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Les vieux : une solution ?

 

 

 

Il y a quelque temps, un jeune garçon, pas encore adolescent mais à l’esprit très précoce et qui s’intéresse déjà à l’économie et à la politique – il envisage sérieusement de “faire” HEC, Sciences Po, l’ENA (voire les trois !), sinon Normale sup’, par où sont “passés” plusieurs membres de sa famille qui l’incitent à suivre leurs exemples brillants afin de devenir, comme eux, au nombre des élites dirigeantes de notre pays – me parlait d’une information qu’il avait lue, ou entendue, et qui l’avait laissé songeur.

Selon cette information, au cours de ces dernières années, dans notre pays notamment, la productivité avait pu augmenter alors même que le nombre d’heures travaillées avait diminué et que – “en même temps” ! – la population n’avait cessé de croitre, comme elle allait sans doute, normalement, ne pas cessé de faire à l’avenir, et cela pour plusieurs raisons dont, principalement, l’allongement de la durée de la vie, les “personnes âgées” vivant de plus en plus vieux.

Cette information avait troublé mon jeune interlocuteur, qui la rapprochait de celles qu’il entendait chaque jour, s’agissant des questions relatives à la résolution du chômage,  invoquée comme un des problèmes majeurs de nos sociétés modernes, aujourd’hui comme dans les années à venir.

C’est ainsi qu’il me fit part des réflexions et interrogations que cela avait suscité chez lui.

Si, mises à part celles qui relèvent de “l’économie sociale et solidaire”, la finalité première des entreprises est devenue, aujourd’hui plus que jamais, de générer des richesses et non, ou bien avant que, de créer des emplois, comment ceux-ci (les “ressources humaines”) ne peuvent-ils pas être considérés aussi, voire, parfois, surtout, comme générant des frais venant en déduction des bénéfices et profits.

Dans cette perspective, ils constituent donc des obstacles à l’accroissement de ceux-ci (et à la “croissance”), et qu’il faut donc s’employer à réduire le plus possible pour augmenter toujours plus la productivité, cela paraissant, à mon interlocuteur, ne pouvoir être autrement, qu’il s’agisse d’une fabrique de jouets ou d’un hôpital, d’où la course à l’”optimisation”, la mécanisation, l’informatisation, la robotisation… ?

D’ailleurs, contrairement à ce qui est enseigné dans les cours d’histoire, bien plus que dans le but de libérer l’Homme du travail, n’est-ce pas d’abord, sinon uniquement, à cette fin que celles-ci se sont développées dans les pays industrialisés…Tel que l’illustre a contrario le fait que dans certains pays au faible coût de main d’œuvre – où nos pays industriels délocalisent certaines fabrications et certains emplois – , on ait tardé, ou tarde encore, à y avoir recours, faute qu’elles ne soient pas, ou pas encore, économiquement, suffisamment  rentables, comme, par exemple, les pays où sont fabriqués certains jouets par des enfants quasi esclaves, dont la vision avait frappé mon jeune interlocuteur?

Dès lors si, par ailleurs, le progrès crée de nouveaux emplois, ne continuera-t-on pas,” en même temps”, à l’utiliser aussi pour en détruire d’autres dans un but de recherche perpétuelle de profits et souvent, en aggravant les conditions de travail des personnes qui en auront conservé un ?

Les vieux, des inactifs ?

Dans une telle course au progrès économique, comment les “inactifs”, que sont les “vieux” – et les vieilles, cela s’entend, j’espère, même si je n’ai pas recours au mot –, ne seraient-ils pas considérés, notamment par les “premiers de cordées”, comme des “charges” (“sociales”), handicapant ces “cordées” dans leurs progressions ascensionnelles, s’ils ne sont pas parmi les plus favorisés des “vieux”, dont au moins l’argent “travaille” encore pour eux et qui sont ainsi au moins considérés économiquement ?

