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Le défi d’une culture de la responsabilité chez les retraités et personnes âgées

Dans le conte philosophique de Voltaire, publié en 1748, “Le Monde comme il va”, reflet de la société de Voltaire à son époque, nous trouvons une analyse fine et extrêmement perspicace, qu’on dirait presque de notre propre époque.

Dans ce conte, les génies qui président l’empire du monde se trouvent en colère contre les excès des Perses.

L’ange Ituriel, un de ces génies, confie une mission au Scythe Babouc : se rendre à Persépolis et observer ses habitants accusés de tous les maux, afin de lui rendre un compte rendu fidèle qui déterminera, s’il faut châtier ou exterminer la ville.

Arrivé à Persépolis, Babouc observe le comportement des habitants de la ville, et y découvre un monde où règne la violence, l’injustice, le vice, le crime.

Babouc déchiré tantôt par la violence de cette ville, tantôt par quelques manifestations de vertu chez ses habitants, s’étonne : “Inexplicables humains, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?” Ce monde devrait-il être détruit ?1

 Edgar Morin déclare en 2013 «Tout indique que nous courons à l’abîme et qu’il faut, si possible et s’il en est encore temps, changer de voie.» (E.Morin, 2013).

 «Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils en voient la nécessité que dans la crise» Jean Monnet2

 L’âge de la retraite est aussi celui de deux tiers de vie accomplie, et la vie c’est le changement.

Il est donc toujours temps de changer de voie, il suffit, c’est là le triste constat, que nous le voulions, que nous en ayons le courage, ensemble, pour développer nos capacités et moyens de demeurer des citoyens, acteurs, d’une société mondiale entre trois, quatre, voire cinq générations, sans être esclaves d’un avenir gouverné par l’intelligence artificielle.

Nous connaissons « bassesses et grandeurs, vertus et crimes » bien au-delà de nos territoires de vie puisque nous sommes informés, depuis ces dernières décennies, dans les secondes, souvent visuellement, de l’événement produit à l’extrémité du monde.

Retraités, donc aînés, nous sommes en partie, responsables de la situation actuelle du monde.

Forts de nos expériences, face à l’obligation ou la nécessité morale de répondre et d’assumer nos responsabilités, de nous porter garants de nos actions ou de celles des autres, nous devons participer de façon active à une autre voie pour une société mondiale de paix et de bonheur en étant connus et reconnus dans nos aptitudes et nos compétences.

Celles-ci commencent par l’éducation, la formation, se développent par les apprentissages tout au long de la vie.

Il nous appartient d’apporter la preuve de leurs réalités, aux autres d’en reconnaître le bien fondé.

Ce troisième tiers de vie est une nouvelle chance de construire ce que bien souvent les contraintes de la carrières ne nous ont pas permis.

Osons un défi, celui d’une « nouvelle carrière », demeurons professionnels dans une profession choisie, apprise, comprise afin d’en exercer les compétences avec bonheur dans un développement personnel et collectif.

Devenir « retraité professionnel » c’est marquer sa volonté de vivre un long temps de retraite et de vieillissement, en bonne santé – nous savons que le travail, exercé avec plaisir, est le meilleur vaccin contre un vieillissement trop rapide – de façon bénévole ou lucrative pour des raisons personnelles, en s’engageant, par exemple, pour recentrer la science sur le vrai, l’art sur le beau, et la culture sur le bien.

Si le programme vous plaît, rejoignez nous !

Pierre Caro

retraité professionnel

1Extrait de l’Alliance pour les sociétés responsables et durables, les cahiers de propositions Yolanda Ziaka

2Jean Monnet 1888-1979 promoteur de l’atlantisme et du libre échange, il est considéré comme l’un des pères de l’Europe.

Gilles et John : à nos « vieux »!

 

 

Gilles et John sont deux complices de gradins ; oui, tous deux sont des pères-supporters de l’équipe de rugby de leur fils. Ils se retrouvent quasiment tous les week-ends pour les entraînements et ont lié au fil des tournois une sympathie qu’ils apprécient retrouver. En plus, John apporte toujours sa glacière pleine de bons trucs qu’il a préparés pour lui et son fiston. Gilles en profite souvent ; lui, il ne se prend pas la tête pour ça car il sait qu’il y aura toujours les buvettes et les stands de grillades pour se restaurer ; il apprécie vraiment la générosité de John.

