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Une astreinte ordinaire

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Périodiquement, je suis d’astreinte, une semaine complète qui commence le Lundi matin pour s’achever 7 jours et 7 nuits plus tard. Donc, le Lundi matin suivant. Je suis médecin, c’est mon métier, cette situation ne me dérange pas. Je suis susceptible de donner des avis et des  conseils médicaux au jeune interne qui chaque jour effectue la garde sur place auprès des malades âgés, voire très âgés, qui sont hospitalisés.

Il ne s’agit pas pour moi de critiquer qui que ce soit, ni d’incriminer tel ou tel. Mais les échanges téléphoniques que j’ai, nuit et jour lors de ces astreintes, et au-delà des individus médecins en formation avec qui je converse, en disent long sur l’enseignement de la médecine tel qu’il est réalisé actuellement. Enseignement totalement homogène à la société où nous vivons. Et on ne voit guère comment il pourrait en être autrement. Vision où seule la technique a sa place, où l’humain s’estompe de plus en plus à tel point qu’il pourrait bien totalement disparaître, vision d’un pur quantitatif où ce qui compte, in fine, c’est précisément le compte : compte d’une vie prolongée à n’importe quel prix, coûte que coûte. Où le qualitatif n’a plus sa place, donc la parole du patient. En dépit des ronflantes proclamations sur les « directives anticipées », dont on sait bien que cela fait partie du discours technocratique pour justifier le tout technique. Et les jeunes médecins que j’ai au bout du fil, assez souvent paniqués et stressés, ne me parlent que de « grave pneumopathie traitée par une association sophistiquée d’antibiotiques dernier cri », de « saturation en oxygène qu’ils ne parviennent pas à faire remonter en dépit de l’administration d’oxygène à haut débit », de « grave hyponatrémie qu’il faudrait corriger ». Ils ne m’interrogent que sur le fait de savoir s’il faut « adresser ce vieillard de 89 ans, grabataire, avec une démence très évoluée, qui présente un escarre au sacrum favorisé par son mauvais état nutritionnel » à l’urgentiste de l’hôpital voisin afin de chercher le point d’appel  à ce syndrome infectieux manifeste. Ou encore au cardiologue de garde pour qu’il donne son avis sur la douleur thoracique de ce vieux monsieur de 92 ans et qu’on lui dose la troponine. Dès fois qu’il viendrait à l’idée du cardiologue de placer un stent sur la coronaire du malade en question.

Ce qui me frappe de façon récurrente, c’est qu’on ne parle pas avec le malade et qu’on ne lui demande pas son avis sur la situation. Chose pas toujours facile, il faut bien l’admettre. Mais, néanmoins, il est certainement possible d’observer les attitudes du corps du malade tout centré qu’il est autour de sa souffrance : recroquevillé, prostré, atone. Et son visage où se manifeste l’expression de sa profonde douleur et de son désarroi qui ne l’est pas moins. Car les médecins ont été formatés autour de l’idée : que les soins palliatifs, dont l’objectif est d’améliorer ce qui contribue à l’inconfort du malade, attestent de l’échec de la médecine dans une perspective curative donc de la médecine tout court.

Et le dernier point, corrélé à ce qui précède, ce sont les vaines et illusoires tentatives d’évacuer la question de la mort. La mort : effroi suprême de nos sociétés gravement névrosées. L’effroi est tel qu’on s’imagine qu’on va éternellement surseoir. Alors que si on était un tant soit peu raisonnable, c’est dans ce moment de l’extrémité ultime de la vie près de son achèvement que la médecine pourrait accompagner les malades avec humilité, simplicité, humanité.

 

Alain Jean

Vieillir n’est pas une maladie

Jusqu’à récemment cette proposition semblait relever d’une vérité d’évidence.

À elle seule, en effet, la vieillesse n’est pas une maladie. Bien sûr, les différents organes et les fonctions qui en dépendent subissent des baisses de capacité et de performance. Les coureurs à pied courront moins vite, les capacités intellectuelles font qu’éventuellement la capacité de mémoriser et la vitesse d’exécution des tâches diminueront.

Mais cela ne constitue pas une maladie.

Le vieillissement constitue certes un facteur de risque d’hypertension artérielle, de rhumatismes dégénératifs, de cancer, de diabète de type 2… Avec l’âge, les maladies s’accumulant chez un individu donné vont interagir entre elles. C’est ce qu’on appelle la polypathologie. L’âge n’en est pas la cause, seulement le facteur de risque.

Même s’il y a lieu d’éclaircir les liens complexes qui articulent « vieillesse » et « maladie », on assiste actuellement à une campagne qui soutient bel et bien que « la vieillesse est une maladie ». Ceux qui affirmaient auparavant que le grand âge se divisait en bonne santé contre maladie, ne sont pas les derniers aujourd’hui à défendre que la vieillesse en est une.

Des gériatres, notamment aux États-Unis, le soutiennent !

Si la vieillesse est une maladie, c’est que la vie, globalement, l’est aussi puisqu’elle se termine toujours par la maladie et la mort. Alors la vieillesse doit se soigner. Forts de cette hypothèse, ces gériatres ont ainsi sollicité une entrevue avec la FDA (Food & Drug Administration) afin d’obtenir pour un médicament anti-diabétique une extension d’indication, à savoir la « vieillesse »[1]. La conclusion c’est qu’il faut donner des médicaments à tous les humains puisque la vie s’achevant par la mort, ils sont tous malades d’être vivants.

Tout cela atteste d’un singulier dérèglement des esprits qui n’acceptent plus que la vie ait un début, différentes périodes correspondant aux étapes de son existence, que la vieillesse soit aussi un processus qui n’est pas que négatif et que la mort soit la clôture obligée de l’existence.

C’est la définition même de la vie.

Alain Jean

[1]  La FDA peut être sollicitée afin de statuer sur l’équivalent de ce qu’en France on appelle l’AMM (autorisation de mise sur le marché). soit pour la modifier, en rajouter ou en retrancher. En l’occurrence, l’enjeu de cette réunion était d’obtenir, à terme, une extension d’AMM pour la Metformine (médicament oral utilisé dans le diabète de type 2). Le libellé de ce nouvel AMM étant « vieillesse ». L’AMM définissant l’indication de tel médicament dans telle pathologie, la vieillesse devient, ipso facto, une maladie. Bouleversement considérable !