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Quand j’aurai perdu la tête…  

Il n’est pas impossible qu’un jour, pour une multitude de raisons, et même pour de bonnes raisons, on dise de moi que je perds la tête… Déjà parfois « ma mémoire est incertaine » j’espère que « mon cœur, lui, n’oublie pas » comme chantait Mort Shuman, « il y a quinze ans à peine, il y a quinze ans déjà » Non, ça fait plus de quinze ans ? Il s’en est fallu de peu que je ne retrouve pas son nom, s’il vous plait, ne me demandez pas la date…

Ma mémoire me joue des tours et mes capacités d’orientation dans l’espace s’arrangent d’autant moins qu’autour de moi on semble s’acharner à transformer la ville, à modifier les plans de circulation à créer de nouveaux quartiers et, disons-le tout simplement, à détruire mes repères!

Bref, je perds un peu la tête et je ne vois pas comment cela s’arrangerait!

Heureusement, un chirurgien italien qui travaille dans un hôpital chinois vient de réaliser une greffe qui va certainement remplir d’espoir tous ceux qui, comme moi, craignent qu’un jour on les disqualifie au motif d’amnésie, de désorientation dans le temps où dans l’espace et autres symptômes de dégénérescence cognitive… Le professeur Sergio Canavero, vient de réussir (avec l’équipe du Prof. Xiao Ping Ren de l’université de Harbin en Chine) une greffe de tête de singe sur le corps d’un autre singe. Celui-ci aurait survécu pendant 20 heures…

Le chirurgien espère ainsi mettre au point la technique neurochirurgicale qui permettra, demain, de réaliser la même chose sur l’homme… Évidemment quelques petites questions resteraient à résoudre mais on imagine déjà des perspectives merveilleuses pour prolonger l’existence et surtout pour remettre les idées en place chez celles et ceux qui en auraient besoin[1]

D’ailleurs s’agirait-il de greffer une tête sur un corps ou un corps sur une tête? La distinction n’est pas mince et pour le donneur et pour le receveur, évidemment… Peut-on penser vivre avec le visage, le cerveau de quelqu’un d’autre? Serais-je encore moi si je vivais avec le corps d’un autre? Et celui qui vivrait avec ma tête (le pauvre !!!) serait-il lui ou serait-il devenu moi ? « Un peu d’incarnation ça ne peut pas faire de mal » nous dit mon ami Éric Fiat[2] mais là quand même, j’ai des doutes, qui incarne qui ? !

Peut-on dissocier la tête et le corps d’un individu? Le mot individu (non divisible et non divisé, au sens étymologique) a-t-il encore du sens? Laquelle des deux personnes concernées l’emportera sur l’autre du point de vue de l’identité? Qui du donneur ou du receveur gardera son nom? Pourra-t-on greffer une tête de blanc sur un corps de noir et inversement? Une tête de femme sur un corps d’homme?

On se souvient d’Arthur Rimbaud écrivant à Paul Demeny : « Je est un autre »… Il ouvrait ainsi la question des limites entre l’identité et l’altérité, invitant à mettre au travail le rapport de soi avec autrui. La fusion de l’autre et de soi interdirait désormais de penser comme Rimbaud parce que le « Je » ne serait même plus prononçable…

Qui pourrait d’ailleurs me dire « Ah je vous reconnais »…

Comment Rimbaud aurait-il pu avoir conscience de la portée prophétique de cette affirmation? Je n’est peut-être pas tout à fait un autre mais quand même !

Une multitude d’expressions de la langue française seraient alors à revisiter: perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, où avais-je la tête? Faire une drôle de tête, une sale tête, avoir une bonne tête, une tête de cochon, et comme disent les jeunes les lendemains de « teuf »: avoir la tête dans le …

Le transhumanisme va bouleverser nos vies, plus que nous ne le pensons, sans doute,  nous vivrons demain réparés, prothèsé, prolongés, augmentés, connectés…

Alors il se peut qu’un jour je perde la tête… Que je n’ai plus la tête sur les épaules, ma chance c’est que je serai trop vieux pour qu’un chirurgien s’intéresse à ce qui restera de moi et que quelqu’un ait envie de se le voir attribué…

Ce n’est pas grave, ne faites pas cette tête…

 

Michel Billé.

 

[1] Cf. M. Billé in Le plus du Nouvel Obs: http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1471859-greffe-de-tete-sur-un-singe-bientot-chez-l-homme-ce-serait-la-perte-de-notre-identite.html

[2] Eric Fiat: “Corps et âme ou qu’un peu d’incarnation ça peut pas faire de mal…” Ed. Cécile Defaut. 2015.