« Allez les gars, vous êtes prêts, vous êtes des champions, on met le paquet, on va les écraser ! »

Gilles s’étonne que John ne lui parle que de galères au retour de ses vacances. Gilles, lui, a passé ses dernières sur l’Ile de Porquerolles dans une propriété familiale. John, lui, s’est saigné pour offrir à ses gosses et sa femme une semaine dans un camping sur la côte Atlantique, mais sur les trois semaines ils se sont « gelés les miches » comme il dit avec amertume à cause « du temps pourri » ; en plus, de retour « au bercail », ils ont cuit dans leur appartement mal isolé à cause de l’épisode caniculaire.

Gilles, lui, lorsqu’il rentre de vacances, il est plutôt serein, il reprend doucement le rythme, même s’il travaille beaucoup, profitant d’agréables soirées, de la fraîcheur du soir au bord de sa piscine ; il propose spontanément à John de venir quand il veut dès le printemps prochain. John aurait bien aimé pouvoir acheter la maison que ses parents avaient faite construire dans les années 70 ; mais le quartier il a drôlement changé de saveurs, « avant c’était popu, y’avait que des ouvriers ici », mais depuis quelques temps la politique de la ville a évolué, et John et sa femme ne pouvaient pas envisager de supporter la taxe foncière trop élevée, les frais d’entretien, en plus des places de stationnement devenues payantes.

Un promoteur a proposé des appartements à des prix intéressants pour les résidents alors ils se sont dit qu’au moins ils resteraient dans la même commune.

« A la mêlée ! Allez ! On pousse ! On pousse ! »

Personne n’a pu garder cette maison. Ni ses frères et sœurs, ni ses parents qui avaient prévu le coup d’ailleurs, voyant le coût de la vie augmenter ; après plusieurs années de réflexion avant leur retraite ils ont pris la décision de s’exiler au grand air pour profiter de la nature. Ils ont atterri à Tarbes, une commune des Pyrénées Atlantiques. Avec la vente de leur maison de ville ils ont pu s’en offrir une plus grande pouvant accueillir tous leurs enfants ; pas trop loin des stations de ski, c’est plutôt pas mal. Ce qu’il y a, c’est qu’ils ne partagent plus le quotidien de la famille, et ne voient pas suffisamment leurs petits-enfants ; et puis, il y a beaucoup de route, John n’y va pas autant qu’il le souhaiterait. Ses parents non plus ne montent pas autant qu’ils le pensaient car le plein de gasoil vide le budget du mois avec leur mince retraite d’ouvriers. Ils comptent. Pourtant ça le tente bien le grand-père lorsqu’il y a match, il voudrait bien être dans les gradins pour partager ça avec son fils.

« Allez, allez, bouge-le celui-là ! Oh l’arbitre ! Y’a un en-avant là !!»

Gilles est satisfait de voir que l’équipe de son fils progresse de tournoi en tournoi ; il est déjà excité par les prochaines rencontres régionales ; ça tombe bien il vient juste de s’offrir un nouveau SUV pour fêter ses 45 ans ; c’est top, il va pouvoir embarquer son fils, et propose à John de faire la route ensemble, ça sera plus fun ! John, lui, est plutôt soulagé, car les 200 bornes vont faire mal au portefeuille, et puis sa berline année 2007 elle en a fait de la route, elle consomme sérieux, et le péage, ça fait mal !

« Allez les gars, c’est du beau jeu ça ! On ne lâche rien, on tient bien sa défense ! »

John, lui aussi est content que l’équipe monte, mais il pense déjà à la licence qu’il va falloir payer ; et puis son fiston il grandit, il va devoir lui payer un nouveau maillot, les chaussures qui vont bien, et toute la panoplie. C’est un vieux rêve de vivre tous ces moments de complicité avec son fils, oui un vieux rêve dont il a hérité de son propre père, mais voilà, dans les années 80 le sport ça coûtait moins cher, surtout le rugby, non ? Il réfléchit.

