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Le Père Noël a fait une fugue…

Les lecteurs attentifs du blog se souviennent peut-être qu’il y a deux ans, à cette époque je les avais avertis: le Père Noël avait la maladie d’Alzheimer…

Complètement désorienté, il faisait un peu n’importe quoi et, par exemple, apportait des cadeaux aux vieux dans les EHPAD alors que c’était leurs petits enfants ou arrière-petits-enfants qui attendaient des cadeaux… Et puis plus ça allait plus ils donnait des cadeaux somptueux aux plus riches qui n’en ont point besoin et oubliait d’en donner aux plus pauvres qui, eux, les attendaient.

Bref les choses allaient si mal pour lui qu’il a dû se résoudre à… entrer en EHPAD.

Il a cédé son entreprise de cadeaux à différentes grandes surfaces, il a vendu les actions qu’il détenait chez le traiteur qui organise le réveillon, quelques agents d’affaires l’ont aidé à liquider tout ça et, poussé par les uns et les autres, tous désintéressés bien sûr, il est entré en EHPAD.

À son arrivée on a eu tôt fait évidemment de lui demander quel était son projet de vie, s’il souhaitait participer au projet d’animation, etc. Un peu déstabilisé par tout ce qu’il venait de vivre, il a répondu aux membres du personnel qu’il entendait bien profiter de tout, qu’il avait passé sa vie à travailler dehors, dans des conditions hivernales souvent difficiles et qu’il en voulait pour son argent, qu’il n’était pas là pour leur faire des cadeaux…

Les mois ont passé le Père Noël s’est adapté, s’est fait des amis, a retrouvé le sourire, il participait même de temps en temps à certaines activités qui lui rappelaient les jeux de société qu’il avait si souvent distribués…

Et puis un jour, un matin, l’aide soignante qui devait l’aider à sa toilette, à tailler sa barbe et à choisir ses vêtements entra dans sa chambre mais… le Père Noël n’était plus là… Parti, disparu… Inquiète elle donna l’alerte et très vite la direction de l’établissement prévint la police, le Père Noël avait fait une fugue… La presse relaya la nouvelle, radios, télévisons, presse écrite, tous diffusèrent des avis de recherche, des portraits, des photos du Père Noël… Où était-il? Avec qui? Pourquoi?

Mon petit fils m’appela sur Skype… « Tu as vu, Grand Père, le Père Noël il s’est barré, il est parti, on ne sait pas où il est… Tu crois qu’on aura quand même des cadeaux? »

Tout le monde cherchait, partout… Certains remontèrent au pôle Nord parce que la neige, les rennes, etc, on ne sait jamais… D’autres cherchèrent en forêt, d’autres regardaient sur les toits, vers les cheminées, il les avait tellement fréquentées que peut-être…

Mon petit fils était inquiet… quand je l’appelais, avec Skype bien sûr, je le voyais qui regardait le ciel… Il m’expliqua que c’était à cause de la chanson: « Et quand tu seras sur ton beau nuage… » Rien n’y faisait, le Père Noël était en fugue, il avait réussi à enlever son bracelet de géo localisation, on avait beau chercher… La traçabilité était mise en échec, le Père Noël avait fait une fugue et à l’évidence on n’allait pas le retrouver facilement…

Mon petit fils vint passer le week-end à la maison, les contrôles de fin de trimestre approchant, vacances de fin d’année obligent, il avait des révisons à faire, en particulier de l’anglais… « Tu me fais réciter Grand-père? » Et nous voilà partis pour une révision de vocabulaire… La terre, la mer, la maison, le ciel, les nuages, l’orage… Il s’arrête: « Nuage: ça se dit cloud… Voilà où il est le Père Noël, il est sur le cloud… Il est pas dingue, il est pas dément, il est juste moderne, il est connecté, il est sur le cloud et il vous a bien eu… Passe moi ton portable, Grand-père, tu vas voir… » Et en quelques secondes, mon petit fils avait retrouvé le Père Noël, passé sa commande et négocié le délai et l’adresse de livraison…Curieusement au moment où j’ai voulu m’adresser au Père Noël la connexion s’est interrompue…

