Archives du mot-clé robot

Aloïs, oublie-moi

Il ne se passe pas une semaine sans que surgisse sur ma messagerie une offre alléchante m’enjoignant d’investir dans un projet immobilier d’EHPAD[1] pour un rapport annuel « à deux chiffres » me promet-on parfois ! Tout au moins de 6% m’assure-t-on. Au-delà de l’effet d’attraction – surévalué à dessein − voulu par les marchands d’argent, que peuvent bien signifier ces offres mirobolantes ? Car, nous le savons tous, les maisons de retraite sont trop chères ; leur coût mensuel est, en moyenne, bien supérieur au revenu moyen des retraités… Ce qui constitue en soi une quadrature du cercle qui ne semble pas affoler les décideurs. Alors, comment expliquer cette rente « magique » pour les investisseurs alors que les vieux peinent à payer leurs hébergements ? Quelle poche est alimentée par la poche percée des personnes âgées dépendantes qui n’en finissent pas d’y mettre leur misérable retraite, la vente de la voiture – devenue trop dangereuse –, la vente de la maison que l’on ne peut de toute façon plus habiter – devenue trop dangereuse elle aussi –, les derniers reliquats du dernier compte en banque ?

Chez nos voisins allemands – mais ailleurs également –, on évoque ces familles qui « exportent » leurs vieux – comme on délocalise une entreprise trop peu rentable – vers la Tchéquie, la Slovaquie ou même la Thaïlande, là où les structures d’hébergement sont moins chères… De ce fils à qui on demandait s’il n’était pas chagriné d’envoyer son père dans une maison tchèque où personne ne parlait sa langue, la réponse tomba, toute naturelle : « mais ça n’a pas d’importance puisqu’il est Alzheimer ! » Tout cela manque cruellement de cette humanité dont nous nous gargarisons à chaque coin de rue fréquentée par Charlie.

A côté de « l’export », il y a peut-être encore une autre manière de chercher à diminuer les coûts et multiplier les dividendes : la robotisation. Sous couvert d’être In, d’être à la pointe, et dans la même veine que ces maisons « intelligentes » (sic !) qui nous filmeront et nous écouteront jusque dans les toilettes – un véritable Water-gate ! –, mais pour notre bien, pour prévenir en cas de chute, il y a maintenant Aloïs. Aloïs[2] est un robot digne de La guerre des étoiles, « au service » du personnel et des résidents nous dit-on. Non pas qu’il faille penser que les personnes âgées soient incapables de s’acclimater aux nouvelles technologies, nombre de seniors, seuls ou en associations, n’ont pas attendu pour s’organiser et appréhender les possibilités des ordinateurs, tablettes, iPad et autres véhicule internet. Non, il ne s’agit pas ici de refuser le monde de demain déjà là aujourd’hui, celui des flux d’informations, celui aussi de la robotique et autre domotique. Il s’agit plutôt de s’interroger sur la fonction profonde, avouée ou non, de notre robot Aloïs. Si Aloïs est là comme un outil de plus, quoiqu’un peu différent, permettant aux quelques personnes en capacité de taper sur son écran tactile de connaître la météo du lendemain ou de suivre l’information du  jour, pourquoi pas ! Mais méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour remplacer tout à la fois l’aide-soignant(e) et l’infirmier(e) trop onéreux… Méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour faire de l’humain à la place de… Car « Aloïs apparaît comme un réel compagnon pour les résidents, tant pour rompre la solitude ou l’ennui que pour assurer une surveillance »[3] nous dit une soignante… Aloïs, pour mimer ces personnes qui coûtent trop cher, et qui font que le résident peine à payer et que l’investisseur peine à gagner.

Désormais, je peux bientôt espérer recevoir sur ma messagerie une offre d’investissement en EHPAD encore bien plus avantageuse que celles qui m’inondent déjà depuis quelques années.

S’il en était ainsi, adorateurs d’Aloïs Alzheimer, oubliez-moi ! Et de grâce, coupez cette caméra, coupez ces micros et, « laissez-moi tomber ! » Que vienne plutôt à mon chevet un homme ou bien une femme, pour que nous soyons, ensemble, en humanité. Et, qu’on m’aide – si je ne peux le faire seul − à me connecter sur skype afin que je puisse parler et voir mon fils ou ma petite-fille, qui habite à Sydney, à Manille ou ailleurs… Les outils ne sont ni bons, ni mauvais, mais entre les mains des hommes.

Alors, ouvrons l’œil !