Son « vieux » était pourtant chauffeur de camion-citerne pour une entreprise viticole de la région, et sa mère travaillait dans les sécheries de morue de la ville, ils ne gagnaient pas des cents et des milles, mais il y avait toujours de quoi manger, de la viande à tous les repas, ils payaient sans trop de peine les frais de logement, et assuraient la vie d’un foyer de cinq personnes ; il se souvient aussi qu’ils partaient pour les vacances d’été en chalet sur la côte.

Et pourtant la femme de John elle bosse aussi ! Oui, elle travaille 40h par semaine pour une grande enseigne de bricolage du secteur ; c’est vrai qu’elle a des horaires décousus avec un planning de roulements au mois, avec parfois des pauses de 3h30 en début d’après-midi, ils doivent mettre les enfants à la garderie, au centre de loisirs, et ça coûte tout ça…

« Et oui ! C’est un essai pour l’équipe résidente !! »

A l’approche de Noël, Gilles demande à John ce que son « drôle » a commandé. John renifle un coup et explique que le Père Noël est au régime cette année, qu’il s’est serré la ceinture en somme, « ça ne va pas lui faire de mal à ce vieux papi », lance-t-il avec ironie.

John et sa femme ont pourtant été prévoyants, car dès la rentrée scolaire ils avaient anticipé en échelonnant sur trois mois les achats de Noël pour leurs trois enfants ; c’est une offre promotionnelle de crédit à la consommation qui leur avait mis la puce à l’oreille, du coup, ça échelonne les frais. En même temps, dans les mois prochains John sait déjà qu’il faudra déjà penser au budget vacances ; même si les chèques-vacances qu’il a grâce à son comité d’entreprise l’aident bien, il faut le reconnaître. Gilles, lui, a envie de se faire plaisir pour ce Noël, surtout pour son dernier car il a eu de supers notes au premier trimestre.

« Et… transformation !! Les résidents sont revenus en tête !»

Gilles confie à John qu’il réserve une surprise à sa femme ; il l’invite au restaurant étoilé en face du Grand Théâtre de Bordeaux. « Elle en a toujours eu envie ; elle passe devant lorsqu’elle fait ses emplettes en ville ; ça se fête 20 ans de mariage, quand même ! ».  John lui relate leurs 15 ans de mariage, ils avaient loué une salle des fêtes champêtre dans l’Entre-deux mers ; ce fut une belle fête, et sa femme avait eu la gentillesse de prévoir de ne pas trop boire quand même pour pouvoir rentrer le soir en toute sécurité, il y avait de la route, fallait assurer ! Gilles et sa femme prendront certainement un taxi pour rentrer de leur soirée.

« Oh, y’a faute là !! »

Gilles est épaté par le match que jouent leurs gamins. « Ils sont gaillards nos mômes ! ». Oui, ils sont forts mais John explique que, depuis l’arrivée de son dernier, son fils s’est remis à faire pipi au lit ; leur médecin traitant leur a conseillé d’aller consulter un psychologue. « Oui, tu verras, on a aussi dû envoyer le nôtre en voir un, ça s’est plutôt bien passé ; il faisait des terreurs la nuit, en quelques mois c’est passé. Il doit bien y en avoir dans votre secteur. Nous, c’était pratique, on en avait trouvé une dans notre rue. »

Le fils de John, lui, est sur liste d’attente au Centre médico-psycho-pédagogique de secteur.

« La tactique les gars, la tactique ! Allez, on a un point d’avance là, on ne se relâche pas ! »

Gilles et John parlent aussi des actualités. « Et toi Gilles, tu en penses quoi des Gilets jaunes, la violence, tout ça déborde, non ? Je ne sais plus trop quoi penser ; je les comprends les mecs, on trime et on n’a rien. J’irais bien moi manifester mais ma femme m’en empêche, je fais de la tension, et puis sans ça, je ne sais pas si je pourrais… ? Enfin, ça doit te paraître exagéré tout ça, tu n’es pas forcément concerné, hein, t’en penses quoi franchement ? ».

