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Gilles et John : à nos « vieux »!

 

 

Gilles et John sont deux complices de gradins ; oui, tous deux sont des pères-supporters de l’équipe de rugby de leur fils. Ils se retrouvent quasiment tous les week-ends pour les entraînements et ont lié au fil des tournois une sympathie qu’ils apprécient retrouver. En plus, John apporte toujours sa glacière pleine de bons trucs qu’il a préparés pour lui et son fiston. Gilles en profite souvent ; lui, il ne se prend pas la tête pour ça car il sait qu’il y aura toujours les buvettes et les stands de grillades pour se restaurer ; il apprécie vraiment la générosité de John.

« Allez les gars, vous êtes prêts, vous êtes des champions, on met le paquet, on va les écraser ! »

Gilles s’étonne que John ne lui parle que de galères au retour de ses vacances. Gilles, lui, a passé ses dernières sur l’Ile de Porquerolles dans une propriété familiale. John, lui, s’est saigné pour offrir à ses gosses et sa femme une semaine dans un camping sur la côte Atlantique, mais sur les trois semaines ils se sont « gelés les miches » comme il dit avec amertume à cause « du temps pourri » ; en plus, de retour « au bercail », ils ont cuit dans leur appartement mal isolé à cause de l’épisode caniculaire.

Gilles, lui, lorsqu’il rentre de vacances, il est plutôt serein, il reprend doucement le rythme, même s’il travaille beaucoup, profitant d’agréables soirées, de la fraîcheur du soir au bord de sa piscine ; il propose spontanément à John de venir quand il veut dès le printemps prochain. John aurait bien aimé pouvoir acheter la maison que ses parents avaient faite construire dans les années 70 ; mais le quartier il a drôlement changé de saveurs, « avant c’était popu, y’avait que des ouvriers ici », mais depuis quelques temps la politique de la ville a évolué, et John et sa femme ne pouvaient pas envisager de supporter la taxe foncière trop élevée, les frais d’entretien, en plus des places de stationnement devenues payantes.

Un promoteur a proposé des appartements à des prix intéressants pour les résidents alors ils se sont dit qu’au moins ils resteraient dans la même commune.

« A la mêlée ! Allez ! On pousse ! On pousse ! »

Personne n’a pu garder cette maison. Ni ses frères et sœurs, ni ses parents qui avaient prévu le coup d’ailleurs, voyant le coût de la vie augmenter ; après plusieurs années de réflexion avant leur retraite ils ont pris la décision de s’exiler au grand air pour profiter de la nature. Ils ont atterri à Tarbes, une commune des Pyrénées Atlantiques. Avec la vente de leur maison de ville ils ont pu s’en offrir une plus grande pouvant accueillir tous leurs enfants ; pas trop loin des stations de ski, c’est plutôt pas mal. Ce qu’il y a, c’est qu’ils ne partagent plus le quotidien de la famille, et ne voient pas suffisamment leurs petits-enfants ; et puis, il y a beaucoup de route, John n’y va pas autant qu’il le souhaiterait. Ses parents non plus ne montent pas autant qu’ils le pensaient car le plein de gasoil vide le budget du mois avec leur mince retraite d’ouvriers. Ils comptent. Pourtant ça le tente bien le grand-père lorsqu’il y a match, il voudrait bien être dans les gradins pour partager ça avec son fils.

« Allez, allez, bouge-le celui-là ! Oh l’arbitre ! Y’a un en-avant là !!»

Gilles est satisfait de voir que l’équipe de son fils progresse de tournoi en tournoi ; il est déjà excité par les prochaines rencontres régionales ; ça tombe bien il vient juste de s’offrir un nouveau SUV pour fêter ses 45 ans ; c’est top, il va pouvoir embarquer son fils, et propose à John de faire la route ensemble, ça sera plus fun ! John, lui, est plutôt soulagé, car les 200 bornes vont faire mal au portefeuille, et puis sa berline année 2007 elle en a fait de la route, elle consomme sérieux, et le péage, ça fait mal !

« Allez les gars, c’est du beau jeu ça ! On ne lâche rien, on tient bien sa défense ! »

John, lui aussi est content que l’équipe monte, mais il pense déjà à la licence qu’il va falloir payer ; et puis son fiston il grandit, il va devoir lui payer un nouveau maillot, les chaussures qui vont bien, et toute la panoplie. C’est un vieux rêve de vivre tous ces moments de complicité avec son fils, oui un vieux rêve dont il a hérité de son propre père, mais voilà, dans les années 80 le sport ça coûtait moins cher, surtout le rugby, non ? Il réfléchit.

