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 Du pain blanc au pain gris

                                      

 Monsieur Rob. âgé de 85 ans, veuf depuis une quinzaine d’années a basculé brutalement dans un autre monde.

Ce monsieur vivait seul dans un appartement cossu de centre-ville. Il n’avait besoin que de très peu d’aide  pour son quotidien d’homme aisé. Affirmé et indépendant il conduisait volontiers sa belle voiture aux quatre coins de la France. En effet, ce grand monsieur avait  une santé de fer et aucun antécédent médico chirurgical notable. Il marchait droit, la tête haute avec des yeux perçants derrière des lunettes cerclées. Il  était encore très respecté dans les différents cercles de notables qu’il fréquentait. Agréable de compagnie, joueur de bridge émérite, il n’avait pas de peine à remplir ses journées. En d’autres termes, malgré son veuvage, selon ses proches, «  il était  très bien avec lui-même et les autres ». L’avance en âge n’était pas ressentie et n’était donc pas une question. Les « pertes » en rapport avec son vieillissement ont  été  jusque-là survolées et assumées sans trop de retentissement dans la vie de tous les jours. Par exemple la partie de tennis hebdomadaire se jouait en double et non plus en simple.

Jusque-là il n’avait mangé que le pain blanc de la vie.

À cause d’une légère douleur il prit un antalgique sédatif contenant un opiacé. Dès la première nuit pendant son sommeil il entendit une voix de sorcière lui signifier qu’il ne pourrait plus jamais dormir comme avant.

Pris de panique, il se lève à demi conscient, monte dans son grenier et de désespoir à l’annonce de cette nouvelle se tire dessus avec un fusil. Il avait le souhait dans sa confusion, de ne pas avoir à subir cette prédiction pour lui catastrophique ; ne plus jamais pouvoir dormir.

Les circonstances feront qu’il survivra mais amputé d’un bras. Un temps en centre de rééducation aura été nécessaire avant qu’il ne puisse entrer en résidence senior soutenue par des aides techniques appropriées. Si d’un point de vue social et d’aménagements praxiques il avait retrouvé une autre autonomie, il en était tout autre quant aux conséquences psychiques

De pain blanc il ne mangeait maintenant que du pain noir.

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C’est donc un grand monsieur pantalon gris et blaser bleu marine avec blason sur le cœur qui s’est présenté pour un accompagnement gérontopsychiatrique. Il avait été fortement poussé par son médecin et sa famille pour franchir la porte de mon cabinet pourtant situé très proche de son nouveau domicile.

Habitué à être écouté il aura fallu plusieurs séances avant d’entendre une demande d’aide. Ce n’était pas facile pour lui de reconnaître sa défaillance et sa perte d’autonomie. Admettre le handicap et la dépendance conséquence d’une auto prescription. Le traitement du noyau dépressif a été une chose mais la cicatrisation psychique de la blessure narcissique en a été une autre. Bien accompagnée par sa famille proche habitant la même ville il a pu trouver grâce une de ses petites filles, l’appui mental pour favoriser la cicatrisation de la plaie psychique.

Cette petite fille dont il était très proche, venait de  réussir brillamment une entrée dans une grande école de commerce. Lui, qui avait été le représentant régional d’un mouvement patronal pendant si longtemps, retrouvait ainsi l’essence même de ce qui l’avait rendu vivant inaltérable.

Le pain noir a pu devenir pain gris.

La brutalité de l’événement traumatique chez cette personne à la vie « réussie » est venue mettre à nu le réel comme impossible qu’est la mort. C’est bien parce qu’il n’avait jusque-là pas expérimenté suffisamment psychiquement les affres de la vie que ses mécanismes d’adaptation ont été si facilement submergé.

Avec les progrès de notre société tant du point de vue de l’hygiène, de la médecine, des progrès socio-économiques il est possible, de plus en plus facilement, d’arriver à un âge avancé autonome et indépendant. La vie épanouie à la dizaine des huit (les octogénaires), sans que les  frottements, les rudesses, les déceptions de la vie viennent remettre en cause le fantasme d’immortalité devient plus fréquente en  ce début du XXIe siècle.

Une lecture banalisée de cette dizaine peut-elle être envisageable ?

 

Frédéric Aumjaud

 

Pourquoi « s’occuper » ne suffit plus !

f_172Quel rôle, quelle place pour un retraité impliqué dans un monde complexe et une société mondiale ?

Si nous sommes toujours plus nombreux à vivre plus âgés dans cette société mondiale, nous n’avons aucune référence historique d’une vie à mener en bonne santé, de plus en plus longue et à partager entre quatre, cinq voire six générations !

C’est ma situation. J’ai 78 ans.

« Le besoin de se divertir viendrait de l’habitude de travailler » Nietzsche

Voyager, découvrir le monde, rencontrer de nouvelles personnes, apprendre le violon, le grec, le jardinage, le vol à voile, s’abonner à la salle de gym… « Pour se reposer » de quarante années de carrière, c’est un choix possible et somme toute personnel; voire individualiste… même s’il est pratiqué avec d’autres personnes.