« Et bien, tu vois, si je devais me prendre la tête à regarder les promos pour bouffer, à engueuler mes fils parce qu’ils rentrent de l’école avec un trou dans leur jean tout juste acheté, à me dire que l’on va se priver d’aller prendre l’air en bord de mer quand il fait beau parce que l’essence coûte trop cher ; tu vois, je crois que je ne serais pas capable de supporter tout ça, tout ce que tu me dis des soucis de ta vie. Les mecs là, que l’on nomme les Gilets jaunes, ce sont des pères comme toi et moi, des fils, des maris, des potes, des salariés en plus ; et malgré tout ils ont la niaque et l’humilité pour manifester haut et fort ce que moi je garde en tête mais que je ne préfère pas imaginer car je sais que je ne suis pas fait pour survivre !».

« Les gars, je sais que vous êtes déçus ! L’égalité c’est dur à digérer, mais ce n’est que partie remise ! Allez, vous avez fait un beau match, on les aura la prochaine fois… »

Gilles et John s’embrasseront désormais pour se saluer lors des prochains matchs.

 

Cécile Bacchini

 

La radicalisation va-t-elle contaminer les vieux ?

 

Radicalisation, un mot très à la mode. De même pour le mot radicalisé.

Mot technocratique de l’Etat qui désigne la dangerosité émergente ou potentielle issue des banlieues populaires des grandes villes et désormais bien au-delà. Là où il y a des gilets jaunes, c’est-à-dire partout. A l’exception des centre villes huppés où logent les nantis qui ne s’imaginent même pas, tellement cela les indiffère, quelle est la vie des gens ordinaires . C’est-à-dire ceux qui vivent en dehors des centre villes huppés des grandes villes, c’est-à-dire partout. Mot technocratique d’Etat dont l’origine est à chercher dans le vocabulaire de la police. D’ailleurs, ces derniers jours, le ministre de la police ne cesse de nous marteler qu’il y a les gilets jaunes « bon enfant » à bien distinguer des gilets jaunes « radicalisés » ou « en voie de radicalisation ». Mots destinés naturellement à faire peur à la population, mais peut-être et surtout à conjurer la propre peur des gouvernants. Ils se croyaient solidement assis sur leurs privilèges, sur leurs prérogatives, sur le train train quotidien des profits exorbitants, de l’arrogante richesse tandis que les besogneux, les « sans dents », la France du sous-sol, celle où la lumière ne parvient pas, se démenait pour que les fins de mois commencent le 18 et non pas le 15.

Et voici réapparaître pour les nantis le spectre terrifiant de la  Révolution Française : les défilés de sans culottes promenant au bout de piques les têtes des nantis et des profiteurs. Horreur absolue, cauchemars abominable. Un révolutionnaire célèbre déclarait : « On ne peut pas régner impunément ». D’autant moins impunément que certains dirigeants actuels se permettent dès qu’ils en ont l’occasion d’insulter avec arrogance et mépris les pauvres gens dans le désarroi.

Ce mot de radicalisation a une histoire. Il a débuté avec les sanglants attentats odieux qui ont frappé la France en 2015 au siège de Charlie Hebdo d’abord puis le 13 Novembre 2015 ensuite. Il ne faisait pas bon alors avoir une tête d’arabe. Si tel était le cas, on était regardé de travers dans la rue, dans le métro, partout. Avec une tête d’arabe, on devenait vite un radicalisé. Signe récurrent de l’extrême effroi que suscite chez les puissants aux commandes de l’Etat cette dangerosité potentielle permanente des zones louches où vivent les pauvres.

Mais, désormais, ces zones louches s’étendent à tout le pays, à toutes les couches de la population, à toutes les tranches d’âge.

