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Les enjeux de la justice tardive

Faire que le déni d’un homme n’aboutisse pas à un déni de justice…

Commençons par un peu d’histoire. En 2004, après des années d’obstructions politiques et judiciaires, la Cour suprême de justice chilienne a décidé, fin aout, de lever l’immunité de l’ancien dictateur, Augusto Pinochet,  dans le cadre de l’enquête sur le plan  « Condor ». Le  caudillo, âgé de 88 ans, sera donc jugé pour son implication dans l’opération de répression mise en place par cette dictature sud-américaine.

Ça vaut le coup de rappeler qu’auparavant, le vieux général avouant se sentir  « comme un ange », s’était fendu d’une déclaration indécente sur une chaîne de télévision américaine:

« Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, c’est aux autres de me demander pardon, les marxistes, les communistes. »

Un ni-regrets, ni-remords rappelant furieusement celui de Maurice Papon qui n’a jamais reconnu quelque responsabilité que ce soit aux actes reprochés, bien que condamné à 10 années de réclusion pour complicité de crime contre l’humanité. Cette attitude, nous l’avions tous reçue comme une provocation, tout autant posture de défi que structure de déni.

Pour Monsieur Pinochet, avec l’âge, rien ne change? Où sont la sagesse de la vieillesse, le vœu de mettre en ordre les excès de l’existence ? Au contraire, c’est toujours la même passion de l’ignorance.

Pour ces deux-là et quelques autres, ce défi lancé aux autres, ce déni des effets de leurs actes sur autrui sont tout à la fois refus de la finitude et désir d’immortalité. Comment comprendre autrement les propos suivants émis au cours du  même entretien :

« Je n’aimerais pas que les générations futures pensent du mal de moi. »

Je me souviens  que pour ces hommes, vieux et encore puissants, leur âge avancé a été utilisé à des fins d’apitoyer juges et public. Pour l’un il était question de « démence modérée », pour l’autre, on annonçait un état grabataire. Il semble bien que les faits n’étaient pas de ce registre…L’habilité était donc de les faire passer d’une position d’impunité et d’exception  due à leur puissance à une position d’exception et d’impunité en lien avec leur vieillesse !

Que signifie un tel argument, si ce n’est que la grande vieillesse d’un homme constituerait une telle offense narcissique, une telle punition qu’il pourrait être fait appel à la  clémence et à la compassion de tous, quel que soit la faute commise. Pour lui éviter la double peine, en quelque sorte ! Ainsi  disqualifié, le sujet concerné serait mis en quelque sorte sous tutelle civique, aux bords du monde humanisant.

Notre position, qui est celle de bien d’autres travaillant auprès de vieilles personnes, était (elle l’est encore) différente : Puisque vieillir n’est pas cesser de devenir, que va-t-il advenir dans la rencontre, que l’on soit puissant ou gens de peu ?

Aussi, il est légitime de s’adresser à un vieil homme comme un sujet responsable de ses actes passés, présents et d’escompter qu’il en rende des comptes. Cette légitimité est l’autre versant de la dignité accordée à tout être humain.

Donner du sens apaise

La justice tardive ? Ainsi qualifie-t-on une justice qui advient un très long temps après que les crimes et délits aient été commis. Elle implique donc forcément des acteurs âgés, voire très âgés, qu’ils soient bourreaux et victimes. Si l’administration de la preuve est souvent plus difficile, ce type de processus judiciaire nous rappelle que certains crimes sont hors temps, ne vieillissent pas en quelque sorte et qu’il n’est jamais trop tard pour mettre la justice en marche.

Le besoin de justice appelle certes à la réparation de l’injustice, mais aussi une demande d’intelligibilité, comme si donner du sens à certains actes monstrueux protégerait de l’arbitraire et rétablirait une tranquillité.

Oskar Gröning restera peut-être dans l’Histoire comme le dernier SS jugé par l’Allemagne[1]. Cet homme de 93 ans est jugé tardivement, en juin 2015, parce que pendant longtemps, la justice allemande n’a poursuivi que les nazis dont la participation directe à des crimes pouvait être prouvée.  A partir de 2011, après la condamnation d’un ancien garde de Sobibor, même les auxiliaires de la solution finale ne sont plus à l’abri.

Oskar Gröning est le seul à pouvoir encore comparaître. A l’époque, on l’appelait « le comptable » car il était chargé de récolter l’argent des déportés à l’arrivée des convois. Une activité suffisante pour l’accusation. Il est donc poursuivi pour complicité dans l’assassinat de 300.000  juifs pendant l’été 1944.

A l’ouverture de son procès, il a demandé « pardon » aux victimes. Oskar Gröning se considère comme un repenti, un témoin de la Shoah, beaucoup plus que comme un coupable. Pour lui, il se doit de transmettre cette histoire pour faire taire les négationnistes.

« Pour moi, il ne fait aucun doute que je partage une culpabilité morale. Je demande pardon. Concernant la question de la responsabilité pénale c’est à vous de décider. »  

À la différence d’autres anciens nazis jugés récemment, Oskar Gröning coopère avec le tribunal et livre ses souvenirs. Lucide, il est néanmoins extrêmement faible, ce qui oblige les juges à travailler au ralenti : les audiences ne durent pas plus de trois heures, et cinq d’entre elles ont déjà été annulées. Si l’état de santé du prévenu ne lui permettait plus d’assister aux audiences, le procès ne pourrait être mené à son terme, rappelle le tribunal.

Plusieurs voix doutent de l’opportunité de juger un nonagénaire, soixante-dix ans après la libération des camps et la fin de la Seconde Guerre mondiale : le travail d’enquête est laborieux, les souvenirs fragmentaires et la peine encourue, entre trois et quinze ans de prison, n’a quasiment aucune chance d’être appliquée.

