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L’injonction faite aux aidants familiaux de ne pas culpabiliser…et celle de ne pas défaillir.

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Ah ! Cette culpabilité des aidants ! En tout congrès, en tout article, voilà une notion gérontologique[1] devenue le passage obligé, une sorte de tarte à la crème « clinique ou théorique ». L’alfa et l’oméga qui aurait cette vertu, en toutes situations, où la famille impliquée est en difficulté, de tout expliquer. Cette culpabilité, il faudra ensuite la soupeser, la mesurer (constitutive du fameux fardeau), l’analyser, la soulager.

J’y vois là un signe parmi d’autres de notre paresse intellectuelle, pour ne pas penser la complexité de ces situations. Et surtout leur unicité. Bref, pour penser conformément. Mais est-ce encore penser ?

Commençons par une idée de base. Derrière tout sentiment de culpabilité, il y a une défaillance[2], sa nature et son intensité sont des indices déterminants. Un aidant familial, appelons-le parent, est ordinairement (dirait Winnicott) défaillant, banale et triste illustration de notre difficulté à protéger les faibles. De cette défaillance ontologique s’origine la nécessité du groupe et le besoin des autres, et probablement même l’incroyable capacité de l’espèce humaine à se développer. Mais avant d’évoquer la culpabilité, commençons par l’innocence.

La caractéristique de la petite enfance, on sera tous d’accord si on prend le temps de se dégager des premières idées simplistes, c’est bien l’innocence (et son corollaire, l’insouciance). Cette innocence ne signifie pas qu’un enfant ne puisse pas être agressif, violent ou pulsionnel, notamment envers les autres, mais il n’en a pas la conscience, il n’en a pas la connaissance. Les deux s’acquièrent,  quoiqu’en disent les tenants d’un déterminisme génétique absolu considérant que chaque caractéristique humaine a son gène.

On ne peut que constater chez chaque enfant, la mise en acte de comportements cruels[3] avec son environnement très proche… mais en toute innocence ! Indice qu’il n’a pas encore accédé à l’altérité, à la fois décentration de soi et attention à l’autre, étape essentielle qui passe par son accès aux règles de vie familiale et sociale, avec leurs limites et interdits qui les structurent, une fois intériorisés.

En raccourci, par la confrontation, la familiarisation avec les idées de culpabilité conscientes et inconscientes(les plus difficiles à désamorcer), il pourra, grâce à l’accès à une capacité de sollicitude, les dépasser par une position de responsabilité.[4]

A l’inverse, la caractéristique majeure de l’âge adulte, c’est (faire avec) le sentiment de culpabilité[5]. Et son corollaire, la perte de l’insouciance. J’ai bien conscience d’être un peu provoquant en affirmant ceci, puisque d’ordinaire on associe cette étape à la notion de responsabilité. C’est vrai, c’est plus noble. Pourtant…

– Certains se défendent de l’idée de culpabilité, c’est ainsi qu’on peut décrypter ce qui anime ces trentenaires ou ces quincagénaires, dénommés adulescents  ou quincados. Ils refusent vent debout engagement et responsabilités, mais surtout toute proximité mentale avec des sentiments de culpabilité. La Silver économie l’a parfaitement compris, submergeant ces âges de biens de consommation ciblés, pour ne pas penser, et donc pour ne pas culpabiliser. On achète comme on peut une tranquillité d’esprit, en détournant notre attention, ça devient même un marché[6].

– D’autres souffrent du sentiment de culpabilité, il suffit d’écouter un grand nombre de parents à propos de leurs enfants et leurs adolescents pour entendre ceci : qu’est-ce que j’ai fait ou pas fait, pour qu’il soit ainsi en difficulté, en échec, malheureux… Et encore, le plus souvent, ces idées sont gardées par devers soi, travaillant chacun, psychiquement, en profondeur.

Cette plainte nous accompagne tous, plus ou moins, en tant que parents, encore plus dans les moments de crise, même si nous nous en dégageons par l’échange, la raison ou bien mieux, par un acte, véritable équivalent d’une nouvelle donne.

