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En EHPAD, croquer la vie à pleine dents

Il y a quelques jours se tenait à Nantes un congrès réunissant des professionnels de la gérontologie et au cours duquel plusieurs membres d’EHPAD Côté sont intervenus. Il y avait là aussi des exposants qui parlaient de leur travail et des produits qu’ils destinent à l’usage des vieillards résidant en EHPAD. Cela m’a donné l’occasion d’avoir une longue discussion avec un prothésiste dentaire. Son enthousiasme à imaginer des solutions pour améliorer l’état bucco-dentaire des résidents en EHPAD était très communicatif.

A beaucoup de gens non-initiés, la question de la dentition des vieillards qui vivent en EHPAD (ou pas d’ailleurs) n’apparait peut-être pas primordiale. Et pourtant, il suffit de regarder le tableau de Francisco Goya : « Deux vieillards mangeant de la soupe » pour aisément se convaincre qu’une bouche édentée laisse au milieu du visage une hideuse béance qui abolit le sourire et l’envie de se regarder soi-même ans la glace.

Dans les établissements gériatriques, les plaintes des familles ou des entourages pour perte d’un dentier sont parmi les plus fréquentes et les plus mal supportées car la silhouette et la physionomie de celui qui l’a perdu s’en trouvent notablement dégradées. Les dents et la bouche des vieillards sont pour eux une cause fréquente de désagréments, de douleurs, d’infections sans compter le rejet éventuel de la part des soignants qui répugnent à soigner cet endroit qui peut être particulièrement malodorant.

Un point peu connu et qui ne vient pas forcément à l’esprit : la dénutrition constitue un fléau fréquent dans le grand âge. Mais il n’y a pas que les muscles qui ont tendance à fondre et les os à se fragiliser. Les gencives aussi souffrent, elles s’amaigrissent avec pour conséquence que les dentiers se décrochent et « flottent » dans la bouche. On comprend aisément que cette situation qu’on pourrait croire anodine désempare les vieillards eux-mêmes, leurs familles et proches ainsi que les équipes soignantes et médicales. On est là, en outre, dans un cercle vicieux : le mauvais état bucco-dentaire est un des facteurs de dénutrition et réciproquement.

Le soin de bouche, pour terminer ce tour d’horizon un peu technique, est un élément nodal du confort du patient dans les derniers jours de son existence.

Les soignants sont, face à la situation banale du dentier qui « se décroche », dans une position d’impuissance car ils ont l’expérience de la quasi inefficacité des » colles » pourtant largement utilisées. Sans résultat.

J’ai appris, à l’occasion de cet échange, qu’il y a des innovations efficaces en la matière à base de silicone. Il suffit d’appliquer une mince couche élastique de gel de silicone sous la prothèse. Ce gel va durcir dans un délai d’une à cinq minutes tout en restant souple. Il y a lieu de mettre tout de suite en bouche la prothèse recouverte de gel : l’avantage en est que la prothèse est immédiatement stabilisée. Les aides soignant(e)s peuvent s’approprier ces techniques, ce qui est très valorisant pour le malade comme pour celui qui en prend soin. De même que le rôle de l’esthéticienne est fondamental en EHPAD car elle contribue à rendre plus séduisant le visage d’une vieille dame, l’attention que porte l’aide-soignante au sourire, à la capacité de manger correctement et surtout à l’apparence physique du vieillard se trouve gratifiée de résultats.

Il est des choses, en apparence anodines, qui peuvent changer la vie.

 

Alan Jean

L’ « indécence de la silver économie »

LE MONDE | 06.05.2016 à 16h02 | Par José Polard, Michel Bass, Michel Billé, Odile David et Alain Jean (EHPAD de côté)

"Nous proposons de réfléchir et de créer les conditions d’un point d’équilibre, avec des représentants de la société civile, des usagers, des citoyens aux fins de resocialiser cette vieillesse" (Photo: Ehpad à Limoges, en 2015)..