J’ai revu récemment mon lycéen d’interlocuteur, cette fois encore plus troublé par une autre lecture, et dont le souvenir de ce dont il m’avait fait part lors de notre précédente conversation et son nouveau trouble m’ont fait pressentir quelque peu la teneur de la poursuite de sa réflexion.

Il s’agissait d’un document relatif aux peuples inuits :

(http://projet-arctique.over-blog.com/article-rites-funeraires-chez-les-inuit-118269349.html)

Je ne savais pas qu’il s’intéressait aussi à l’ethnologie – l’anthropologie sociale, si l’on préfère –, mais il me revint que, lorsqu’il était plus jeune, on lui avait offert le livre de Paul-Emile Victor : “Apoutsiak le petit flacon de neige”.

Dans ce document, il avait lu qu’autrefois, chez les inuits, lorsqu’un homme ou une femme était devenu trop  vieux et trop faible pour être encore utile à la collectivité, et notamment durant les périodes de famine, il, ou elle, s’éloignait de celle-ci, généralement en pleine tempête, pour s’en aller mourir dans le froid et la solitude (‘Il ou elle partait sur la glace” disait-on alors).

Cette nouvelle lecture avait troublé ce peut-être futur membre de la classe dirigeante de notre pays et je l’ai été aussi par la réflexion dont je compris que cette lecture lui inspirait, avant qu’il ait eu besoin de me l’exprimer :

Et si les vieux, à l’avenir, loin d’être un problème dans nos sociétés “développées”, pouvaient être aussi une solution ?

 

Bernard Gibassier

Le Père Noël a un gilet jaune…

Ça fait longtemps que j’vous le dis, le Père Noël ne va pas bien, pas bien du tout ! Déjà en 2015, vous pourrez vérifier sur ce blog, je vous avais dit qu’il avait la maladie d’Alzheimer !

Et puis l’année dernière il « fait une fugue », on l’a retrouvé un peu dans les nuages, mais cette année, c’est le comble : le Père Noël a un gilet jaune…

Ça ne l’empêche pas de porter sa barbe blanche, son chapeau étonnant, rouge et blanc, avec un énorme pompon mais je ne suis sûrement pas le seul à l’avoir vu habillé d’une nouvelle manière, avec un gilet jaune…

Hier, je l’ai vu, il était sur un rond point, avec quelques copains, tous vêtus du même gilet. Je me suis arrêté lui parler, je lui ai posé quelques questions et puis j’ai essayé de comprendre ce qu’il me disait. Il m’a d’abord parlé de ses déplacements : moi je croyais qu’il avait encore son attelage de rennes mais figurez-vous que ça ce n’est que pour le fun, pour faire croire, ou pour jouer dans les films… Non depuis longtemps il a un diesel, on lui avait dit que ce serait beaucoup plus économique et pas plus polluant que le reste… Alors il est passé au diesel, comme presque tous les copains qui étaient avec lui ! D’accord,  on lui parle d’une prime pour l’aider à remplacer sa bagnole un peu vieille mais lui ce qu’il aurait voulu c’est voir se développer les transports en commun parce qu’il en a marre de conduire tout le temps pour aller jusque dans les zones rurales pour faire sa distribution. Mais ça…

Et puis il m’a dit qu’il n’avait pas eu le temps de faire ses courses, ou plutôt il aurait bien eu le temps mais il attendait de percevoir sa retraite ! Son niveau de vie a sérieusement baissé depuis quelques années, il fait donc très attention à ses dépenses et il voit arriver la fin du mois (de décembre en particulier) avec beaucoup d’appréhension. En fait il est à le retraite depuis déjà quelques années, mais il continue à bosser (il fait du cumul !!!) pour ajouter un peu de beurre dans les épinards ou de chantilly sur la bûche ! Moi je savais que les retraites n’augmentaient plus depuis déjà quelques temps et que l’augmentation de la CSG avait particulièrement touché les vieux mais je ne pensais pas que le Père Noël pouvait être concerné…