Ils sont nombreux les retraités sur les barrages aperçus ici ou là dans tout le pays depuis un mois. Retraités qui ne sont pas les derniers dans le collimateur du mépris de l’Etat : forcément, ils sont improductifs, hors-jeu de facto de la modernité capitaliste libérale dévastatrice, ils ont le « privilège » de se voir augmenter la CSG transformant leur retraite déjà maigre en une pension si dérisoire qu’elle en devient incompatible avec une vie décente. Avec une vie tout court. « Je ne peux plus offrir de cadeau de Noël à mes petits enfants » disait une grand-mère effondrée, relayée par tant d’autres. Ou ce retraité de 65 ans qui repart au travail. Il assure la traversée de la rue pour les enfants des écoles. « Je récupère ainsi 200€ par mois. Rajoutés aux 965€ de ma pension de retraite, j’y arrive un peu mieux. Mais jusqu’à quand tiendrais-je à ce rythme ? J’ai peur de ne pas pouvoir le faire après 68 ans, qu’est ce que je deviendrai, alors ?» Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chantait Léo Ferré. Pendant ce temps, les 1% les plus riches du pays ont vu en un an leurs revenus augmenter de manière substantielle. Sans rien faire.

Sans compter que si les retraités les plus âgés ne sont physiquement plus capables d’être sur les barrages, en maints endroits ils sont expressément et explicitement représentés par leurs enfants ou petits enfants.

Victor Hugo écrivait : « Ces hommes hérissés, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte bonne et douce, le Progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la masse au poing, le rugissement à la bouche. »

Ce qui à défaut de justifier les « débordements » et la casse permet au moins de comprendre l’exaspération des « barbares de la civilisation » d’aujourd’hui.

Mais d’où viennent les débordements ? J’ai lu ce matin sur un réseau social ce récit de la manifestation du Huit Décembre à Bordeaux, corroboré par le témoignage de nombreux participants :

« Comme pas mal d’entre vous le savent, je suis un gilet jaune et hier j’étais avec des amis dans la manif de Bordeaux et franchement c’était horrible à vivre. Nous sommes partis de la Place de la Bourse, direction Place Pey Berlan en passant par Saint Michel et le Palais de Justice. Le tout sans aucun souci, nous étions au bas mot 6000  Gilets Jaunes. Une fois arrivés Place Pey Berlan, à peine cinq minutes s’écoulent et les premiers gazages des CRS surviennent directement sans raison aucune. Il y avait même des Gilets Jaunes assis devant les CRS. Dix minutes plus tard, le premier blessé grave, un homme a pris un coup de matraque sur le crâne et est tombé raide, nous avons ouvert un passage aux pompiers en faisant une chaîne humaine et là, les CRS ont tiré sur pompiers. Quelques minutes plus tard un homme a pris un flash-ball en plein visage et a eu la joue carrément arraché, un autre visé en tir tendu par une grenade anti-émeute (d’ailleurs d’un type interdit par l’UE) a perdu sa main. Il y avait des gens avec le visage en sang, partout des visages ensanglantés, des coups de flashball dans tous les sens au visage, aux jambes, dans le dos. Mêmes des handicapés en fauteuil roulant, des vieux ont été gazés. L’Etat nous a délibérément attaqué sans sommation. Ils nous ont chargé, frappé, matraqué, mutilé pour certains. C’est une honte : trop de gens souffrent. Il y a parmi nous des jeunes, des vieux, des gens de tous milieux. Les gens se réveillent et là le gouvernement nous menace. Nous subissons des intimidations des services de police, des arrestations, des interpellations,  des menaces. Ca va trop loin »

Certes une radicalisation est possible. Particulièrement chez les vieux, les retraités qui pourraient bien devenir un bouc émissaire désigné par le pouvoir. « Ces vieux, ces improductifs, ceux qui ne sont pas en marche mais à l’arrêt et qui profitent du travail d’autrui ».

Discours intolérable qui tient pour chose dérisoire le travail que tous ces vieux retraités ont produit chacun pendant des dizaines d’années.

Les gens sont poussés à la radicalisation. Mais la vraie radicalisation n’est- elle pas celle des nantis dont la voracité est sans limite et de l’Etat à son service prêt à brutaliser son peuple pour assouvir ses appétits égoïstes ?

 

Alain Jean

Les vieux : une solution ?