Christian Gallopin, publié en juillet 2015 sur http://lagelavie.blog.lemonde.fr/

[1] Etablissement d’Hébergement pour Personne Agée Dépendante

[2] Projet mené en partenariat avec le Living Lab  ActivAgeing (LL2A) de L’Université de Technologie de Troyes (Aube)

[3] Cosmopital, L’info du Centre hospitalier de Troyes, N°12, 3eme trimestre 2015, p. 7.

Quand c’est mieux c’est moins bien…

Difficile de critiquer ce qu’il est ordinairement convenu d’appeler le progrès… La modernisation galopante nous propose, chaque jour ou presque, des situations étonnantes où, sous prétexte d’amélioration du service rendu on le détériore, laissant l’usager, quel que soit son âge mais surtout s’il est âgé bien sûr, désemparé, désorienté, dépité… La violence avec laquelle la Poste, par exemple, réaménage son « espace clientèle »  et contraint désormais ses clients à s’adresser à des machines n’a d’égal que la même situation dans la file d’attente de la gare… La fonction des agents s’en trouve profondément modifiée puisque, comme à la caisse automatique du supermarché, les voici désormais employés pour nous surveiller et nous apprendre… à nous passer de leurs services. Mais ne dites rien, c’est pour améliorer les choses! Et tout cela se passe évidemment sous l’œil des caméras de surveillance d’un service public qui confond délibérément usagers et clients, qui prétend « gérer le flux tendu de la file d’attente » comme on gère un stock de marchandises et « satisfaire de mieux en mieux la demande » en diminuant le nombre d’emplois…

Car c’est là évidemment que se situe le nœud du problème : supprimer des emplois à la Poste, à la SNCF ou ailleurs, en allant toujours plus loin dans l’informatisation aveugle de la prestation…

Mais le phénomène est global, omniprésent, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous asservit et que nous ne savons comment lui résister ; on supprime de la même manière des emplois à l’hôpital ou en maison de retraite en remplaçant l’aide soignante ou l’animateur par un robot auquel on ne manquera  pas d’attribuer un prénom ou pseudo prénom[1] pour amuser la galerie et nous faire accepter l’inacceptable…

De la même manière on remplace au collège ou au lycée, à l’université, l’enseignant par un cours[2] auquel les élèves ou les étudiants peuvent accéder sur leur tablette, connectés qu’ils sont évidemment d’un bout à l’autre de la journée… On ne manquera pas d’évoquer le « parcours autonome de l’apprenant » pour justifier l’abandon dans lequel on le laisse…

Mais dénoncer tout cela, tenir ce discours, j’en suis de plus en plus conscient, est devenu très difficile, ce discours est devenu presqu’intenable justement parce que l’argument de la modernité s’impose ou plutôt nous est imposé partout. Si vous vous opposez c’est donc que vous n’êtes ni branché ni connecté, vous n’avez pas compris, vous n’avez pas évolué, vous êtes ringard… Si encore on ne vous traite pas de réactionnaire vous avez de la chance…

On oublie dans tout cela plusieurs choses: le progrès technologique n’est en soi ni bon ni mauvais, c’est le sens qu’on lui donne qui en fait la meilleure ou la pire des choses… En d’autres termes, comment se fait-il qu’à chaque fois qu’apparaît une de ces évolutions on ne se pose pas la double question de savoir ce que nous allons y gagner et ce que nous allons y perdre… Bien sûr nous allons y gagner quelque chose mais sommes-nous certains que ce que nous allons gagner est meilleur que ce que nous allons perdre ? Et d’ailleurs qui gagne? Qui perd? Peut-être même qui perd-gagne ou qui gagne-perd? Par quoi remplacera-t-on ce qui a été perdu?

C’est bien, sans doute, parce que ce que nous y perdons est moins marchand, moins rentable que ce que nous y gagnons, et que ceux qui gagnent sont convaincus de n’être pas ceux qui perdent, que le libéralisme fou qui nous oppresse nous interdit de penser…

robot-riman

 

Alors nous l’admettons, résignés, asservis mais consentants: quand c’est mieux, c’est moins bien… Tant pis… Pour nous!

 

 

 

Ou alors écoutons un peu les vieux, de tout cela ils ont quelque chose à nous dire…

Michel Billé.

 

 

[1] « Nao: un robot de compagnie à la maison de retraite » http://www.notretemps.com 27 avril 2015.

« Zora (modèle de robot Nao) travaille comme coach pour seniors au côté du personnel d’une maison de retraite… » m.sciencesetavenir.fr 3 mai 2015.

[2] Les cours ainsi réinventés deviennent des « MOOC » (Massive Open Online Course ou cours ouverts massivement multi-apprenants) qui visent à construire pour l’apprenant un EAP (Environnement d’Apprentissage Personnel) eduscol.education.fr