Alors, entre la bagnole, la retraite, la fin de mois difficile, j’ai vu le moment où il allait se mettre en colère, ramasser une pierre, un pavé (comme en 68 quand le Père Noël était jeune) et lancer tout ça pour se faire entendre… J’ai eu peur qu’il mette le feu au buisson du milieu du rond point où qu’il aille casser la vitrine du magasin qui est juste à côté du rond point où il s’est installé, je me suis dit qu’il allait tout péter… Mais non, le Père Noël n’est ni une ordure ni un casseur, il a rejoint les gilets jaunes parce qu’il ne va pas bien mais il n’a pas de mauvaises intentions. Ça m’a rassuré évidemment, je n’aurais pas aimé que les policiers l’arrêtent, le frappent pour le maîtriser, l’aspergent de gaz, l’immobilisent au sol, et l’embarquent au poste, tout ça parce que le Père Noël voulait, cette année encore et malgré toutes les difficultés qui sont les siennes, apporter quelques jouets aux enfants et quelques cadeaux à tous ceux qui les espèrent…

Il y a quand même quelque chose que je ne comprends pas : l’an dernier J’ai retrouvé le Père Noël après sa fugue, il s’était égaré sur le Cloud, (voir sur ce blog)  dans les nuages, mais il avait fini par rentrer à l’EHPAD… ne serait-ce que pour apporter aux vieux quelques chocolats. D’accord il s’était fait « enguirlander » mais dans cette période de fin d’année où ça « sent un peu le sapin », pour un vieux comme lui, ce n’est pas anormal. Je croyais, du coup, que l’assistance numérique lui éviterait de prendre des risques sur la route et que les jouets seraient livrés en temps et en heure… Alors pourquoi avait-il revêtu ce gilet jaune ? Pourquoi était-il là sur ce rond point, dans le froid, sous la pluie, avec quelques copains et copines de son âge d’ailleurs ?

Je ne suis pas sûr de tout comprendre dans cette affaire mais je me dis si tout allait bien pour le Père Noël, il aurait bien d’autres choses à faire, lui et ses copains… Ils préféreraient sans doute préparer tranquillement un foie gras ou des huîtres, emballer quelques cadeaux et déboucher une bonne bouteille.

Mais malheureusement j’ai l’impression qu’ils n’y croient plus… au Père Noël !

 

Michel Billé

Gilets jaunes et « vieux gilets »…

Malaise, pas facile de prendre position… Je ne m’y reconnais pas forcément et pourtant je ne peux certainement pas me désolidariser sans me sentir coupable. Personnellement j’aurais sans doute préféré que les gilets verdissent et revendiquent plus clairement une écologie active, sociale, solidaire, responsable… Mais je ne suis pas personnellement dans ces situations de précarité, de pauvreté, de dénuement dans lesquelles se trouvent nombre de celles et ceux qui n’ont à peu de chose près que leurs yeux pour pleurer… Si j’étais dans cette situation de grande précarité, me demandant chaque mois comment mettre encore sur la table quelque chose à manger, serais-je capable de tenir le discours qui est le mien?

Certes tous les gilets jaunes ne sont pas pauvres, certes dans les manifestations quelques casseurs viennent casser pour casser… Certes il y a sans doute dans ces groupes de manifestants qui bloquent les carrefours, les entrées ou les sorties d’autoroute, les rocades, les centres villes, les centres commerciaux, des personnes qui se conduisent parfois de façon peu responsable, des jeunes qui veulent en découdre, des hommes et des femmes blessés par la vie professionnelle et ses injustices qui confondent peut-être les domaines de revendication et d’action, certes il y a sans doute des gens qui se trompent de combat ou qui utilisent des moyens peu adaptés… Certes ces manifestations perturbent le fonctionnement ordinaire de la cité, à la ville comme à la campagne…

