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La langue de bois de l’économie de l’or gris.

Je suis tombé sur la plaquette du Groupe[1] et je livre à votre réflexion quelques idées
que son texte de présentation m’inspire.

le groupeLes propos introductifs sont les suivants :

« Bien vieillir, c’est vivre bien » et « Leader européen du bien vieillir, […] connaît bien les seniors »

Je suis frappé de ce que la première phrase introduit au moins un escamotage sémantique, peut-être deux. Il ne faut jamais perdre de vue la vérité profonde et essentielle que ne cessait de marteler Michel Foucault quand il disait qu’il faut abandonner l’idée d’un discours reflet pour comprendre que tout discours est une bataille. Foucault insistait sur les effets de domination dans le discours. Imposer un cadre discursif unique est un enjeu considérable : il s’agit d’imposer un cadre à l’intérieur duquel la pensée est muselée.

Donc « Bien vieillir, c’est vivre bien », cela signifie par le glissement insidieux entre « vieillir » et « vivre » que s’opère là une évacuation de ce que peut bien vouloir dire « vieillir ». Et donc de parvenir à en penser quelque chose.
Est posé là, sous une allure irréfutable car semblant aller de soi, l’axiome « Vieillir »= « Vivre ».
Donc « Vieillir » n’aurait aucune spécificité, sinon celle d’une synonymie à « Vivre ». La question est ainsi allégrement évacuée. Non seulement c’est un impensé mais c’est un impensable implicite.

Premier escamotage. Le deuxième qui se présente lui aussi comme allant de soi c’est l’accolement du « bien » et du « vieillir ». Sur ce blog, nous sommes plusieurs à avoir eu l’occasion de dire tout le mal que nous pensions de cet usage satisfait de soi du mot « Bien » utilisé ces temps ci à toutes les sauces pour justifier les pires mensonges et les pires horreurs dont la guerre en Irak constitue le summum.

Il est donc question ici du « Bien vieillir ». Je pense avoir démontré que cette locution évacue la question du vieillissement. Avec l’accolement du « bien » et du «  vieillir » on l’évacue une deuxième fois. Et si on se posait la question de ce que ça signifie mal vieillir ? Car vieillir ce n’est pas chose facile, d’autant moins qu’on est sans cesse environné par des propos lénifiants et débilitants de ce type. Mais, ce faisant, on laisse les plus âgés d’entre nous, en faisant comme si les choses n’existaient pas, se débrouiller seuls avec cette question massive que chaque individu qui parvient à un certain âge ne peut manquer de se poser : « Qu’est ce que vieillir ?». Avec toute l’énergie psychique requise pour tenter de parvenir à opérer en soi les transformations peut-être nécessaires.

Je serai très bref sur la deuxième phrase. Simplement pour dire que, sans fard, ces gens se présentent comme le « leader européen du bien vieillir ». Bien vieillir pourrait facilement être remplacé par « industrie automobile » ou « agro-alimentaire ». Donc, à l’instar de certains qui aiment utiliser le vocable de  « langage décomplexé », on peut dire que les vieux sont un paramètre économique sans particularité dans ce monde où la marchandise est reine.

Enfin, pensant asséner le coup de grâce, la question de la vieillesse est de nouveau évacuée par l’utilisation du mot « senior » dont la seule raison d’être est de pousser les vieux hors du champ visuel.  Et dans une ultime outrecuidance, le Groupe « prétend connaître bien les seniors (les vieux) ».

Ils sont donc bien les seuls.

Mais avoir remplacé une somme considérable d’individus âgés tous différents les uns des autres par une entité générique fausse leur permet d’avoir cette ultime arrogance.

 

Alain Jean
[1] Nous choisissons de nommer par ce terme générique de Groupe, un important gestionnaire de résidences seniors et d’Ehpad, parce qu’il est emblématique d’une forte orientation de la Silver économie en France.

Territoire, proximité… Santé !

Les modes qui tournent aussi vite que les vents qui les portent font apparaître des termes qui, pour un temps au moins, occupent le devant de la scène… Il en va ainsi de deux termes complémentaires qui, ces dernières années, se sont imposés dans le vocabulaire social et médico-social et plus largement dans le vocabulaire politique: la proximité et son corollaire, le territoire…

La proximité est à la mode: partout on en chante les louanges, elle est censée permettre de voir la réalité, de partager et comprendre ce que vivent nos contemporains, de s’immerger dans la réalité, de se situer au plus près de la population, etc. La proximité c’est le terrain ! La proximité fait partie des éléments de langage que les communicants glissent immanquablement dans les discours des politiques quelles que soient leurs appartenances.

Le territoire aussi est à la mode: tout se pense aujourd’hui en « termes de territoire »… C’est là, dans les territoires, qu’il faut penser l’action, « construire un projet de territoire », en s’appuyant sur « les acteurs du territoire », avec « les ressources et les richesses du territoire »… Il s’agit de « couvrir », de « mailler » le territoire pour faire remonter, émerger les « besoins du territoire », les analyser,  les identifier pour mieux y répondre évidemment…

La conjonction des deux termes produit une construction que personne ne saurait mettre en question: « le territoire de proximité! » Ca ne s’invente pas ! La langue de bois n’a pas de limite, elle peut opérer tranquille, les territoires de proximité sont à la fois ce qu’elle a produit et le lieu réel ou virtuel de sa propre production…

Sur cette base, aucune retenue: « Bien vivre ensemble » sur un « territoire de proximité » où des « acteurs du territoire impliqués », nécessairement  « partenaires, travaillent en réseau en utilisant les « ressources du territoire » pour « placer l’usager au centre du dispositif »… L’injonction du vivre ensemble se double alors d’un discours qui tente de l’inscrire dans l’espace… Le territoire.

Mais de quoi parle t-on? Tout semble indiquer la volonté d’inscrire le propos dans le réel. Soit! Mais il s’agit sans doute avec le territoire d’une réalité virtuelle… Le territoire ce n’est ni la commune, ni l’agglomération, ni la communauté de communes, ni le canton, ni le département, ni la région… Mais ce peut être chacun de ces découpages et ce peut être tout cela… On parlera même du territoire national bien sûr.

Ne sachant pas exactement de quoi l’on parle, il convient donc de se faire plus précis. A défaut de définir le périmètre du territoire, on peut tenter de qualifier le territoire et le voici rural, urbain, évidemment mais surtout le voici qualifié par l’usage qu’ on entend faire de lui… Et voilà qu’apparaissent une multitude de territoires parmi lesquels, fleuron de la technologie administrative et de la langue qui la véhicule: « le territoire de santé… »

Vous n’y aviez pas pensé? Il existe bel et bien des « territoires de santé » à l’intérieur desquels nous avons à répondre aux besoins de la population, dans une logique de proximité avec les usagers, en utilisant les ressources du territoire, dans une logique partenariale, pour mailler le territoire afin de  couvrir les besoins, de manière à répondre aux attentes de nos concitoyens, tout en réalisant des économies à l’échelle du territoire de santé…

La gérontologie n’est pas épargnée, bien sûr. Les services à domicile vont devoir s’organiser en partenariat, pour repenser le maintien à domicile, au niveau du territoire en s’appuyant sur les ressources…

Bref, la même langue de bois s’applique quel que soit le sujet, quel que soit le problème considéré, quel que soit l’âge de la population concernée: prévention, éducation, sécurité, santé…

Santé ? Allez, à la vôtre!!!

Michel Billé