Que traduit-elle alors cette plainte ? Notre impuissance, plus précisément notre sentiment d’impuissance. Une impuissance à le protéger, à le réparer, à modifier cette réalité blessante ou pire encore, impuissance à revenir au temps d’avant pour changer ce qui s’apparente à un destin. Ce sentiment d’impuissance est surtout l’envers de ce qui rôde en nous, plus ou moins consciemment : nos rêves de toute puissance, issus de l’enfance, lesquels ne sont rien d’autre qu’un désir radical de « commander » la réalité.

-Nous ne sommes pas surpris dès lors, de rencontrer ces mêmes problématiques lors du temps des aidants dans leur relation avec un parent âgé vulnérabilisé. Nous y reviendrons dans un prochain article.

L’idéologie du Bien vieillir, un vieillissement à la Walt Dysney …

Il y a belle lurette que le « Silver immobilier[7] » se sert  de cette idée de culpabilité comme argument :

-tantôt pour expliquer la mauvaise image des EHPAD ; celle-ci ne serait que la projection de la mauvaise conscience de placer son parent. Sous-entendu, ça va bien par ailleurs…

-tantôt en finançant en permanence des campagnes sur l’image et les mots[8]. La voilà, la logique du Bien-vieillir, ce vieillissement à la Walt Dysney qu’on nous vend: « Construisons un monde où tous les seniors vieillissent bien et leurs familles aident bien.» Farce ou réalité, à chacun de faire sa propre opinion.

Concrètement, c’est là toute la force du marché,  il s’agit de monnayer notre culpabilité en dépensant. Nul doute qu’il existe une sorte de deal entre les pouvoirs publics et les représentants de cette industrie.

A suivre, une 2 ° partie, «  de la culpabilité à la culpabilisation des aidants », puis une dernière partie, « de la culpabilité à la contribution des aidants».

 

José Polard

[1] Vous n’avez pas l’impression que dans le territoire de la gérontologie, ça tourne en rond ?

[2] Je ne distingue pas pour le moment la défaillance dans ses dimensions, « objective» d’une part et  de réalité psychique, d’autre part.

[3] Winnicott a particulièrement porté son attention sur ce fait anthropologique : « Nous devons faire l’hypothèse d’une relation d’objet précoce cruelle »in le développement affectif primaire. Une des raisons profondes de l’attachement d’’un humain à sa mère, comme réparation jamais satisfaite de l’insouciante cruauté de nombres d’enfants à son égard ?

[4] Cette position de responsabilité est souvent associée à l’idée d’accès à l’autonomie de l’enfant. En caractérisant de dépendants certains vieux vulnérabilisés par la maladie, il est  proprement scandaleux de les priver de cette position de responsabilité vis-à-vis des autres, qu’on observe pourtant du matin au soir, au quotidien.

[5] A notre insu, le plus souvent.

[6] Lire Bernard Stiegler.

[7] J’appelle « Silver immobilier » ce pan de la silver économie qui obéit à la logique de l’industrie de la construction, de la gestion immobilière.

[8]. La Silver économie écrit pour nous un story-stelling qui nous demande très peu d’efforts mentaux, plutôt une paresse intellectuelle : encore une fois, dépenser pour ne pas penser.

Les mots peuvent-ils agir sur votre physique ?  http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2016/06/12/quand-les-mots-agissent-sur-votre-physique/

 

Les anciens, une chance pour le climat 

terre-planete-fragile-Nous animons un petit groupe  de retraités, entrecroisant réflexions et actions, avec deux partenaires, La Fondation Charles Léopold Mayer[1] et le Gérontopole des Pays de Loire[2].

 

Notre intérêt? Les conséquences de l’allongement de l’espérance de vie dans une société mondiale où nous sommes toujours plus nombreux et plus âgés
La rencontre internationale Climat Chance Nantes[3], nous est apparue comme une opportunité pour faire connaître les situations parfois bien particulières des personnes âgées -elles représentent presque la moitié des électeurs entre 18 et 59 ans (24 % – 51%)- face aux conséquences des changements climatiques ; mais aussi d’évoquer la responsabilité des âgés dans leurs modes de vie, leurs comportements, les choix de consommation et de leur environnement.