 

Silver Night aux Folies Bergère en mars, Silver Show au théâtre Mogador en avril : la « silver économie » [« or gris »] est un secteur industriel qui se porte vraiment bien. Et quelle satisfaction de nous en informer ! Mais quand une société se donne à voir ainsi en spectacle, s’agit-il encore d’informer ou est-ce une manière sophistiquée de communiquer ?

Que fête-t-elle ainsi, la silver économie ? Sa réussite d’abord. On connaissait la saga des grands groupes d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), les taux boursiers en flèche, mais ici c’est différent. Avec une stratégie de relations publiques bien rôdée, à l’instar de bien d’autres branches industrielles, du BTP aux métiers du tourisme, elle met en scène l’idéologie du bien vieillir, laquelle par bien des aspects pourrait bien faire le lit de la philosophie du transhumanisme.

En reconnaissant et en remettant ses « trophées de l’innovation », du plus technologique au plus festif, sans oublier bien sûr, du plus solidaire au plus participatif, ce secteur économique se réapproprie habilement ainsi les initiatives du terrain, tout comme les inventions technologiques, les avancées médicales.

À coup de pubs et de marketing

Dans ce secteur industriel, les seniors et leurs proches sont étudiés, pensés et peu à peu, dirigés à coup de pubs et de marketing, vers une « filière » ou une autre, sans oublier les « passerelles », pour le bien du « parcours de la personne âgée ». Cela passe du « maintien au domicile » à l’Ehpad, en passant par les résidences services seniors (RSS) avec, à chaque fois, des réponses immobilières appropriées accompagnées par un business plan spécifique.

L’« Or gris », c’est avant tout cette puissance de communication et de relations publiques. On comprend mieux ce rouleau compresseur médiatique qui envahit tout. Au fond, le message subliminal est assez simple : tant que vous consommez, vous gardez une part de jeunesse… Avec un peu de malice, nous le dirions autrement : dépenser et ne pas penser. Cette silver économie porte de mieux en mieux son nom : c’est moins les cheveux qui sont argentés que les intérêts…

La silver économie fête aussi son omniprésence et son influence dans tous les débats concernant le vieillissement, promouvant sa philosophie et ses orientations, avec l’efficacité d’un lobbying de haut niveau, s’imposant comme un interlocuteur incontournable et créant les conditions d’une proximité idéologique contagieuse – comme le montrent les travaux de George Stigler (1911-1991) [Prix Nobel d’économie en 1982 dont les travaux ont montré que l’Etat-providence sous l’emprise des groupes de pression, n’est plus garant de l’intérêt général] – avec certaines sphères politiques et la haute administration, et donc génératrice d’intérêts communs.

Connivence industrielle et politique

Qui maîtrise les mots oriente les décisions, économiques et politiques. Certains experts, certains intellectuels n’hésitent pas à mettre leurs travaux, leurs réflexions au service de cette économie du « marché des séniors », la cautionnant ainsi. Sciences humaines rebelles ou supplétives, il faut choisir.

Cette indécence de la silver économie, traduction d’une sorte de désinhibition quant aux buts et aux gains, est le fruit d’un profond déséquilibre entre d’un côté une sorte de connivence entre la puissance industrielle qui oriente, l’action politique dévaluée, la haute administration procédurale et normative et de l’autre… aucun contre-pouvoir. Car enfin confier ainsi au marché cette séquence de vie du vieillissement et du grand âge, est-ce bien raisonnable ?

C’est pourquoi nous proposons de réfléchir et de créer les conditions d’un point d’équilibre, avec des représentants de la société civile, des usagers, des citoyens aux fins de resocialiser cette vieillesse. En repensant l’Ehpad (est-ce que ça s’appellerait encore Ehpad ?), en soutenant les modalités d’évaluation beaucoup plus participatives, en impliquant les équipes et non e les passivant, en stimulant toutes alternatives, en se dégageant de cette pensée unique qui nous est martelée. Le profit et l’éthique font rarement bon ménage.

José Polard, Michel Bass, Michel Billé, Odile David et Alain Jean (EHPAD de côté)

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