Son « vieux » était pourtant chauffeur de camion-citerne pour une entreprise viticole de la région, et sa mère travaillait dans les sécheries de morue de la ville, ils ne gagnaient pas des cents et des milles, mais il y avait toujours de quoi manger, de la viande à tous les repas, ils payaient sans trop de peine les frais de logement, et assuraient la vie d’un foyer de cinq personnes ; il se souvient aussi qu’ils partaient pour les vacances d’été en chalet sur la côte.

Et pourtant la femme de John elle bosse aussi ! Oui, elle travaille 40h par semaine pour une grande enseigne de bricolage du secteur ; c’est vrai qu’elle a des horaires décousus avec un planning de roulements au mois, avec parfois des pauses de 3h30 en début d’après-midi, ils doivent mettre les enfants à la garderie, au centre de loisirs, et ça coûte tout ça…

« Et oui ! C’est un essai pour l’équipe résidente !! »

A l’approche de Noël, Gilles demande à John ce que son « drôle » a commandé. John renifle un coup et explique que le Père Noël est au régime cette année, qu’il s’est serré la ceinture en somme, « ça ne va pas lui faire de mal à ce vieux papi », lance-t-il avec ironie.

John et sa femme ont pourtant été prévoyants, car dès la rentrée scolaire ils avaient anticipé en échelonnant sur trois mois les achats de Noël pour leurs trois enfants ; c’est une offre promotionnelle de crédit à la consommation qui leur avait mis la puce à l’oreille, du coup, ça échelonne les frais. En même temps, dans les mois prochains John sait déjà qu’il faudra déjà penser au budget vacances ; même si les chèques-vacances qu’il a grâce à son comité d’entreprise l’aident bien, il faut le reconnaître. Gilles, lui, a envie de se faire plaisir pour ce Noël, surtout pour son dernier car il a eu de supers notes au premier trimestre.

« Et… transformation !! Les résidents sont revenus en tête !»

Gilles confie à John qu’il réserve une surprise à sa femme ; il l’invite au restaurant étoilé en face du Grand Théâtre de Bordeaux. « Elle en a toujours eu envie ; elle passe devant lorsqu’elle fait ses emplettes en ville ; ça se fête 20 ans de mariage, quand même ! ».  John lui relate leurs 15 ans de mariage, ils avaient loué une salle des fêtes champêtre dans l’Entre-deux mers ; ce fut une belle fête, et sa femme avait eu la gentillesse de prévoir de ne pas trop boire quand même pour pouvoir rentrer le soir en toute sécurité, il y avait de la route, fallait assurer ! Gilles et sa femme prendront certainement un taxi pour rentrer de leur soirée.

« Oh, y’a faute là !! »

Gilles est épaté par le match que jouent leurs gamins. « Ils sont gaillards nos mômes ! ». Oui, ils sont forts mais John explique que, depuis l’arrivée de son dernier, son fils s’est remis à faire pipi au lit ; leur médecin traitant leur a conseillé d’aller consulter un psychologue. « Oui, tu verras, on a aussi dû envoyer le nôtre en voir un, ça s’est plutôt bien passé ; il faisait des terreurs la nuit, en quelques mois c’est passé. Il doit bien y en avoir dans votre secteur. Nous, c’était pratique, on en avait trouvé une dans notre rue. »

Le fils de John, lui, est sur liste d’attente au Centre médico-psycho-pédagogique de secteur.

« La tactique les gars, la tactique ! Allez, on a un point d’avance là, on ne se relâche pas ! »

Gilles et John parlent aussi des actualités. « Et toi Gilles, tu en penses quoi des Gilets jaunes, la violence, tout ça déborde, non ? Je ne sais plus trop quoi penser ; je les comprends les mecs, on trime et on n’a rien. J’irais bien moi manifester mais ma femme m’en empêche, je fais de la tension, et puis sans ça, je ne sais pas si je pourrais… ? Enfin, ça doit te paraître exagéré tout ça, tu n’es pas forcément concerné, hein, t’en penses quoi franchement ? ».

