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Vive la novlangue en gérontologie!

 

 

Quelques illustrations de cette langue inventée dans le lexique de la gérontologie moderne, à partir d’une proposition de Dominique Rivière, suivie de quelques articles du Dictionnaire impertinent de la vieillesse.

MAIA:

Vous avez dit « MAIA » ! Un nouvel acronyme dont je n’arrive pas à retenir le sens. On aurait préféré « GAIA », cela aurait eu le mérite d’être écolo, vert, en phase avec les énergies renouvelables, durables. Manque de pot, les vieux n’ont plus trop d’énergie, comme des batteries en fin de cycle, et ils ne durent plus beaucoup, du moins « indépendants »  Alors on invente des sigles.  Et les travailleurs sociaux et soignants qui œuvrent dans ces structures se disent « gestionnaires de cas »

Gestion à flux tendu j’imagine, en fonctions du marché !

Les vieux peuvent dormir en paix. Ils sont dûment surveillés, « gérés » (et « girés »), et auront des cases à chacun dans les logiciels ad hoc.  Il faudra bien qu’ils se plient aux impératifs normatifs pour prétendre bénéficier des aides idoines.

Comment est-ce possible de rester dans l’humain quand on parle de « gestion de cas » ? Encore et toujours, attention au vocabulaire gériatrique, et pas seulement gériatrique. « Placement », « cas » « lit » « orientation » « embolisation » (de lit, à l’hôpital). Certaines formules sont directement issues du vocabulaire vétérinaire : « traçabilité » « surveillance ».

Courage ! Un petit effort encore et, puces électronique implantées, il suffira de passer sa main dans le lecteur pour que tout soit organisé, géré… comme les paquets en grande surface.

Il y aura sans doute des stocks d’invendus…

Dominique Rivière

GESTIONNAIRE DE K – DE CAS − :

Voir l’œuvre complète de Franz Kafka, et tout particulièrement Le Château et Le Procès… Néanmoins, on lira aussi avec avantage La colonie pénitentiaire.

Gestionnaire de K renvoie à Maia (Maison pour l’autonomie et l’intégration des malades d’Alzheimer). Maia partir ? Maia partir d’un CLIC ? Au secours fuyons ! Et même, Maia l’abeille ? Mais dans cette histoire qui fait son miel ?

Christian Gallopin

GESTIONNAIRE DE CAS :

Qui a osé proposer ce nom pour une fonction consistant à accompagner et coordonner des situations difficiles dans les maisons pour l’autonomie et l’intégration des malades d’Alzheimer (Maia) ? Á l’origine, il y a forcément quelques humains, non ? Ensuite bien sûr, la machinerie administrative se met en route, « procédurant » l’essentiel, c’est-à-dire les personnes âgées vulnérabilisées.

Pour exercer, le gestionnaire de cas − à l’origine un professionnel de santé ou un travailleur social − diplômé interuniversitaire de gestion de cas, est armé d’un référentiel de compétences et d’un autre d’activités. Beaucoup est dit ainsi.

José Polard

ACRONYME :

Les acronymes sont généralement utilisés pour cacher les sens de leurs déploiements[1] :

– Orientés en EHPAD par la MAIA du CLIC – sous tutelle de l’ARS −, le DG nous reçu pour faire une grille AGGIR, déterminer le GIR et le GMP.

– Jusque-là vous aviez l’AAH ou le CPR et l’ACTP avec intervention de l’ADMR qui passait au FAM, ex-FDT, grâce à la MDPH succédant à la COTOREP. Mais, je vois que vous ne relevez pas de la CPAM mais de la MSA, alors ce ne sera pas possible. Il faut un MAD et trouver plutôt l’AS d’un SSIAD avec une IDE d’un CMS, une AMD et un éventuel recours à un SAJH ou encore interpeler un SAPAD. Vous devriez contacter le CIAS. Ou alors, envisager un SLD pour votre PA, mais pas une HAD ; à la limite, une FA par la CNSA en lien peut-être avec l’APF. Mais, là je ne sais pas, il faudra vous renseigner.

– Mais, nous, on venait juste pour une Maison De Retraite…

– MDR[2] ? Il n’y a vraiment pas de quoi ! 

 

[1]Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien

[2]MDR : indifféremment Maison De Retraite ou Mort De Rire, je ne vous donne que celui-là, le plus facile. Le jeu consiste à trouver les autres, avant de mourir…

Christian Gallopin

 

L’éthique du management : une éthique étique et toc !