Regardons de plus près le vieillissement à partir des chiffres de l’Insee (arrondis) en France. Une grande majorité des octogénaires de 2016 déclare se sentir plus jeunes que leurs parents soixantenaires. Lesquels se sentaient vieux en 1960, à 60 ans atteints…Ils représentaient alors 18 % de la population soit 7,6 millions.

En 2015 les plus de 80 ans représentent 9 % de la population, soit 5,8 millions.

Bref, 1,8 millions de vieux en moins puisque il y a de plus en plus d’âgés qui ne se sentent pas vieux. Je suis clair ?

Actuellement, 10 millions ont entre 60 ans et 80 ans. Nous les supposons en bonne santé. Ce sont ces 20 années qui nous intéressent.

Que font/feront ces 10 millions de retraités, qui ne s’estiment pas si vieux ? [1]

Les déclinistes déclarent que le vieillissement des populations affaiblit les registres économiques et sociaux de la nation, ce qui associe l’idée de la vieillesse à celle d’une décadence individuelle et collective, et en plus, coûteuse ! Nous considérons que l’engagement dans un projet de retraite personnel et collectif construit, peut pallier, contre- balancer, au moins en partie, ces projections sombres?

Voici 20 ans, en entrant en situation de retraite, avant de me précipiter vers des distractions, j’ai entrepris 3 années d’apprentissage à l’Université, comme je l’avais fait pour préparer ma première carrière.

J’envisageai cette nouvelle étape, de 30, 40 ans et plus, comme une opportunité d’une nouvelle carrière en continuant, parallèlement, les activités familiales, amicales, d’engagements associatifs et de loisirs, tout comme je l’avais fait durant ces 40 années passées à travailler..

Ce temps d’apprentissage pour cette nouvelle étape en situation de retraite, m’a permis de « trier » les connaissances et expériences « utiles », de faire un point sur mes ignorances pour les décennies prochaines. Jusqu’à ce jour cette démarche semble bien fonctionner

Comme d’autres dans cette même situation, je me suis inventé une profession : chercheur autodidacte-artisan, avec cette spécialité : l’élaboration d’un projet de retraite et de maîtrise du vieillissement.

Pourquoi le terme d’ « artisan » ? Je voulais expérimenter mes idées dans le concret en animant ou participant à des rencontres citoyennes, à des projets de formations et d’accompagnements sur le thème « Apprendre à bien vieillir, longtemps ».

Pourquoi « retraité professionnel » ?

Réponse simple, j’avais durant 40 années, été un professionnel heureux, connu et reconnu pour quelques compétences spécifiques, appartenant ainsi à la communauté du monde du travail.

Il m’a semblé logique de continuer ce que je trouvais agréable et qui, m’avait permis de construire une vie de citoyen et de chef de famille responsable. D’autant plus essentiel dans une société où le travail est difficile, parfois déconsidéré parce que mal compris ou mal accepté.

Vous avez dit retraite ? Alors qu’il y a tant d’autres humains préoccupants. Alors qu’il y a tant de problèmes qui nécessitent de construire des réponses sérieuses, éthiques, responsables et pérennes. Alors qu’il nous faut apprendre à vivre, à être et faire ensemble maintenant que se côtoient quatre, cinq générations.

Nul n’ignore l’importance du travail comme facteur de citoyenneté et de dignité sociale (les chômeurs en savent quelque chose !). N’étant plus « encadré » dans un travail, quels que soient le secteur d’activité et le niveau hiérarchique, le retraité doit s’ouvrir l’esprit sur un village mondial où se traitent des questions de conflits, de misère, de faim, de manque d’eau potable, de destruction des environnements, de pollutions, de transports, d’éducation et de formation… sans aller bien loin, d’ailleurs, souvent sur son propre territoire, à sa porte.

S’il se donne les moyens et capacités d’évoluer par l’apprentissage tout au long de cette période de vie, il pourra alors décider de son activité, de son rôle et de sa place dans la société.

Car sinon…

Sinon le retraité se sentant désinvesti de ces valeurs de réussites personnelles et professionnelles, se met en danger par la perte d’un statut, la privation de son rôle social, et la fin de ces groupes de pairs, formé par les collègues de travail. Sinon il perd ses repères sociaux, se désengage, atrophiant une bonne part de ses capacités et moyens, de moins en moins sollicités.

Le terme « retraité professionnel » est né en 1998, de cette prise de conscience du rôle et de la place que nous avions à assurer aujourd’hui, pour demain comme une avant- garde des générations futures.

Alfred Sauvy, déclarait en 1974, au Comité de la population des Nations Unies « l’agression de l’environnement est moins une question de « surnombre » qu’une question de mode de vie… et maintenir une structure par âge plus jeune, est un facteur de progrès et de dynamisme »

Ne pas en tenir compte nous condamne tous.

 

Pierre Caro

Retraité professionnel, Chercheur auto-didacte artisan: retraite et vieillissement

 

 

[1] L’étape suivante des 90, 100 ans et plus, nous l’envisagerons d’une manière plus sage puisque nous aurons 20 années de savoirs et d’expériences… en plus.