Perplexe, je demande à mon Petit fils s’il était bien sûr que ce soit le Père Noël, en vrai, dans la réalité… « Tu sais ce que c’est la réalité virtuelle? » Me répondit-il… « Tu vois c’est virtuel pour commander mais tu vas recevoir la facture et ça c’est la réalité… »

Le soir aux infos, on a appris qu’en fait la fugue du Père Noël n’était qu’une rumeur, assez malveillante, et qu’il était toujours dans son EHPAD, un peu dans les nuages, c’est vrai, mais toujours là dans son unité sécurisée pour malades d’ Alzheimer et qu’il ne fallait pas se tracasser pour les fêtes, il y aurait bien des cadeaux pour tout le monde: fiscaux pour certains, empoisonnés pour d’autres, mais peut-être merveilleux pour d’autres encore… On a bien le droit de croire encore au Père Noël…

Allez joyeux Noël à toutes et à tous…

 

Michel Billé.

 

PS: le blog est en vacance pendant  les vacances de Noel…J.Polard

Le vieux, la vieille et les terriers…

 

 

 

(Sur l’air des fables de Monsieur de La Fontaine)

 

 

Il était une fois un vieux et une vieille,

Qui, de longs temps déjà, habitaient un terrier.

Un terrier bien douillet, fait d’images anciennes,

De souvenirs, regrets et de remords aussi.

Bref, de toutes ces vies qui une après les autres,

Tristes ou gaies s’étaient décomposées et puis

Recomposées, pour faire à leurs racines chenues

Un terreau bien costaud sur lequel se dresser

Encore bien droit, ne serait-ce que pour quelques jours.

Seul projet qui en leur cœur pépite luise encore.

Mais ce terrier, pour beau qu’il fût, nécessitait

Quelques travaux et coups de mains, un besoin d’autre ;

Des terriers alentours, des enfants, des amis,

Autrement dit, de la communauté des hommes.

Eux qui furent enfantés des corps de ces vieux-là.

Mais celui-ci était trop occupé, trop pris.

Mais celui-là avait des choses à faire, à vivre.

Depuis que les terriers s’étaient multipliés

Que chaque génération en creusait un nouveau,

On avait oublié de relier tous ces trous,

De faire des passerelles, des fenêtres et des liens

Qui, dans ce froid agglomérat de maisons borgnes,

Auraient permis aux gens de faire société.

C’est à ce moment-là qu’on fit se rassembler

Dans un immense terrier tous les vieux et les vieilles.

Plus de perte de temps et d’usure en visite,

À tenir qui ici, à soutenir qui là.

On avait donc trouvé la solution magique,

Et qui plus est, rentable, et qui plus est, juteuse.

Rendement à deux chiffres dirent les investisseurs !

L’avenir, dans l’immobilier, c’est le vieillard

L’avenir, dans la domotique, c’est le vieillard

L’avenir, dans l’investissement, c’est le vieillard…

Car on ferait payer ces nouveaux résidents

Pour les services donnés par des professionnels

Pour le gite et couvert, pour les soins, pour un œil

Jeté, sur leurs vieux membres et leurs vieilles caf’tières.

Pour la surveillance et précieuse sécurité

Si chère à la nouvelle société… en retraite.

Chacun était heureux aux pays des terriers,

Sauf peut-être les vieux qui seraient bien restés

Dans leur petit trou chaud ou un trou à plusieurs,

Au milieu des terriers, des jeunes et des moins jeunes,

Au milieu de la vie, des enfants et des cris,

Dans le bruit de la ville, dans le bruit de la vie.

Au lieu d’être isolés dans ce grand sanctuaire,

Dans l’usine à vieillard, à quatre pieds sous terre.

On avait oublié le terreau du passé,

Oublié la chaleur d’un regard ou d’une voix

Le soleil de l’amour et des mains qui se pressent,

Et les larmes en pluie qui abreuvent les cœurs secs.

On avait oublié que les plantes comme les vieux

S’étiolent vite et meurent remisés sous la terre.

 

Il n’est aux hommes jamais besoin d’un grand terrier,

Pourvu que par la porte jaillisse la lumière.

