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Transhumanisme : ne pas craindre nos frères « humanistes en transe », si…

Human hand touching an android hand. Digital illustration.

A lire l’ouvrage « Prendre soin de ceux qui ne guériront pas », sous la direction d’Elisabeth Zucman,[1] on saisit combien les professionnels du  handicap, de la fin de vie et de la grande vieillesse se confrontent à un double défi, adressé à leur humanité et à l’humanité.

Défi à leur humanité, puisque la question de la « guérison » est obsolète et avec elle la satisfaction de l’acte thérapeutique « efficace ». Reste[2] alors à trouver et à inventer une manière d’être et de vivre ensemble, un registre d’attention à cet autre, incurable. L’impact de cette non guérison sur les soignants, n’est-ce pas la nécessité d’un au-delà ? Au-delà du soin, c’est la relation de soin. Au-delà de la relation de soin, tendre vers une « simple » relation envers l’autre… puisque c’est un homme.

Défi à l’humanité également. Quelle est la nature de ce défi ? Accepter une réalité difficile ou insupportable, qu’on ne peut intégrer…l’accepter ou pas. Et tenter de changer le rapport qu’on avec elle. Une gageure, un pari, y compris pascalien.

Mais depuis toujours, l’histoire des inventions, des découvertes techniques, des avancées de la médecine se nourrissent et s’originent de ces limites pour les contourner, les dépasser.

Voilà mon intuition, même si l’idée dérange un peu, elle me guide ici.

Et si les professionnels ainsi engagés auprès de ceux qui ne guériront pas étaient plus proches qu’on ne peut le penser, de prime abord, des tenants du transhumanisme? Et si les uns et les autres appartenaient à cette même facette d’une même identité, d’une même destinée : celles des Homo Sapiens ? Homo Sapiens Sapiens, cet aspect de l’homme moderne et social, cherchant, transmettant, apprenant.

Convenons que les uns et les autres ne manquent pas d’audace. Même s’ils sont porteurs de philosophies de l’existence et de projets politiques distincts, et d’une conception de l’homme différente (pour le moment ?), pris dans l’éternel débat entre nature et culture, les uns et les autres ne craignent pas d’explorer certaines limites, faisant appel à un puissant registre d’imagination.

Ils ont en commun aussi un même refus d’une réalité, vécue, perçue comme inéluctable.

Ainsi, les intervenants du livre d’Elisabeth Zucman n’acceptent pas que quelqu’un soit réduit à son handicap, à sa maladie, à sa finitude ; Ils avancent et tâtonnent comme des explorateurs du goût de vivre autant que du lien humain complexe, comme ressorts majeurs, quand la vulnérabilité impose sa blessante limite. Des chercheurs de sens donc, chaque chapitre est traversé par cette quête, qu’illustre parfaitement ce qu’Antoine Blondin a si bien saisi avec fulgurance, « l’homme descend du songe ». Ainsi est notre envie de rêver, notre besoin de récits.

Mais les transhumanistes aussi, d’une autre manière, n’acceptent pas le handicap, la maladie et la finitude en prônant le recours aux biotechnologies et aux avancées informatiques pour échapper aux limites de la mort et de la vieillesse. Dans cette perspective exaltée et radicale, la maitrise des « machines » toujours plus puissantes permettrait de ne pas perdre le contrôle de sa destinée, vieux rêve humain…. Une vie dont la durée ne serait pas infinie(ne sous estimons pas le simplisme et la recherche du spectaculaire médiatique qui n’aide pas penser),  mais ne serait plus inéluctablement finie. Une vie dans l’espace (corporel) et le temps qui deviendrait indéfinie[3]… On est ébahi par ces frontières mentales franchies allégrement par les sciences actuelles.

Perspective exaltée et radicale, disais-je, d’où mon expression d’« humanisme en transe ». La transe ici traduit la logique psychique qui sous-tend cette exaltation sublimatoire, cette sur-excitation intellectuelle : un puissant déni de la mort comme ressort (la mort de la mort titrait les médias).

Or, savez-vous qu’apparait et s’affirme un transhumanisme à la française[4], plus « social, rejetant la philosophie libérale-libertaire californienne », et qui ne vise plus à l’immortalité mais à l’amortalité (une extension radicale de la longévité)…

Peut-on parler d’un transhumanisme, non pas néo libéral, non pas organisant de nouvelles luttes des classes? On pressent que ces découvertes seront couteuses, bref réservées à une élite. On imagine déjà à l’œuvre les logiques marchandes qui gangrènent actuellement le champ du vieillissement humain, l’ayant divisé et transformé en marché des séniors d’une part et institutions pour vieux dépendants d’autre part…

Bref, un transhumanisme, plus « humain », car échappant à la logique de profits inhérente à l’industrie de la silver économie,  et ainsi mieux disposé au questionnement éthique.

Qu’est-ce que chercher, si ce n’est aller de ci et de là, se donner du mouvement et de la peine pour découvrir, pour trouver quelque chose ou quelqu’un ? Dès lors que nous n’oublions pas ce que nous a légué Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous aurons autant besoin de chercheurs audacieux et par conséquent inévitablement imprudents que ces chercheurs du quotidien que sont les cliniciens humanistes, passionnés par l’aventure de la relation humaine.

José Polard

 

[1] Erès 2016

[2] Un reste majeur…

[3] Pas vraiment l’immortalité, mais ce serait très long…

[4] http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160311.OBS6259/un-autre-transhumanisme-est-il-possible.html