 

 

 

Il y a quelque temps, un jeune garçon, pas encore adolescent mais à l’esprit très précoce et qui s’intéresse déjà à l’économie et à la politique – il envisage sérieusement de “faire” HEC, Sciences Po, l’ENA (voire les trois !), sinon Normale sup’, par où sont “passés” plusieurs membres de sa famille qui l’incitent à suivre leurs exemples brillants afin de devenir, comme eux, au nombre des élites dirigeantes de notre pays – me parlait d’une information qu’il avait lue, ou entendue, et qui l’avait laissé songeur.

Selon cette information, au cours de ces dernières années, dans notre pays notamment, la productivité avait pu augmenter alors même que le nombre d’heures travaillées avait diminué et que – “en même temps” ! – la population n’avait cessé de croitre, comme elle allait sans doute, normalement, ne pas cessé de faire à l’avenir, et cela pour plusieurs raisons dont, principalement, l’allongement de la durée de la vie, les “personnes âgées” vivant de plus en plus vieux.

Cette information avait troublé mon jeune interlocuteur, qui la rapprochait de celles qu’il entendait chaque jour, s’agissant des questions relatives à la résolution du chômage,  invoquée comme un des problèmes majeurs de nos sociétés modernes, aujourd’hui comme dans les années à venir.

C’est ainsi qu’il me fit part des réflexions et interrogations que cela avait suscité chez lui.

Si, mises à part celles qui relèvent de “l’économie sociale et solidaire”, la finalité première des entreprises est devenue, aujourd’hui plus que jamais, de générer des richesses et non, ou bien avant que, de créer des emplois, comment ceux-ci (les “ressources humaines”) ne peuvent-ils pas être considérés aussi, voire, parfois, surtout, comme générant des frais venant en déduction des bénéfices et profits.

Dans cette perspective, ils constituent donc des obstacles à l’accroissement de ceux-ci (et à la “croissance”), et qu’il faut donc s’employer à réduire le plus possible pour augmenter toujours plus la productivité, cela paraissant, à mon interlocuteur, ne pouvoir être autrement, qu’il s’agisse d’une fabrique de jouets ou d’un hôpital, d’où la course à l’”optimisation”, la mécanisation, l’informatisation, la robotisation… ?

D’ailleurs, contrairement à ce qui est enseigné dans les cours d’histoire, bien plus que dans le but de libérer l’Homme du travail, n’est-ce pas d’abord, sinon uniquement, à cette fin que celles-ci se sont développées dans les pays industrialisés…Tel que l’illustre a contrario le fait que dans certains pays au faible coût de main d’œuvre – où nos pays industriels délocalisent certaines fabrications et certains emplois – , on ait tardé, ou tarde encore, à y avoir recours, faute qu’elles ne soient pas, ou pas encore, économiquement, suffisamment  rentables, comme, par exemple, les pays où sont fabriqués certains jouets par des enfants quasi esclaves, dont la vision avait frappé mon jeune interlocuteur?

Dès lors si, par ailleurs, le progrès crée de nouveaux emplois, ne continuera-t-on pas,” en même temps”, à l’utiliser aussi pour en détruire d’autres dans un but de recherche perpétuelle de profits et souvent, en aggravant les conditions de travail des personnes qui en auront conservé un ?

Les vieux, des inactifs ?

Dans une telle course au progrès économique, comment les “inactifs”, que sont les “vieux” – et les vieilles, cela s’entend, j’espère, même si je n’ai pas recours au mot –, ne seraient-ils pas considérés, notamment par les “premiers de cordées”, comme des “charges” (“sociales”), handicapant ces “cordées” dans leurs progressions ascensionnelles, s’ils ne sont pas parmi les plus favorisés des “vieux”, dont au moins l’argent “travaille” encore pour eux et qui sont ainsi au moins considérés économiquement ?

J’ai revu récemment mon lycéen d’interlocuteur, cette fois encore plus troublé par une autre lecture, et dont le souvenir de ce dont il m’avait fait part lors de notre précédente conversation et son nouveau trouble m’ont fait pressentir quelque peu la teneur de la poursuite de sa réflexion.

