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Le choix des mots, la mesure des gestes, pour une vie psychique.

L’Homme est un être de langage selon F. Dolto, en ce sens que tout « veut dire »[1]. L’être humain est en devenir de manière singulière selon qu’il est touché, nommé, ou encore regardé, considéré, et ainsi structuré dans son ensemble. L’enfant devient par ce chemin une personne, et qu’en est-il pour les plus vieux?

Chaque personne dite « âgée » est déjà nommée comme telle ce qui la dote d’une histoire, d’expériences, d’un savoir unique sur sa propre existence. Cependant, lorsque intervient une maladie, une déficience, des troubles cognitifs handicapants et l’ordonnant à la dépendance d’autres, le sujet dit « âgé » est réduit à cette place [3]. Si exiguë, qu’il en vient parfois à exprimer son unicité au travers de comportements décalés de sa convenance habituelle, adoptant des « troubles du comportement », ou plutôt des gestes sociaux troublés au regard de son équilibre et de l’ordre normatif [2].

Qu’en est-il du sujet dès lors qu’il est étiqueté comme étant « agressif », quel regard est-il dès lors porté sur lui, comment se développe-t-il ? Quel équilibre peut-il trouver dans ce mode d’expression? Peut-on suggérer qu’il est en premier lieu l’objet d’agressivité, notamment normative?

Le langage, et sa communication, qui traverse la vie du sujet participe à la structuration de son narcissisme, instance psychique qui se construit directement en lien avec l’extérieur, et notamment la qualité relationnelle, et ce, tout au long de la vie.

L’enfant que F. Dolto soignait était cet être qui souffrait de devoir être parfait, sage, et suivre la vocation parentale de les satisfaire. Cette tendance éducatrice peut se retrouver dans certains systèmes familiaux et institutionnels qui voient d’un bon œil que le vieux reste bien assagi de tout élan vital, plutôt apathique que contestataire, sans histoire. Quelle amnésie !

Vivre au même endroit car « âgés et dépendants » est-ce si raisonnable que cela ? Les signalements d’âgisme se font progressivement [3]. Un homme résidant au sein d’un EHPAD m’avait formulé sa réflexion: « pourquoi ne pas appeler ça des maisons de vieillesse ? Nous sommes tous vieux ici ! ». Serait-ce le propre de l’Homme que de chercher les dénominateurs communs qui le relient aux autres?

Est-il possible d’envisager vivre, ou faire vivre son proche, dans un établissement hébergeant uniquement des personnes communiant dans l’âge et la dépendance? Son devenir, son « projet de vie » en devient évalué et « giré » [4].

La progression de la dépendance étant souvent vécue dans le désespoir, à cela s’ajoute l’étau que forme ces « ghettos » comme certains « résidents » peuvent les nommer. Assignés à résider au sein d’un corpus sécuritaire où règne l’enfermement, la privation de libertés individuelles et intersubjectives. Car « On » (les spécialistes) sait ce qui est bien pour l’autre. Lieux d’exclusion, sources d’anxiété et générateurs de conduites phobiques, desquels il paraît plutôt sain de chercher à partir.

Alors une prise de conscience que certains maux sont liés à des abus de Langage propose concrètement de délivrer de nombreux et douloureux « mal-entendus ».

Cécile Bacchini

 

  • [1] Tout est langage, Edition Gallimard, Paris (1994)
  • [2] Les échelles et inventaires neuropsychiatriques s’attachent à les repérer (CMAI, NPI…)
  • [3] Âgisme: ensemble de discriminations liées à l’âge; selon le Glossaire du site Stop Discriminationpublié par l’Union européenne, l’âgisme est un « préjugé contre une personne ou un groupe en raison de l’âge ».
  • [4] en référence au GIR, Groupe Iso Ressources, indiquant le niveau de dépendance

Illustrations, y compris sonores: J.Polard

Donc, voilà!

Le Chat de P.Geluck

 

Chaque époque à ses modes de langage, il faut d’ailleurs remarquer que ces modes tournent sans doute de plus en plus vite mais cela n’empêche pas d’essayer de rester lucide sur ces modes qui nous font parler et, bien souvent nous permettent de ne rien dire ou parfois même nous interdisent de dire quelque chose…

Il n’y a encore que quelques années toute phrase prononcée en public se devait de commencer par la formule « J’veux dire, au niveau de… » Ces tics de langage n’ont pas disparu mais ils ont fait la place à quelques autres. Certains se veulent très connectés: « C’est grave beau, c’est hyper cool, alors j’le kiffe trop… » D’autres cherchent moins cet hyper modernisme et se contentent d’être dans le vent… Alors voilà!

« Voilà » est devenu le mot magique qui permet de se sortir de toutes les difficultés ou situations embarrassantes en faisant croire que l’on dit quelque chose et en se dispensant de dire quoi que ce soit. Interview radio ou TV, politiques ou gens du show-business, « voilà » est à chaque instant sur leurs lèvres et, du même coup, sur les nôtres… Vous avez quelque chose à démontrer, à expliquer: ponctuez vos réponses de quelques « voilà » et vous serez dispensé de tout effort de construction logique « J’veux dire, non, mais voilà quoi »… Si en plus vous parvenez à prolonger la réflexion avec un commentaire fondamental du style « genre », alors : « voilà, genre c’est juste énorme quoi »… « Voilà, voilà » pourra même servir de propos conclusif, la force de la répétition venant clore le débat…

« Voilà », comme une évidence qui s’impose… Qui poserait encore une question? Voilà, l’évidence s’impose évidemment et chercher davantage ce serait perçu comme une négation de l’évidence ou une incapacité à la reconnaître… Décidément Raymond Devos avait de tout cela une extraordinaire intuition…

« Mesdames et messieurs … Je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire.

Oh ! Je sais ! Vous pensez : « S’il n’a rien à dire … il ferait mieux de se taire! »

Évidemment ! Mais c’est trop facile ! … c’est trop facile !

Vous voudriez que je fasse comme tout ceux qui n’ont rien à dire et qui le gardent pour eux ?

Eh bien non ! Mesdames et messieurs, moi, lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! Je veux en faire profiter les autres ! »

 

On n’imagine pas à quel point ceux qui n’ont rien à dire feraient bien d’en profiter pour se taire… Voilà !

 

Michel Billé.