort-il ?

Ce sont des lieux à taille humaine. La vie en commun et son organisation y fait la part belle aux interactions individuelles.

Des lieux qui ont été pensés par les concepteurs, les professionnels, parfois même par les vieux eux-mêmes. Avec à chaque fois un processus qui institue et qui semble procurer tant de satisfactions.

Ce sont des lieux où ces vieilles personnes accueillies sont encore enracinées dans un territoire connu et partagé par elles.

L’habitat y est partagé. Et non pas un lieu d’hébergement. Cela dit beaucoup.

La dimension intergénérationnelle est toujours là soit dans le projet directement, soit dans l’ouverture de ces lieux à l’extérieur. Car faut-il le rappeler cette dimension d’altérité par l’âge n’est possible qu’en ouvrant sur la ville, la campagne.

De fait, le fonctionnement y est participatif et contributif ; concrètement chacun y apporte une part même minime. Et le prendre soin s’accompagne d’une parole sociale, c’est-à-dire une parole citoyenne. Une parole citoyenne en EHPAD, on croit rêver.

Et de fait la réponse aux troubles démentiels, aux atteintes cognitives n’est pas simplement sanitaire, comportementaliste et sécuritaire mais aussi sociale.

La liste de ces invariants n’est pas close, bien sûr, mais soulignons un point central : Ce sont des lieux ouverts, dans la philosophie comme l’esprit. Certains y habitent, d’autres y travaillent ou sont en visite.

Aussi la conception et le fonctionnement de chaque EHPAD devrait intégrer et traduire concrètement et administrativement les principes :

– d’ouverture sur le territoire.

– d’innovations et d’invention, sans directives…

– de contribution. Ces aspects devraient devenir des éléments de base de ces futurs EHPAD(qui ne s’appelleraient plus ainsi)?

Utopie ?

Non, utopies concrètes.

 

José Polard

 

Pour aller plus loin:

Familles solidaire: http://familles-solidaires.com/

Merci à Hélène Leenhardt qui me signale ce catalogue des innovations:

file:///C:/Users/auchan%20pc/Desktop/livre%20utopie%20concrete/150917_etude_vieillissement_catalogue_innovation_complet.pdf