« Et bien, tu vois, si je devais me prendre la tête à regarder les promos pour bouffer, à engueuler mes fils parce qu’ils rentrent de l’école avec un trou dans leur jean tout juste acheté, à me dire que l’on va se priver d’aller prendre l’air en bord de mer quand il fait beau parce que l’essence coûte trop cher ; tu vois, je crois que je ne serais pas capable de supporter tout ça, tout ce que tu me dis des soucis de ta vie. Les mecs là, que l’on nomme les Gilets jaunes, ce sont des pères comme toi et moi, des fils, des maris, des potes, des salariés en plus ; et malgré tout ils ont la niaque et l’humilité pour manifester haut et fort ce que moi je garde en tête mais que je ne préfère pas imaginer car je sais que je ne suis pas fait pour survivre !».

« Les gars, je sais que vous êtes déçus ! L’égalité c’est dur à digérer, mais ce n’est que partie remise ! Allez, vous avez fait un beau match, on les aura la prochaine fois… »

Gilles et John s’embrasseront désormais pour se saluer lors des prochains matchs.

 

Cécile Bacchini

 

La radicalisation va-t-elle contaminer les vieux ?

 

Radicalisation, un mot très à la mode. De même pour le mot radicalisé.

Mot technocratique de l’Etat qui désigne la dangerosité émergente ou potentielle issue des banlieues populaires des grandes villes et désormais bien au-delà. Là où il y a des gilets jaunes, c’est-à-dire partout. A l’exception des centre villes huppés où logent les nantis qui ne s’imaginent même pas, tellement cela les indiffère, quelle est la vie des gens ordinaires . C’est-à-dire ceux qui vivent en dehors des centre villes huppés des grandes villes, c’est-à-dire partout. Mot technocratique d’Etat dont l’origine est à chercher dans le vocabulaire de la police. D’ailleurs, ces derniers jours, le ministre de la police ne cesse de nous marteler qu’il y a les gilets jaunes « bon enfant » à bien distinguer des gilets jaunes « radicalisés » ou « en voie de radicalisation ». Mots destinés naturellement à faire peur à la population, mais peut-être et surtout à conjurer la propre peur des gouvernants. Ils se croyaient solidement assis sur leurs privilèges, sur leurs prérogatives, sur le train train quotidien des profits exorbitants, de l’arrogante richesse tandis que les besogneux, les « sans dents », la France du sous-sol, celle où la lumière ne parvient pas, se démenait pour que les fins de mois commencent le 18 et non pas le 15.

Et voici réapparaître pour les nantis le spectre terrifiant de la  Révolution Française : les défilés de sans culottes promenant au bout de piques les têtes des nantis et des profiteurs. Horreur absolue, cauchemars abominable. Un révolutionnaire célèbre déclarait : « On ne peut pas régner impunément ». D’autant moins impunément que certains dirigeants actuels se permettent dès qu’ils en ont l’occasion d’insulter avec arrogance et mépris les pauvres gens dans le désarroi.

Ce mot de radicalisation a une histoire. Il a débuté avec les sanglants attentats odieux qui ont frappé la France en 2015 au siège de Charlie Hebdo d’abord puis le 13 Novembre 2015 ensuite. Il ne faisait pas bon alors avoir une tête d’arabe. Si tel était le cas, on était regardé de travers dans la rue, dans le métro, partout. Avec une tête d’arabe, on devenait vite un radicalisé. Signe récurrent de l’extrême effroi que suscite chez les puissants aux commandes de l’Etat cette dangerosité potentielle permanente des zones louches où vivent les pauvres.

Mais, désormais, ces zones louches s’étendent à tout le pays, à toutes les couches de la population, à toutes les tranches d’âge.

Ils sont nombreux les retraités sur les barrages aperçus ici ou là dans tout le pays depuis un mois. Retraités qui ne sont pas les derniers dans le collimateur du mépris de l’Etat : forcément, ils sont improductifs, hors-jeu de facto de la modernité capitaliste libérale dévastatrice, ils ont le « privilège » de se voir augmenter la CSG transformant leur retraite déjà maigre en une pension si dérisoire qu’elle en devient incompatible avec une vie décente. Avec une vie tout court. « Je ne peux plus offrir de cadeau de Noël à mes petits enfants » disait une grand-mère effondrée, relayée par tant d’autres. Ou ce retraité de 65 ans qui repart au travail. Il assure la traversée de la rue pour les enfants des écoles. « Je récupère ainsi 200€ par mois. Rajoutés aux 965€ de ma pension de retraite, j’y arrive un peu mieux. Mais jusqu’à quand tiendrais-je à ce rythme ? J’ai peur de ne pas pouvoir le faire après 68 ans, qu’est ce que je deviendrai, alors ?» Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chantait Léo Ferré. Pendant ce temps, les 1% les plus riches du pays ont vu en un an leurs revenus augmenter de manière substantielle. Sans rien faire.