Quelles que soient les structures de soins ou d’hébergement, aussi dans le champ de la gérontologie, on n’échappe pas depuis quelques temps à l’avènement d’un nouveau concept nommé par la novlangue des gestionnaires de l’humain : éthique du management. Á la suite des trusts de la distribution et autres sociétés multinationales en mal d’image « lavée plus propre », les établissements de santé, publiques ou privés, sans même parler des agences qui les gouvernent n’hésitent plus à brandir cette nouvelle idéologie blanchie à l’eau de Javel des idées toutes faites et souvent impensées.

Depuis quelques temps cette drôle d’association entre l’éthique et la gestion me titillait le neurone à réflexion, ça y est, je craque, je dénonce. Si l’éthique selon Aristote se propose de réfléchir à la meilleure façon de se conduire dans la cité, c’est-à-dire la meilleure façon de vivre  avec les autres, ayant toujours en ligne de mire l’idée du bien, qui croirait une seconde que l’enseigne du supermarché du coin, ou la gestion d’une entreprise, que celle-ci soit de soin ou non, privée ou pas, puisse avoir autre chose en termes d’objectifs que la rentabilité et le gain[1]. Car le management, directement issu du vocabulaire économico-gestionnaire, n’a pas pour objectif une dynamique d’entreprise philanthropique. Il est là pour optimiser, pour gérer, pour rationaliser, pour rentabiliser l’activité de l’équipe. L’équipe, autre mot magnifique ; ça fait sport, ça fait jeune, ça fait in. Une équipe, ça respire et ça sent l’éthique bien entendu. Le mot management, s’il emprunte ou plutôt fut emprunté par les anglo-saxons, dérive d’un vieux mot français du XVème siècle : « mesnager », qui signifiait « tenir en main les rênes d’un cheval », et qui a laissé « manège », endroit où justement on fait tourner ce cheval tenu en main. Le sens perdu du mot management, c’est « tenir en main » et pas autre chose ! Et si la France admet ce terme de management, à condition qu’on ne le prononce pas à l’anglaise – faut pas pousser ! −, l’Office Québécois de la langue française, ne recommande pas son emploi et lui préfère « administration » et « gestion », ce qui convenons-en a le mérite de la clarté. Mais, dans un pays où nous avons débaptisé les écoles de commerce pour qu’elles deviennent des Business School, il ne faut guère s’attendre à autre chose. Le mimétisme anglo-saxon est partout et affiche lui aussi une image in.

Kant[2] – et Freud ensuite –  nous aurait montré que cette éthique du management est bâtie sur un proton pseudos, une erreur fondamentale, une fausse liaison, un leurre. Une confusion entre deux champs de pensée non miscibles. C’est une association aussi improbable que l’ « élégance de la torture » ou bien « massacrer avec pitié ». Car si l’oxymore est une figure qui souvent stimule la pensée, s’il s’ignore en même temps qu’il se prononce, il ne vise qu’à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et, ce sont les managers qui sont les premiers « lanternés ». Ainsi l’éthique du management n’est pas un agencement destiné au mieux vivre d’une équipe, des patients ou bien des résidents, des hébergés ; non, ce drôle d’attelage est uniquement destiné au manager lui-même. Inventé afin que le manager manage les mains propres. Sinon, il risquerait de ne plus manager. L’important est qu’il y croit et comme il est effectivement plus confortable pour lui d’y croire, il y croit. Cette éthique là vient généralement ripoliner le non avouable pour en faire quelque chose de regardable, de respectable voire d’admirable. Vous l’aurez compris, l’éthique du management, je n’adhère pas. Même, j’exècre. L’éthique du management, c’est d’abord et avant tout du blanchiment de décision sale comme d’autres blanchissent l’argent, c’est d’abord et avant tout le contre-pied des Mains sales[3]. Et, à cet égard, je partage résolument l’approche sartrienne. Moi aussi et comme tout le monde, j’ai les mains sales, un peu, beaucoup, passionnément ; mais, je le sais et je refuse, catégoriquement, l’absolution pseudo-éthique. Lorsqu’on tourne sur le manège, tenant fermement les rênes, il y règne toujours un parfum de crottin.

 

Alors, ouvrons l’œil, et la narine aussi…[4]

Christian Gallopin

[1] Souvenons-nous qu’il y a plus de vingt ans déjà, l’industrie pharmaceutique refusait catégoriquement aux pays pauvres les traitements antiviraux pour le Sida à prix abordable. Cette fin de non recevoir décida notamment le Brésil à débuter la fabrication illégale de ces médicaments…Á cette occasion, les trusts pharmaceutiques interrogés sur l’éthique de leur action, avaient affirmé haut et fort que ce qui est éthique, c’est ce qui est économiquement rentable.

