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J’ai si mal à la nuit

Elle écrit dans les marges de ses livres policiers. Elle est diagnostiquée « Alzheimer ». Sa fille Geneviève Peigné, publie un livre[1] très subtil, stimulant autant qu’émouvant, suite à la découverte dans la bibliothèque familiale, quelques mois après la mort de sa mère, d’annotations, de mots soulignés et des interpellations, écrits sur tous les à-côtés de certains livres. Les auteurs ? Simenon, Agatha Christie, Exbrayat, Daphnée du Maurier, etc. Dans tous ces romans, il y a des détectives. C’est utile, un détective quand on est égaré…

Perdue dans la « nuit Alzheimer », qu’écrit-elle?

Ses peurs : Parce que j’ai peur(le texte)…  de moi (annotation).

Ses douleurs (omniprésentes): Vous paraissez fatigué(le texte)… Je suis bien fatiguée c’est bien vrai J’en pleure (annotation)

Ses doutes, ses colères : J’ai la faiblesse d’être bon catholique et de croire en Dieu (le texte)…    Pas moi (annotation)

Ses mouvements d’humeur, dans une tonalité le plus souvent dysphorique, mais pas seulement : Je n’ai pas d’amies  (le texte)…    Moi si Moi si 9 amies (annotation).

Perdue dans la « nuit Alzheimer », elle cherche quelqu’un autant qu’elle se cherche. Dans cette quête, elle est inventive, c’est cette créativité qui est étonnante. Elle invente et elle trouve parfois. Que sait-on de l’univers psychique d’une personne atteinte d’une maladie neuro dégénérative ? Finalement peu de choses, ou de manière extrêmement réductrice.

Il n’avait pas dormi(le texte)… Moi aussi (annotation)

Ça vous épate ? (le texte)…       Pas moi (annotation)

Il vous rendait malheureuse (le texte)… Oui (annotation  et souligne aussi le mot)

Parfois, elle réécrit sur des écrits des jours précédents. Est-ce que ça s’appelle encore chercher, quand on bute toujours au même endroit ?

Elle s’adosse sur certaines phrases des « polars », signifiantes à ses yeux. Sur ces mots, elle prend appui, rebondit, contredit, tout cela fait un Moi auxiliaire, tel un sparring partner, ces romans de gare deviennent des partenaires d’entrainement. Mais qui l’entrainent à quoi ?

Peut-être à cette composante de la vitalité qu’on nomme combativité. A propos du vieillissement, Roger Dadoun parle d’âge agonique [2](du grec agon, «combat», mais aussi «jeux»). Il montre que c’est un âge où s’engage une lutte contre la violence du temps, du corps déclinant, d’une société d’exclusion. Mais un âge où se déploie une ardeur nouvelle.

Dans les marges, c’est le Moi qui est (re)cherché pour se retrouver, encore. C’est aussi l’autre qui est (re) cherché pour dialoguer, tantôt le mari, tantôt la fille: Gégé si tu pouvais m’apporter la chance (adressée à sa fille, Gégé est son diminutif). C’est l’Autre, enfin, qui est (re)cherché pour exister, supporter la solitude.

Le livre est très curieux dans sa construction, des niveaux d’écritures s’entrecroisent ; dans une sorte de dialogue fictif et unilatéral entre sa mère et elle, ça n’est donc pas vraiment un dialogue, seulement la fille l’espère tant.

Dans les marges de ces livres, en (re)cherchant sa mère, elle la rencontre, elle la découvre. Ecrivain comme elle, et qui tente d’exprimer ce que signifie, être dans la démence. Ces écrits, elle en fera une pièce, jouée dans les théâtres de France.

Au fond, qu’est-ce d’autre une mère si ce n’est notre premier sparring partner ? Celle qui nous entraine à aller vers notre unique « combat », vivre. [3]

Elle, la mère, c’est Odette.

 

José Polard

[1] L’interlocutrice, Geneviève Peigné, 2015, ed Le nouvel Attila.

[2] Manifeste pour une vieillesse ardente, Roger Dadoun, 2005, ed  Zulma

[3] On connait trop bien la difficulté à vivre de ceux qui ont été carencés quant à cet élan initial.