Il s’agissait d’un document relatif aux peuples inuits :

(http://projet-arctique.over-blog.com/article-rites-funeraires-chez-les-inuit-118269349.html)

Je ne savais pas qu’il s’intéressait aussi à l’ethnologie – l’anthropologie sociale, si l’on préfère –, mais il me revint que, lorsqu’il était plus jeune, on lui avait offert le livre de Paul-Emile Victor : “Apoutsiak le petit flacon de neige”.

Dans ce document, il avait lu qu’autrefois, chez les inuits, lorsqu’un homme ou une femme était devenu trop  vieux et trop faible pour être encore utile à la collectivité, et notamment durant les périodes de famine, il, ou elle, s’éloignait de celle-ci, généralement en pleine tempête, pour s’en aller mourir dans le froid et la solitude (‘Il ou elle partait sur la glace” disait-on alors).

Cette nouvelle lecture avait troublé ce peut-être futur membre de la classe dirigeante de notre pays et je l’ai été aussi par la réflexion dont je compris que cette lecture lui inspirait, avant qu’il ait eu besoin de me l’exprimer :

Et si les vieux, à l’avenir, loin d’être un problème dans nos sociétés “développées”, pouvaient être aussi une solution ?

 

Bernard Gibassier

En décembre 2018, décrypter certaines de nos manières contemporaines de vieillir pour comprendre ce qu’elles disent de nous.

La crise des gilets jaunes, autant crise sociale et politique, ne manque pas d’interroger certains des contributeurs de ce blog.

Tout nous questionne sur les modalités du vieillissement en France: la présence en nombre lors de ces manifestations de retraités, femmes et hommes; la forte mobilisation des soignants de terrain parmi ces laissés pour compte aux petits salaires, qu’ils exercent au domicile ou bien en institution; quant à la question du coût de la vie, le prix de journée en EHPAD,  profondément injuste, incarne à juste titre le symbole de ces inégalités sociales. Que dit cette crise des difficultés de vieillir de certains de nos concitoyens? Vous  trouverez dans les billets suivants quelques pistes de réflexion.

José Polard

 

Bernard Gibassier: Les vieux: une solution?

Alain Jean: La radicalisation va t elle contaminer les vieux?

Cécile Bachini : Gilles et John

Michel Billé: Gilets jaunes et « vieux gilets »

Le père noël a un gilet jaune

 

 

 

 

José Polard

Gilets jaunes et « vieux gilets »…

Malaise, pas facile de prendre position… Je ne m’y reconnais pas forcément et pourtant je ne peux certainement pas me désolidariser sans me sentir coupable. Personnellement j’aurais sans doute préféré que les gilets verdissent et revendiquent plus clairement une écologie active, sociale, solidaire, responsable… Mais je ne suis pas personnellement dans ces situations de précarité, de pauvreté, de dénuement dans lesquelles se trouvent nombre de celles et ceux qui n’ont à peu de chose près que leurs yeux pour pleurer… Si j’étais dans cette situation de grande précarité, me demandant chaque mois comment mettre encore sur la table quelque chose à manger, serais-je capable de tenir le discours qui est le mien?

Certes tous les gilets jaunes ne sont pas pauvres, certes dans les manifestations quelques casseurs viennent casser pour casser… Certes il y a sans doute dans ces groupes de manifestants qui bloquent les carrefours, les entrées ou les sorties d’autoroute, les rocades, les centres villes, les centres commerciaux, des personnes qui se conduisent parfois de façon peu responsable, des jeunes qui veulent en découdre, des hommes et des femmes blessés par la vie professionnelle et ses injustices qui confondent peut-être les domaines de revendication et d’action, certes il y a sans doute des gens qui se trompent de combat ou qui utilisent des moyens peu adaptés… Certes ces manifestations perturbent le fonctionnement ordinaire de la cité, à la ville comme à la campagne…

