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La radicalisation va-t-elle contaminer les vieux ?

 

Radicalisation, un mot très à la mode. De même pour le mot radicalisé.

Mot technocratique de l’Etat qui désigne la dangerosité émergente ou potentielle issue des banlieues populaires des grandes villes et désormais bien au-delà. Là où il y a des gilets jaunes, c’est-à-dire partout. A l’exception des centre villes huppés où logent les nantis qui ne s’imaginent même pas, tellement cela les indiffère, quelle est la vie des gens ordinaires . C’est-à-dire ceux qui vivent en dehors des centre villes huppés des grandes villes, c’est-à-dire partout. Mot technocratique d’Etat dont l’origine est à chercher dans le vocabulaire de la police. D’ailleurs, ces derniers jours, le ministre de la police ne cesse de nous marteler qu’il y a les gilets jaunes « bon enfant » à bien distinguer des gilets jaunes « radicalisés » ou « en voie de radicalisation ». Mots destinés naturellement à faire peur à la population, mais peut-être et surtout à conjurer la propre peur des gouvernants. Ils se croyaient solidement assis sur leurs privilèges, sur leurs prérogatives, sur le train train quotidien des profits exorbitants, de l’arrogante richesse tandis que les besogneux, les « sans dents », la France du sous-sol, celle où la lumière ne parvient pas, se démenait pour que les fins de mois commencent le 18 et non pas le 15.

Et voici réapparaître pour les nantis le spectre terrifiant de la  Révolution Française : les défilés de sans culottes promenant au bout de piques les têtes des nantis et des profiteurs. Horreur absolue, cauchemars abominable. Un révolutionnaire célèbre déclarait : « On ne peut pas régner impunément ». D’autant moins impunément que certains dirigeants actuels se permettent dès qu’ils en ont l’occasion d’insulter avec arrogance et mépris les pauvres gens dans le désarroi.

Ce mot de radicalisation a une histoire. Il a débuté avec les sanglants attentats odieux qui ont frappé la France en 2015 au siège de Charlie Hebdo d’abord puis le 13 Novembre 2015 ensuite. Il ne faisait pas bon alors avoir une tête d’arabe. Si tel était le cas, on était regardé de travers dans la rue, dans le métro, partout. Avec une tête d’arabe, on devenait vite un radicalisé. Signe récurrent de l’extrême effroi que suscite chez les puissants aux commandes de l’Etat cette dangerosité potentielle permanente des zones louches où vivent les pauvres.

Mais, désormais, ces zones louches s’étendent à tout le pays, à toutes les couches de la population, à toutes les tranches d’âge.

Ils sont nombreux les retraités sur les barrages aperçus ici ou là dans tout le pays depuis un mois. Retraités qui ne sont pas les derniers dans le collimateur du mépris de l’Etat : forcément, ils sont improductifs, hors-jeu de facto de la modernité capitaliste libérale dévastatrice, ils ont le « privilège » de se voir augmenter la CSG transformant leur retraite déjà maigre en une pension si dérisoire qu’elle en devient incompatible avec une vie décente. Avec une vie tout court. « Je ne peux plus offrir de cadeau de Noël à mes petits enfants » disait une grand-mère effondrée, relayée par tant d’autres. Ou ce retraité de 65 ans qui repart au travail. Il assure la traversée de la rue pour les enfants des écoles. « Je récupère ainsi 200€ par mois. Rajoutés aux 965€ de ma pension de retraite, j’y arrive un peu mieux. Mais jusqu’à quand tiendrais-je à ce rythme ? J’ai peur de ne pas pouvoir le faire après 68 ans, qu’est ce que je deviendrai, alors ?» Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chantait Léo Ferré. Pendant ce temps, les 1% les plus riches du pays ont vu en un an leurs revenus augmenter de manière substantielle. Sans rien faire.

Sans compter que si les retraités les plus âgés ne sont physiquement plus capables d’être sur les barrages, en maints endroits ils sont expressément et explicitement représentés par leurs enfants ou petits enfants.

Victor Hugo écrivait : « Ces hommes hérissés, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte bonne et douce, le Progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la masse au poing, le rugissement à la bouche. »

Ce qui à défaut de justifier les « débordements » et la casse permet au moins de comprendre l’exaspération des « barbares de la civilisation » d’aujourd’hui.

Mais d’où viennent les débordements ? J’ai lu ce matin sur un réseau social ce récit de la manifestation du Huit Décembre à Bordeaux, corroboré par le témoignage de nombreux participants :

« Comme pas mal d’entre vous le savent, je suis un gilet jaune et hier j’étais avec des amis dans la manif de Bordeaux et franchement c’était horrible à vivre. Nous sommes partis de la Place de la Bourse, direction Place Pey Berlan en passant par Saint Michel et le Palais de Justice. Le tout sans aucun souci, nous étions au bas mot 6000  Gilets Jaunes. Une fois arrivés Place Pey Berlan, à peine cinq minutes s’écoulent et les premiers gazages des CRS surviennent directement sans raison aucune. Il y avait même des Gilets Jaunes assis devant les CRS. Dix minutes plus tard, le premier blessé grave, un homme a pris un coup de matraque sur le crâne et est tombé raide, nous avons ouvert un passage aux pompiers en faisant une chaîne humaine et là, les CRS ont tiré sur pompiers. Quelques minutes plus tard un homme a pris un flash-ball en plein visage et a eu la joue carrément arraché, un autre visé en tir tendu par une grenade anti-émeute (d’ailleurs d’un type interdit par l’UE) a perdu sa main. Il y avait des gens avec le visage en sang, partout des visages ensanglantés, des coups de flashball dans tous les sens au visage, aux jambes, dans le dos. Mêmes des handicapés en fauteuil roulant, des vieux ont été gazés. L’Etat nous a délibérément attaqué sans sommation. Ils nous ont chargé, frappé, matraqué, mutilé pour certains. C’est une honte : trop de gens souffrent. Il y a parmi nous des jeunes, des vieux, des gens de tous milieux. Les gens se réveillent et là le gouvernement nous menace. Nous subissons des intimidations des services de police, des arrestations, des interpellations,  des menaces. Ca va trop loin »

Certes une radicalisation est possible. Particulièrement chez les vieux, les retraités qui pourraient bien devenir un bouc émissaire désigné par le pouvoir. « Ces vieux, ces improductifs, ceux qui ne sont pas en marche mais à l’arrêt et qui profitent du travail d’autrui ».

Discours intolérable qui tient pour chose dérisoire le travail que tous ces vieux retraités ont produit chacun pendant des dizaines d’années.

Les gens sont poussés à la radicalisation. Mais la vraie radicalisation n’est- elle pas celle des nantis dont la voracité est sans limite et de l’Etat à son service prêt à brutaliser son peuple pour assouvir ses appétits égoïstes ?

 

Alain Jean