 

Vie privée… de quoi?

Faisant tout récemment une intervention auprès d’étudiants, futurs infirmiers, la question suivante me fut adressée: « Comment gérer la vie affective et sexuelle des personnes âgées en EHPAD? »

Incroyable question, si l’on dépasse la belle intention de la personne qui la pose, certainement par souci de bien faire, par souci de « bientraitance » pour reprendre la « novlangue-géronto-bonnes-pratiques »… Gérer! Il est déjà difficile de gérer son argent, quand on en a, mais alors gérer sa sexualité et à fortiori celle des autres, c’est une autre affaire…

Pourtant, lorsqu’une personne âgée est accueillie en établissement, tout le monde s’accorde à dire que le respect de sa vie privée est absolument fondamental. Si au lieu de la vie privée d’une personne, il s’agit de la vie privée d’un couple, couple ancien ou au contraire récemment constitué, l’exigence de respect de cette vie privée est affirmée encore plus fort, parce que l’on devine alors que la sexualité est peut-être encore active et que cela exige encore plus de réserve. La sexualité des vieux et des vielles reste un tabou!

Alors: vie privée, soit! Mais il m’arrive de laisser résonner le double sens du terme et de me demander: vie privée, certes, mais privée de quoi? Il se pourrait bien alors que nous puissions considérer la vie des personnes très âgées comme étonnamment moderne, beaucoup plus dans l’air du temps que nous ne l’imaginons généralement…

Les émissions de télévision et autres reportages n’en finissent plus de nous convier à « entrer dans l’intimité des stars » ou, sous prétexte de télé-réalité, à accepter que soit affichée, publiée, la vie de stars ou pseudo-stars qui partagent un quotidien sulfureux, dans des conditions « d’internement », ou du moins « d’hébergement », peut-être volontaire mais dépourvu de sens.

Le rapprochement entre l’EHPAD et la maison où sont enfermés les « acteurs » de la télé-réalité peut paraître osé, il l’est un peu… Pourtant un groupe de personnes, enfermées dans un espace réduit, à qui l’on propose des activités ou ateliers artificiellement construits, pour produire des interactions que des yeux extérieurs vont observer, analyser, évaluer… Il y a plus d’un point commun entre les deux situations ; qui l’eut cru ?

Des jeunes qui peinent à trouver ou à donner un sens à leur vie, des vieux que l’on enjoint de dire quel est leur projet de vie… De vie, de vies privées d’intimité, privées de pudeur, exposées… Transparence qui expose tout, qui donne à voir… « Extimité » si l’on peut dire, vie privée de l’intime, du délicieux, du mystère, privée de sens parce que seul l’intime permet l’estime des autres et de soi-même sans laquelle la vie n’est plus la vie…

 

Michel Billé

De Courcy au couloir bleu

 

Jour après jour, elle y a laissé son empreinte.

Dans cette maison de Courcy, une part précieuse de mes jeunes années a coulé. Comme dans toutes les habitations que des vieilles personnes quittent après y avoir longtemps vécu, son décor a fini par se figer jusque dans ses moindres détails.

De toutes les traces de ce passé, il ne restera bientôt plus rien. Maintenant que la maison se meurt, j’ai voulu revenir la hanter, à la recherche de mes souvenirs perdus, retrouvant parfois mon regard d’enfant. Entre ces murs, j’ai voulu errer à la rencontre d’une absence, et remonter la piste que les petits signes de vie me traçaient pour essayer de décrypter l’énigme de ce temps désormais enfui. J’ai voulu aussi être à l’écoute de ce mystère du grand âge qui cristallise progressivement des êtres devenus fragiles dans une vie où le passé vient grignoter progressivement le présent. J’ai tenté de laisser remonter la tendresse, l’émotion qui me saisissait, au fil de mes impressions, pour les sauver de la destruction. Pour garder une trace, et la transmettre, la partager.

A 98 ans, ma grand-mère vit aujourd’hui dans une chambre d’un établissement médicalisé, au fond d’un couloir bleu.

Je lui dédie cette exposition et les images de sa maison.

Philippe Hirsch

Voir ci après l’expo en ligne:

De Courcy au couloir bleu. Photographies de Philippe Hirsch