[2] E. Kant, Sur un prétendu droit de mentir par humanité, 1797.

[3] J.-P. Sartres, Les mains sales, 1948.

[4] Une tribune d’Antoine Perrault à Médiapart  » Détecter et abjurer la langue du marché » rend compte d’un livre, La Langue du management et de l’économie à l’ère néolibérale, de  Corinne Grenouillet et Catherine Vuillermot-Febvet, aux P.U de Strasbourg, qui permet d’y voir clair. 

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/060516/detecter-et-abjurer-la-langue-du-marche

 

Territoire, proximité… Santé !

Les modes qui tournent aussi vite que les vents qui les portent font apparaître des termes qui, pour un temps au moins, occupent le devant de la scène… Il en va ainsi de deux termes complémentaires qui, ces dernières années, se sont imposés dans le vocabulaire social et médico-social et plus largement dans le vocabulaire politique: la proximité et son corollaire, le territoire…

La proximité est à la mode: partout on en chante les louanges, elle est censée permettre de voir la réalité, de partager et comprendre ce que vivent nos contemporains, de s’immerger dans la réalité, de se situer au plus près de la population, etc. La proximité c’est le terrain ! La proximité fait partie des éléments de langage que les communicants glissent immanquablement dans les discours des politiques quelles que soient leurs appartenances.

Le territoire aussi est à la mode: tout se pense aujourd’hui en « termes de territoire »… C’est là, dans les territoires, qu’il faut penser l’action, « construire un projet de territoire », en s’appuyant sur « les acteurs du territoire », avec « les ressources et les richesses du territoire »… Il s’agit de « couvrir », de « mailler » le territoire pour faire remonter, émerger les « besoins du territoire », les analyser,  les identifier pour mieux y répondre évidemment…

La conjonction des deux termes produit une construction que personne ne saurait mettre en question: « le territoire de proximité! » Ca ne s’invente pas ! La langue de bois n’a pas de limite, elle peut opérer tranquille, les territoires de proximité sont à la fois ce qu’elle a produit et le lieu réel ou virtuel de sa propre production…

Sur cette base, aucune retenue: « Bien vivre ensemble » sur un « territoire de proximité » où des « acteurs du territoire impliqués », nécessairement  « partenaires, travaillent en réseau en utilisant les « ressources du territoire » pour « placer l’usager au centre du dispositif »… L’injonction du vivre ensemble se double alors d’un discours qui tente de l’inscrire dans l’espace… Le territoire.

Mais de quoi parle t-on? Tout semble indiquer la volonté d’inscrire le propos dans le réel. Soit! Mais il s’agit sans doute avec le territoire d’une réalité virtuelle… Le territoire ce n’est ni la commune, ni l’agglomération, ni la communauté de communes, ni le canton, ni le département, ni la région… Mais ce peut être chacun de ces découpages et ce peut être tout cela… On parlera même du territoire national bien sûr.

Ne sachant pas exactement de quoi l’on parle, il convient donc de se faire plus précis. A défaut de définir le périmètre du territoire, on peut tenter de qualifier le territoire et le voici rural, urbain, évidemment mais surtout le voici qualifié par l’usage qu’ on entend faire de lui… Et voilà qu’apparaissent une multitude de territoires parmi lesquels, fleuron de la technologie administrative et de la langue qui la véhicule: « le territoire de santé… »

Vous n’y aviez pas pensé? Il existe bel et bien des « territoires de santé » à l’intérieur desquels nous avons à répondre aux besoins de la population, dans une logique de proximité avec les usagers, en utilisant les ressources du territoire, dans une logique partenariale, pour mailler le territoire afin de  couvrir les besoins, de manière à répondre aux attentes de nos concitoyens, tout en réalisant des économies à l’échelle du territoire de santé…

La gérontologie n’est pas épargnée, bien sûr. Les services à domicile vont devoir s’organiser en partenariat, pour repenser le maintien à domicile, au niveau du territoire en s’appuyant sur les ressources…

Bref, la même langue de bois s’applique quel que soit le sujet, quel que soit le problème considéré, quel que soit l’âge de la population concernée: prévention, éducation, sécurité, santé…

Santé ? Allez, à la vôtre!!!

Michel Billé