67 rescapés et descendants de victimes sont présents. Constitués partie civile, pour eux, il n’est pas trop tard. Beaucoup ont parcouru des milliers de kilomètres pour assister au procès, le dernier peut-être d’un ancien nazi, pour témoigner.

67 rescapés et descendants de victimes pour que vivent encore une fois les voix des victimes.

José Polard

[1] Avril 2015, http://www.lefigaro.fr/international/2015/04/21/01003-20150421ARTFIG00028-le-comptable-d-auschwitz-juge-pour-le-dernier-proces-nazi.php

Le besoin de justice ne vieillit pas

On sait combien le sentiment de culpabilité et le besoin de réparation ont partie liées, chez nous autres humains, très tôt dès notre petite enfance. Psychologiquement, l’un ne va pas sans l’autre et notre besoin de justice vient probablement de là.[1]

Récemment, certains procès et faits divers, exceptionnels, nous ont interrogés sur cette nécessité de justice quand les indices de finitude se précisent. Exceptionnels, car les différents protagonistes ont en commun d’être âgés, voire très âgés. Deux réflexions nous viennent. A chaque fois, les acteurs et les commentateurs sont troublés, comme si le grand âge plaçait les sujets concernés aux limites du monde de la justice. Et d’autre part, nous retrouvons ici à travers ce vœu que justice soit rendue, avant le « jugement dernier », cette nécessité d’être au clair, comme nous l’enseignent certains entretiens avec des vieillards.

« Une italienne reconnue victime de guerre à 98 ans », titrait un article du Monde[2].  A un âge, que la plupart d’entre nous considèrent comme dégagé des contingences de l’actualité ou des passions humaines, une femme obtenait enfin justice; elle était désormais, pleinement, une victime de guerre.

En mai 1944, âgée de 28 ans, Rosa a été violée, comme des centaines de femmes et d’hommes, dans les parages de Monte Cassino, par des soldats du corps expéditionnaire français du général Juin[3].

Enchainant somatisations et effondrements psychiques, elle ne se remettra jamais vraiment de ce traumatisme, dont on sait qu’il nous éjecte  hors du temps et dans la répétition.

Se confronter à l’injuste, c’est faire l’expérience de l’arbitraire, d’un sort incompréhensible. Pour se dégager du cri et de l’effroi, il faut bien commencer par accuser.

En 1992, ses avocats, prenant prétexte d’une sentence de la Cour constitutionnelle affirmant que la « violence sexuelle porte atteinte aux valeurs de liberté et de dignité et que sa réparation est due », ont réclamé la révision de la pension de Rosa pour « dommages moraux ».

En 2015, vingt-trois ans plus tard, c’est chose faite. Même très long, le temps de la justice peut permettre la réparation, mais ce qu’il faut être résistant, tenace, pour vivre suffisamment longtemps !

Parfois, l’effet de justice se contente d’une reconnaissance d’un dommage effectif par un tiers. Un excellent moyen métrage « Ella [4]», sur le même thème du traumatisme sexuel qui ne passe pas avec le temps, montrait comment Ella, vieille femme alcoolique, refusait  de se faire aider par ses auxiliaires de vie, qu’elle mettait en échec. Seule une jeune femme, aussi « déjantée » qu’elle, réussira à créer le contact, acceptant ce rapport de forces entre deux individualités et faisant émerger ainsi le souvenir d’un abus sexuel, lequel éclairait d’un sens nouveau des troubles du comportement réprouvés par son environnement social. Aucune bientraitance ici, juste une relation forte et vive.

En juin 2015, c’est un homme canadien de 91 ans qui avoue un meurtre commis en 1946.[5] Le début de ce processus de vérité avait commencé deux ans plus tôt, quand on lui diagnostiqua un cancer de la peau. Comme un déclic, le besoin de soulager sa conscience fût tel qu’il poussa la porte d’un commissariat pour révéler qu’à Londres, peu après la seconde guerre mondiale, il avait tué une femme dont il ignorait le nom. Cinq ans après son crime, il s’était exilé au Canada, en Ontario, où il construisit une vie de famille.
Plus de soixante plus tard (la mémoire de nos fautes est une mémoire vive !), le nonagénaire reconnut sur une photo la femme qu’il avait abattue d’une balle dans la poitrine à Londres, suite à une escroquerie. On comprend ainsi qu’un sentiment de culpabilité partiellement ou complètement inconscient trouve enfin l’apaisement par la reconnaissance de l’acte.

Soulagement pour l’un mais trouble pour la société, puisque si les autorités britanniques ont officiellement demandé l’extradition, la justice canadienne hésite: « Doit-elle approuver l’extradition d’un homme malade de 91 ans, alors que, sans sa confession, personne n’aurait jamais rien su de son crime ? »

On le voit, la justice tardive n’est pas chose simple pour l’appareil judiciaire. Nous le verifierons demain mardi, en évoquant le procès cet été, d’un ancien nazi ; procès qui nous rappelle combien ce besoin de justice passe pour les victimes, par la reconnaissance du dommage, de l’atteinte, de l’homicide.

Jusqu’à restituer une dignité bafouée.

Mais que dire alors des circonstances du procès du vieux dictateur chilien, Augusto Pinochet ?

José Polard

[1] En le mixant avec la loi du talion…

[2] Le Monde, le 26/9/2015, par Philippe Ridet

[3] Même article

[4]  De Hanne Larsen, 2009

[5] http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/07/18/un-homme-de-91-ans-avoue-un-meurtre-commis-en-1946/