Quand c’est mieux c’est moins bien…

Difficile de critiquer ce qu’il est ordinairement convenu d’appeler le progrès… La modernisation galopante nous propose, chaque jour ou presque, des situations étonnantes où, sous prétexte d’amélioration du service rendu on le détériore, laissant l’usager, quel que soit son âge mais surtout s’il est âgé bien sûr, désemparé, désorienté, dépité… La violence avec laquelle la Poste, par exemple, réaménage son « espace clientèle »  et contraint désormais ses clients à s’adresser à des machines n’a d’égal que la même situation dans la file d’attente de la gare… La fonction des agents s’en trouve profondément modifiée puisque, comme à la caisse automatique du supermarché, les voici désormais employés pour nous surveiller et nous apprendre… à nous passer de leurs services. Mais ne dites rien, c’est pour améliorer les choses! Et tout cela se passe évidemment sous l’œil des caméras de surveillance d’un service public qui confond délibérément usagers et clients, qui prétend « gérer le flux tendu de la file d’attente » comme on gère un stock de marchandises et « satisfaire de mieux en mieux la demande » en diminuant le nombre d’emplois…

Car c’est là évidemment que se situe le nœud du problème : supprimer des emplois à la Poste, à la SNCF ou ailleurs, en allant toujours plus loin dans l’informatisation aveugle de la prestation…

Mais le phénomène est global, omniprésent, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous asservit et que nous ne savons comment lui résister ; on supprime de la même manière des emplois à l’hôpital ou en maison de retraite en remplaçant l’aide soignante ou l’animateur par un robot auquel on ne manquera  pas d’attribuer un prénom ou pseudo prénom[1] pour amuser la galerie et nous faire accepter l’inacceptable…

De la même manière on remplace au collège ou au lycée, à l’université, l’enseignant par un cours[2] auquel les élèves ou les étudiants peuvent accéder sur leur tablette, connectés qu’ils sont évidemment d’un bout à l’autre de la journée… On ne manquera pas d’évoquer le « parcours autonome de l’apprenant » pour justifier l’abandon dans lequel on le laisse…

Mais dénoncer tout cela, tenir ce discours, j’en suis de plus en plus conscient, est devenu très difficile, ce discours est devenu presqu’intenable justement parce que l’argument de la modernité s’impose ou plutôt nous est imposé partout. Si vous vous opposez c’est donc que vous n’êtes ni branché ni connecté, vous n’avez pas compris, vous n’avez pas évolué, vous êtes ringard… Si encore on ne vous traite pas de réactionnaire vous avez de la chance…

On oublie dans tout cela plusieurs choses: le progrès technologique n’est en soi ni bon ni mauvais, c’est le sens qu’on lui donne qui en fait la meilleure ou la pire des choses… En d’autres termes, comment se fait-il qu’à chaque fois qu’apparaît une de ces évolutions on ne se pose pas la double question de savoir ce que nous allons y gagner et ce que nous allons y perdre… Bien sûr nous allons y gagner quelque chose mais sommes-nous certains que ce que nous allons gagner est meilleur que ce que nous allons perdre ? Et d’ailleurs qui gagne? Qui perd? Peut-être même qui perd-gagne ou qui gagne-perd? Par quoi remplacera-t-on ce qui a été perdu?

C’est bien, sans doute, parce que ce que nous y perdons est moins marchand, moins rentable que ce que nous y gagnons, et que ceux qui gagnent sont convaincus de n’être pas ceux qui perdent, que le libéralisme fou qui nous oppresse nous interdit de penser…

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Alors nous l’admettons, résignés, asservis mais consentants: quand c’est mieux, c’est moins bien… Tant pis… Pour nous!

 

 

 

Ou alors écoutons un peu les vieux, de tout cela ils ont quelque chose à nous dire…

Michel Billé.

 

 

[1] « Nao: un robot de compagnie à la maison de retraite » http://www.notretemps.com 27 avril 2015.

« Zora (modèle de robot Nao) travaille comme coach pour seniors au côté du personnel d’une maison de retraite… » m.sciencesetavenir.fr 3 mai 2015.

[2] Les cours ainsi réinventés deviennent des « MOOC » (Massive Open Online Course ou cours ouverts massivement multi-apprenants) qui visent à construire pour l’apprenant un EAP (Environnement d’Apprentissage Personnel) eduscol.education.fr