 

Christian Gallopin

 

Le loup et le chien, quelques années plus tard

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Sur une fable de Jean de La Fontaine.

 

 

 

Pierre vivait seul au fond d’un trou perdu, tentant tant bien que mal de subsister. A 89 ans, le geste était devenu plus ralenti, le pas plus lent, la voix ténue. On le disait dépendant ou en perte d’autonomie dans le jargon du temps. Pourtant autonome, il se sentait l’être et savait ce qu’il voulait et ne voulait pas, même si la réalité, toujours plus économe, rechignait. Autour de lui on faisait pression pour qu’il quitte sa maison et aille élire domicile dans un EHPAD encore nommé, par les moins paresseux, Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes. Mais le sigle ainsi explicité livrait trop crûment son sens et on s’en tenait alors à EHPAD avec décence.

Paul, l’ami de Pierre, avait été « placé » il y a quelques années par sa famille dans un établissement de ce genre. Il n’était plus possible, disait-on à l’époque, de le « maintenir » à domicile (l’auditeur essaiera d’entendre comme disait Claudel, le rire sarcastique entre les guillemets mis à « placé » et « maintenir »). Résistant à l’époque, Paul avait fini par céder puis collaborer. Pour tout dire, il s’en trouvait maintenant fort aise !

Inquiet pour Pierre, il l’invite à venir passer la journée dans son EHPAD avec dans la tête l’idée de le convaincre de  s’y installer. Définitivement, il va sans dire, car celui qui y entre doit « laisser là toute espérance ». Mais mieux vaut le taire quitte à tromper la confiance. Pierre en arrivant fait compliment à l’embonpoint de Paul et à sa bonne santé qu’il admire. Celui-ci saisissant l’occasion lui dit qu’il ne tiendrait qu’à lui d’être aussi gras que lui.
« Quitte le bois et la campagne, tu feras bien lui dit-il, sinon tu finiras par mourir de faim. Rien d’assuré, rien de garanti, toujours à te demander de quoi demain sera fait. Suis-moi, tu auras un bien meilleur destin.  Trois repas par jour et un goûter et même parfois un verre de vin ! On te lave, on te change et on t’anime avec force accordéon et autre Halloween.»

Pierre séduit, le regard brillant, lui demande ce qu’il aura à faire car il est habitué, lui, à faire sa cuisine, allumer son feu, entretenir son jardin, couper son bois, bref à s’occuper. Mais rien de tout cela, rétorque Paul. Devant la télévision toute la journée tu peux rester. Tu as juste à suivre les consignes qu’on te donne, respecter les horaires, être poli et complaisant et je t’assure que ça t’ôtera bien des inconvénients.
A ces mots,Pierre déjà se forge une félicité qui le fait pleurer de tendresse. Chemin faisant il vit le col de son ami Paul marqué d’une trace rouge. « Qu’est-ce là, lui dit-il ? » « Rien, répond Paul ». « Quoi rien ? » « Peu de chose. » « Mais encore ? »

« Ah, avoue Paul contraint, le collier dont je suis paré, de ce que tu vois est peut-être la cause. » « De quel collier parles-tu ? » « C’est un GPS répond Paul, un appareil dernier cri qui permet de savoir à tout moment où je suis et qui sonne dès que je me trouve à l’orée de la sortie. C’est pour ma sécurité, m’a-t-on dit. En cette prison, le « maton » est ici bien servi !

« Tu ne vas donc pas où tu veux, tu es toujours surveillé, s’exclame Pierre ? »  « Pas toujours mais qu’importe, vu les avantages, dit Paul. »

« Eh bien, dit Pierre, il importe si bien, que de tous tes repas, ta télévision et tes animations je ne veux en aucune sorte. Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, il s’enfuit, et court encore. Ainsi va le monde !

 

Didier Martz,

 

L’agneau et le loup vieillissant…

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« Un agneau se désaltérait
« Dans le courant d’une onde pure;
« Un loup survint à jeun qui cherchait aventure,
« Et que la faim en ces lieux attirait… »

 

L’agneau dans l’eau se régalait,
Petit Narcisse à sa manière,
Buvait, jouait, se regardait,
Courait, bondissait, mais  derrière…
Le loup s’approchait lentement,
Espérant qu’il lui suffirait
De tendre devant lui la patte
Pour attraper le garnement
Et le dévorer à la hâte!
Par avance il se délectait.