Mais il est rare que les vieux se mobilisent… Et cela est à comprendre, me semble-t-il… Les vieux pas encore très vieux, évidemment, mais ces retraités qui se mobilisent n’arrivent pas là par hasard! D’autant qu’il ne faudrait sans doute pas oublier d’écrire retraitées au féminin… Elles ont entre 60 et 75 ans, elles ont derrière elles une vie de travail, elles ont élevé leurs enfants, elles donnent un temps considérable à leurs petits enfants, elles apportent parfois une aide considérable à la génération qui les précède, elles vivent avec des revenus d’une incroyable précarité et le plus souvent elles se taisent… Pour une fois elles parlent! L’une d’elle allait jusqu’à dire (samedi 24 novembre 2018 au journal de 20 h sur France 2) « J’irai m’immoler devant l’Élysée! » Une chose est sure, elle ne pourra pas aller devant l’Élysée, les forces de l’ordre l’en empêcheront… Mais quel est son degré de désespoir pour en arriver à penser mettre ainsi fin à ses jours?

Bien malin qui peut dire précisément qui sont « Les gilets jaunes » en général mais je suis suffisamment sensible à la situation des retraités, des vieux, dans notre pays pour comprendre que nombre d’entre eux, les plus pauvres, se sentent aujourd’hui ignorés, délaissés, méprisés. Les réformes se succèdent et donnent durablement à ces retraités pauvres le sentiment d’être les dindons de la farce… Le mépris qu’ils ressentent les plonge dans un désespoir que l’on ne mesurera que si quelques uns, quelques unes, posent des actes désespérés, justement… On aura beau jeu alors de dire que ceux-là, celles-là n’allaient pas bien et nous aurons beau jeu encore de mettre tout cela sur le compte d’un état psychologique perturbé ou de je ne sais quel dysfonctionnement personnel ou familial… Il se peut même que ces explications ne soient pas absurdes puisque l’on sait à quel point les interactions entre conditions de vie et fonctionnement psycho-affectif peuvent être intenses.

Les « vieux gilets » crient leur désespoir, pas seulement leur malaise, leurs difficultés, leur raz le bol, leur envie d’avoir une retraite un peu plus élevée et des conditions de vie plus favorables, pas seulement… C’est facile de retarder l’âge de départ à la retraite,  d’oublier d’en augmenter le montant mais d’augmenter, bien sûr, telle ou telle taxe que paieront les retraités qui sont censées rouler sur l’or et l’argent de la silver économie… Les vieux gilets sentent la précarité qui les cerne mais leur implication aujourd’hui dans ce genre de mobilisation ne parle pas que de cela… Bien sûr on trouvera le moyen de les insulter en se moquant de ces « vieux soixante-huitards » qui saisissent l’occasion de retrouver les barricades dont ils ne sont jamais vraiment remis… Bien sûr! Mais pour un peu léger que ce soit ce n’en est pas moins odieux!

Non ils crient, elles crient leur désespoir, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont d’être traités de façon indigne, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont de n’être pas respectés, de se sentir trahis dans le contrat social qu’ils et qu’elles avaient passé avec la société française dès l’instant où travaillant, cotisant, ils devenaient des « ayant droit » d’un système de retraite  et d’assurances sociales qui devait leur garantir un niveau de vie décent jusqu’au terme de leur existence! Ils sont indignés parce qu’ils se sentent oubliés, invisibles, trahis! Ils sont des ayant-droit et non des « bénéficiaires ! »

Il est possible qu’ils ne soient pas les seuls, il est possible qu’ils ne parviennent pas à crier assez fort et assez longtemps pour se faire entendre, il est possible que, passées les fêtes de fin d’année, les « dindons de la farce » ayant été dégustés, on les oublie un peu plus encore, il est même possible que n’entendant pas ce qu’ils nous disent, leur situation se détériore encore un peu… Il est possible que demain soit pire qu’hier, ce n’est pourtant pas ce qui leur avait été promis! Et surtout, comment prendrons-nous la mesure du mal qu’ils auront, qu’elles auront subi? Comment soignera-t-on ces blessures?

On pourra se targuer des valeurs républicaines! A leur manière les « vieux gilets » nous demandent de nous en ressaisir, ne les trahissons pas une nouvelle fois!

On ne devrait jamais se croire dispensés de porter le mal des autres!

 

 

 

Michel Billé.