Ces seuls constats nous obligent, c’est notre postulat et celui de la COP21,  à des politiques nouvelles pour répondre à des conditions de vie souhaitées ou imposées (santé, habitat, transports, loisirs, environnements… ) face aux migrations nationales (climat plus doux, proximité familiale, retour au lieu de naissance…) et particulièrement à celles des personnes âgées des pays situés dans des zones de transformations climatiques (température, tornades, sécheresses …) et obligées de fuir pour survivre.

Une politique nouvelle pour l’harmonisation des relations dans le partage des emplois entre deux, trois jeunes générations pour réaliser une carrière professionnelle avec les retraités assurés d’une pension… mais de plus en plus contraints à trouver un nouvel emploi (pension trop faible, retraite incomplète, retour au domicile des enfants en perte d’emploi, contribution aux coûts des études des petits-enfants…).
Des zones de productions vont devoir changer de région, déplaçant ainsi les emplois ; dans cette logique, les aînés éprouveront quelques difficultés pour quitter leur lieu de vie à la veille de leur vieillesse.

Une politique nouvelle nécessitant des formations aux nouvelles professions (productions moins polluantes en CO2, engrais, pesticides, alimentations humaine et animale), qui ne seront plus transmises par les expériences et connaissances des aînés, mais par des assistants numériques robotisés… Que deviendront leurs savoirs, leurs expériences ? Engloutis dans la modernité ? Et s’ils ont la nécessité d’une reconversion (licenciement après 50 ans) ou le besoin d’un complément de travail durant leur retraite, on imagine les difficultés d’insertion.

Une politique nouvelle de responsabilité[4] des personnes âgées. Nous sommes, ceux en retraite depuis les années 1980, la première génération à vivre 20, 30 ans et plus, en situation de retraite.

Nous n’avons pas, à notre disposition, de modèles historiques de sociétés où se cotoient quatre, cinq générations, dont deux, voire trois simultanément en situation de retraite (la plupart des jeunes retraités ont leurs parents, et de plus en plus leurs grands-parents) ; une société où les plus de 60 ans représentent quasiment la moitié des électeurs en France, mais aussi des consommateurs ! Quelques chiffres : 13 millions actuellement soit 24 % de la population aujourd’hui et plus de 23 millions en 2060…

Une part des difficultés actuelles de la société est due à nos politiques d’après-guerre où il fallait reconstruire et jouir, c’est-à-dire consommer,  dans une course au toujours plus, alimentée par les progrès des sciences et des technologies.

Nous, retraités, avons à écrire cette histoire à travers nos engagements personnels et collectifs.
Nous le pourrons si nous demeurerons connus et reconnus par nos qualités professionnelles dans des activités bénévoles ou non, lucratives ou non, quels que soient la profession, le secteur d’activité, le niveau hiérarchique.
C’est pourquoi nous défendons la qualification de « retraité (e) professionnel (le) », si possible virtuose, qui fait bien ce que les autres ne peuvent ou ne veulent pas faire. Il nous semble que c’est aussi le rôle et la place des aînés, recevant pension sans obligation de produire, d’oser pour accompagner les plus jeunes, sans risquer la sanction d’un licenciement.
Nous souhaitons demeurer attractifs en continuant de nous intéresser à la vie de la société, à travailler pour en changer certaines règles, afin de partager pour construire la paix et le bonheur[5] dans un long vieillissement en bonne santé.
Enfin, nous considérons avoir une responsabilité spécifique en accompagnant les personnes malades ou handicapées, ne serait-ce que par notre seule présence. Car comment prétendre développer la santé si nous sommes ignorants de ceux qui souffrent ?

 

Pierre Caro

[1] La Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (fph) est une fondation de droit suisse. Elle veut contribuer à l’émergence d’une communauté mondiale et intervient dans les champs de la gouvernance, de l’éthique et des modes de vie durables.

[2] http://www.gerontopole-paysdelaloire.fr/

[3] Climat chance, rencontre internationale à Nantes, 26/28 septembre 2016

[4] Bien différente de la culpabilisation actuelle suite au discours ambiant sur le coût du vieillissement…

[5] Sans méconnaitre les réalités humaines complexes…