 

Mais il eut beau se concentrer,
Tendre la patte et s’avancer,
La douleur rendait difficile
Ce geste autrefois si facile…
L’agneau s’écarta simplement,
Regardant le loup, calmement.

 

Il avait bien entendu dire
Qu’un soir, un  loup, sans coup férir,
S’était permis de dévorer
Un agneau de ses congénères,
Un cousin ou peut-être un frère,
Au prétexte qu’il eut médit
Ou qu’un des siens eut mal parlé
Du carnivore, de ses petits…
Le loup s’en déclarait vexé…

 

L’agneau, donc le dévisageait
Dubitatif, il se disait:
« Ce n’est quand même pas ce loup
Qui pourrait me tordre le cou…
Il ne paraît pas dangereux
Il est trop fragile, et trop vieux
Il se donne des airs menaçants
Mais ne semble pas pour autant
Capable de me trucider,
Me dépecer, me dévorer…

 

« Monsieur le loup, lui dit l’agneau,
Bien que vous soyez encore beau
Vous semblez être ralenti,
Fatigué, un peu amorti,
La vieillesse déjà vous atteint
Vous ronge et vous flétrit le teint.

 

Vous feriez bien de recourir
Si vous voulez bien vous nourrir
A des services appropriés
Pour vieux loups un peu déprimés
Ou pour animaux un peu las:
Services de portage de repas
Ou de maintien à domicile…
Quand tout devient trop difficile
Il faut savoir se faire aider
Si l’on veut pouvoir continuer
À vivre chez soi comme avant
Même quand on n’a plus vingt ans.
Une « Agnèle de Vie Sociale »
Vous permettrait à moindre mal,
D’entretenir votre tanière,
D’accomplir les tâches ménagères,
De vous préparer à manger
Sans que vous ayez à chasser…
Une présence féminine
Vous redonnerait bonne mine…

 

Si non, allez quelques instants
Au salon du loup dépendant:
On y déploie des stratégies:
« La Silver Wolf Économie »
C’est un concept intéressant
Plein de projets très innovants.
Un beau jardin zoologique,
Un parc, ou jardin botanique
Vous accueillerait désormais
Pour vivre vos vieux jours en paix…

 

Mais il existe, le savez-vous
Des solutions exprès pour vous:
Ce sont des  zoos de retraite
Pour loups devenus dépendants…
Des « ZEHPAD » comme ils appellent ça
Zoos Étables d’Hébergement
Pour les Animaux Dépendants
Ils y sont placés en batterie,
Bien traités, soignés, bien nourris.
Des vétérinaires référents
Veillent à ce que les médicaments
Soient distribués correctement
Par des personnels compétents
Motivés, formés, bientraitants
Qui mettent en œuvre un Projet
De Soins Individualisé…

 

La question devient maintenant
Êtes-vous assez dépendant
Désorienté, incontinent
Pour entrer en établissement…
À combien seriez-vous  « giré »
Et combien pouvez-vous payer?

 

Bien sûr tout cela va coûter
Mais un loup peut bénéficier
D’une assurance dépendance
D’une aide sociale à la dépense…

 

L’agneau brusquement s’arrêta.
Le loup dépité contempla
L’ovin dont il aurait voulu
Ne faire qu’une bouchée mais ne put…
Où était passée l’arrogance
Dont il se remplissait la panse
Au temps de sa belle jeunesse?
Où était passée la souplesse
Qui lui permettait d’attraper
Une proie pour s’en rassasier?
Domicile ou zoo, le loup,
Triste, se demandait bien où
Il finirait sa pauvre vie
Lui qui n’avait plus qu’une envie
Dormir, dormir, tout oublier,
Laisser la mort le submerger…
Morale:

 

L’agneau créa son entreprise
La « Lupus Domus Assistance »
Le loup dès lors fit travailler
Celui qu’il voulait dévorer…

 

Il y a parfois des loups sauvages
Qui s’apaisent avec le grand âge…

 

Michel Billé.