Mais il est rare que les vieux se mobilisent… Et cela est à comprendre, me semble-t-il… Les vieux pas encore très vieux, évidemment, mais ces retraités qui se mobilisent n’arrivent pas là par hasard! D’autant qu’il ne faudrait sans doute pas oublier d’écrire retraitées au féminin… Elles ont entre 60 et 75 ans, elles ont derrière elles une vie de travail, elles ont élevé leurs enfants, elles donnent un temps considérable à leurs petits enfants, elles apportent parfois une aide considérable à la génération qui les précède, elles vivent avec des revenus d’une incroyable précarité et le plus souvent elles se taisent… Pour une fois elles parlent! L’une d’elle allait jusqu’à dire (samedi 24 novembre 2018 au journal de 20 h sur France 2) « J’irai m’immoler devant l’Élysée! » Une chose est sure, elle ne pourra pas aller devant l’Élysée, les forces de l’ordre l’en empêcheront… Mais quel est son degré de désespoir pour en arriver à penser mettre ainsi fin à ses jours?

Bien malin qui peut dire précisément qui sont « Les gilets jaunes » en général mais je suis suffisamment sensible à la situation des retraités, des vieux, dans notre pays pour comprendre que nombre d’entre eux, les plus pauvres, se sentent aujourd’hui ignorés, délaissés, méprisés. Les réformes se succèdent et donnent durablement à ces retraités pauvres le sentiment d’être les dindons de la farce… Le mépris qu’ils ressentent les plonge dans un désespoir que l’on ne mesurera que si quelques uns, quelques unes, posent des actes désespérés, justement… On aura beau jeu alors de dire que ceux-là, celles-là n’allaient pas bien et nous aurons beau jeu encore de mettre tout cela sur le compte d’un état psychologique perturbé ou de je ne sais quel dysfonctionnement personnel ou familial… Il se peut même que ces explications ne soient pas absurdes puisque l’on sait à quel point les interactions entre conditions de vie et fonctionnement psycho-affectif peuvent être intenses.

Les « vieux gilets » crient leur désespoir, pas seulement leur malaise, leurs difficultés, leur raz le bol, leur envie d’avoir une retraite un peu plus élevée et des conditions de vie plus favorables, pas seulement… C’est facile de retarder l’âge de départ à la retraite,  d’oublier d’en augmenter le montant mais d’augmenter, bien sûr, telle ou telle taxe que paieront les retraités qui sont censées rouler sur l’or et l’argent de la silver économie… Les vieux gilets sentent la précarité qui les cerne mais leur implication aujourd’hui dans ce genre de mobilisation ne parle pas que de cela… Bien sûr on trouvera le moyen de les insulter en se moquant de ces « vieux soixante-huitards » qui saisissent l’occasion de retrouver les barricades dont ils ne sont jamais vraiment remis… Bien sûr! Mais pour un peu léger que ce soit ce n’en est pas moins odieux!

Non ils crient, elles crient leur désespoir, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont d’être traités de façon indigne, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont de n’être pas respectés, de se sentir trahis dans le contrat social qu’ils et qu’elles avaient passé avec la société française dès l’instant où travaillant, cotisant, ils devenaient des « ayant droit » d’un système de retraite  et d’assurances sociales qui devait leur garantir un niveau de vie décent jusqu’au terme de leur existence! Ils sont indignés parce qu’ils se sentent oubliés, invisibles, trahis! Ils sont des ayant-droit et non des « bénéficiaires ! »

Il est possible qu’ils ne soient pas les seuls, il est possible qu’ils ne parviennent pas à crier assez fort et assez longtemps pour se faire entendre, il est possible que, passées les fêtes de fin d’année, les « dindons de la farce » ayant été dégustés, on les oublie un peu plus encore, il est même possible que n’entendant pas ce qu’ils nous disent, leur situation se détériore encore un peu… Il est possible que demain soit pire qu’hier, ce n’est pourtant pas ce qui leur avait été promis! Et surtout, comment prendrons-nous la mesure du mal qu’ils auront, qu’elles auront subi? Comment soignera-t-on ces blessures?

On pourra se targuer des valeurs républicaines! A leur manière les « vieux gilets » nous demandent de nous en ressaisir, ne les trahissons pas une nouvelle fois!

On ne devrait jamais se croire dispensés de porter le mal des autres!

 

 

 

Michel Billé.