Sans compter que si les retraités les plus âgés ne sont physiquement plus capables d’être sur les barrages, en maints endroits ils sont expressément et explicitement représentés par leurs enfants ou petits enfants.

Victor Hugo écrivait : « Ces hommes hérissés, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte bonne et douce, le Progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la masse au poing, le rugissement à la bouche. »

Ce qui à défaut de justifier les « débordements » et la casse permet au moins de comprendre l’exaspération des « barbares de la civilisation » d’aujourd’hui.

Mais d’où viennent les débordements ? J’ai lu ce matin sur un réseau social ce récit de la manifestation du Huit Décembre à Bordeaux, corroboré par le témoignage de nombreux participants :

« Comme pas mal d’entre vous le savent, je suis un gilet jaune et hier j’étais avec des amis dans la manif de Bordeaux et franchement c’était horrible à vivre. Nous sommes partis de la Place de la Bourse, direction Place Pey Berlan en passant par Saint Michel et le Palais de Justice. Le tout sans aucun souci, nous étions au bas mot 6000  Gilets Jaunes. Une fois arrivés Place Pey Berlan, à peine cinq minutes s’écoulent et les premiers gazages des CRS surviennent directement sans raison aucune. Il y avait même des Gilets Jaunes assis devant les CRS. Dix minutes plus tard, le premier blessé grave, un homme a pris un coup de matraque sur le crâne et est tombé raide, nous avons ouvert un passage aux pompiers en faisant une chaîne humaine et là, les CRS ont tiré sur pompiers. Quelques minutes plus tard un homme a pris un flash-ball en plein visage et a eu la joue carrément arraché, un autre visé en tir tendu par une grenade anti-émeute (d’ailleurs d’un type interdit par l’UE) a perdu sa main. Il y avait des gens avec le visage en sang, partout des visages ensanglantés, des coups de flashball dans tous les sens au visage, aux jambes, dans le dos. Mêmes des handicapés en fauteuil roulant, des vieux ont été gazés. L’Etat nous a délibérément attaqué sans sommation. Ils nous ont chargé, frappé, matraqué, mutilé pour certains. C’est une honte : trop de gens souffrent. Il y a parmi nous des jeunes, des vieux, des gens de tous milieux. Les gens se réveillent et là le gouvernement nous menace. Nous subissons des intimidations des services de police, des arrestations, des interpellations,  des menaces. Ca va trop loin »

Certes une radicalisation est possible. Particulièrement chez les vieux, les retraités qui pourraient bien devenir un bouc émissaire désigné par le pouvoir. « Ces vieux, ces improductifs, ceux qui ne sont pas en marche mais à l’arrêt et qui profitent du travail d’autrui ».

Discours intolérable qui tient pour chose dérisoire le travail que tous ces vieux retraités ont produit chacun pendant des dizaines d’années.

Les gens sont poussés à la radicalisation. Mais la vraie radicalisation n’est- elle pas celle des nantis dont la voracité est sans limite et de l’Etat à son service prêt à brutaliser son peuple pour assouvir ses appétits égoïstes ?

 

Alain Jean

En décembre 2018, décrypter certaines de nos manières contemporaines de vieillir pour comprendre ce qu’elles disent de nous.

La crise des gilets jaunes, autant crise sociale et politique, ne manque pas d’interroger certains des contributeurs de ce blog.

Tout nous questionne sur les modalités du vieillissement en France: la présence en nombre lors de ces manifestations de retraités, femmes et hommes; la forte mobilisation des soignants de terrain parmi ces laissés pour compte aux petits salaires, qu’ils exercent au domicile ou bien en institution; quant à la question du coût de la vie, le prix de journée en EHPAD,  profondément injuste, incarne à juste titre le symbole de ces inégalités sociales. Que dit cette crise des difficultés de vieillir de certains de nos concitoyens? Vous  trouverez dans les billets suivants quelques pistes de réflexion.

José Polard

 

Bernard Gibassier: Les vieux: une solution?

Alain Jean: La radicalisation va t elle contaminer les vieux?

Cécile Bachini : Gilles et John

Michel Billé: Gilets jaunes et « vieux gilets »

Le père noël a un gilet jaune

 

 

 

 

José Polard