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Echec, liberté, sécurité

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Si toute chose n’est jugée qu’à l’aune de son achèvement, alors tout se solde par un échec. « Les histoires d’amour finissent mal en général » chantait, au milieu des années 80, le groupe Rita Mitsouko.

 

 

Pierre de Marbeuf, au début du 17ème siècle, disait la même chose : « Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage

Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer

Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. »

On peut multiplier les exemples à l’infini : ainsi les doctes prévisionnistes décrètent que la foule iranienne en 1978 et 1979 a bien eu tort de chasser le Shah si pour finir le pouvoir iranien a échu entre les mains des mollahs.

Ou encore : pourquoi ces masses innombrables de gens se réunissaient chaque jour, chaque nuit Place Tahrir au Caire pour dire leur détestation du régime de Moubarak, si ce qui sortit de tout cela fut le pouvoir aux mains des Frères musulmans puis de la sinistre soldatesque dirigée par le non moins sinistre Sissi ?

Apologie peu déguisée du repli sur soi, de l’immobilisme, de la frilosité et de la perspective enthousiasmante de la solitude de l’isoloir.

Et bien la vie, c’est pareil. Si l’aboutissement de la vie, c’est la mort, la vie dans cette perspective serait un échec. Ce que nos graves névrosés, mercantiles de surcroît, croient pouvoir juguler en proclamant la négation de la vieillesse, qui préfigure la mort. A travers les slogans lénifiants, qui contribuent à égarer la raison, du »Bien vieillir ».

Un groupe capitalistique important côté en Bourse en a même fait son slogan : « le leader européen du Bien-vieillir ».

N’oublions pas que la vieillesse, c’est la fin de la vie, certes, mais ce n’est pas la mort. La vie existe, la mort, elle, n’existe pas.

Ceci posé, on verra peut-être les choses autrement. Les exemples qui vont suivre sont d’une banalité affligeante.

Imaginons (ce n’est guère difficile) un vieillard qui chute ou qui refuse de manger. Nous avons le choix (y compris le vieux qui est quand même le premier concerné) entre lui laisser la liberté de son choix : à savoir refuser de manger ou continuer à marcher même si la chute survient fréquemment. Ou adopter des mesures coercitives : poser une sonde gastrique d’alimentation ou maintenir le vieillard ligoté sur son fauteuil. Mesures dictées par une idéologie de la sécurité. Et on se demande bien une sécurité de quoi ? Sécurité contre la mort ? Pourrir les derniers moments de la vie pour conjurer cette horreur absolue de l’époque : la mort. Mais, en y regardant de près, c’est la vie qui fait peur.

Dilemme parfaitement résumé par le prêtre résistant antifasciste qu’un autre prêtre accompagne au poteau d’exécution à la fin du film « Rome, ville ouverte » : « Il n’est pas difficile de mourir, c’est vivre qui est difficile »

Alain Jean

Sécurité et Liberté

« Allez-y, appuyez » qu’elle disait !

Ce soir-là, vive discussion dans le couloir, des voix d’hommes, ce n’est pas si courant !

Deux messieurs ramènent Madame D. Elle est arrivée dans cet établissement, il y a 1 mois environ. C’est son fils qui l’a amenée là. Elle habitait à quelques pas de chez lui et il n’en pouvait plus ; presque chaque soir la gendarmerie l’appelait pour venir récupérer sa mère partie voir son père au café tabac qu’il tenait au coin de la grand’place, il y a une cinquantaine d’années.

Ce soir-là, elle a été récupérée par un automobiliste qui a aperçu cette vieille dame, marchant d’un bon pas le long de la rocade, la nuit, non loin de la maison de retraite. Elle ne veut pas d’aide. Elle va chez ses parents qui l’attendent pour dîner. Elle ne sait pas d’où elle est partie mais est capable de dire la ville où vivent ses parents. L’automobiliste habite le quartier et a supposé qu’elle résidait dans la maison de retraite. Ils lui ont proposé de la ramener, ce qu’elle a commencé par refuser avec véhémence.

« Mais oui, c’est bien Mme D. et elle habite ici », dit la directrice, alertée. « Merci beaucoup, messieurs, de votre amabilité ! Nous allions prévenir la police car elle n’était pas descendue manger et était introuvable».

Ce n’était pas la première fois. En un mois, Elle avait déjà « fugué » 3 ou 4 fois. Repérée au portail par des agents de l’établissement qui arrivaient ou repartaient. Et ramenée. « Faut pas partir comme ça, sinon un jour, c’est la police qui vous ramènera ».

« Foutez-moi la paix, mes parents m’attendent et je vais me faire engueuler. Vous savez, mon père est très sévère et il faut être à l’heure pour le dîner. Laissez-moi » criait-elle, essayant de cogner sur l’aide-soignante qui eût la mauvaise idée de se trouver sur son chemin.

Ce soir-là, cela aurait pu très mal tourner. Et on en parle, on en parle :

-« Vous vous rendez compte ? Sur la rocade ? En pleine nuit ? ».

-« Il faut qu’on trouve une solution ». 

-« Le fils nous fait confiance et espère que sa mère va s’habituer dans la maison de retraite ».

-« On lui a bien précisé que nous n’avions pas d’unité fermée, que nous ne pouvions pas la surveiller tout le temps, mais il a voulu prendre la place ».

-« De toutes façons, je n’ai pas le choix, il n’y a pas de place ailleurs ».

Le lendemain, encore, la réunion d’équipe se focalise sur Mme D.

-« Moi, je voudrais savoir. Si Mme D. fait encore une fugue et qu’il lui arrive quelque chose, qui est responsable ? Le soir on n’est que 3 pour 80 résidents, il faut assurer le repas, les remonter dans leurs chambres, faire les changes et les couchers, on ne peut pas surveiller tout le monde».

-« Non, mais ne vous en faites pas, le contrat avec le fils stipule bien que la résidence est ouverte et qu’on ne peut empêcher complètement les gens de sortir ».

-« Oui mais quand même, si elle se fait renverser par une voiture ? ».

-« Et alors si on la trouve dans la rue, faut la ramener, ou prévenir son fils ? ».

-« Non, moi, je ne veux pas prendre cette responsabilité ».

-« On peut pas accueillir des gens comme ça, complètement désorientés et fugueurs alors qu’on n’a pas d’unité fermée ».

-« Qui c’est qui a décidé de l’admission, c’est vous Docteur ? ».

-« Mais moi je ne peux donner qu’un avis, c’est pas moi qui ait la décision, c’est la directrice ».

-« Oui mais c’était quoi,  votre avis ? ».

-« Ben favorable. Mais en l’ayant bien expliqué au fils. Ne vous en faites pas, il ne nous fera pas d’histoire ».

-« C’est pas si sûr. C’est moi qui l’ait eu au téléphone pour l’avertir de la fugue, et il m’a traitée de tous les noms, en disant qu’on était des incompétents ».

 ça m’étonne beaucoup, il nous fait confiance, et il était bien prévenu ».

-« Bon, c’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait? ».

-« J’ai une idée : si on mettait un code à la porte d’entrée, que les visiteurs connaitraient, et qui empêcherait les gens de sortir sans qu’on le sache ?».

Sitôt dit, sitôt fait. On tenait la solution. Pas si fréquent, des solutions, quand on s’occupe de personnes âgées !

Trois jours après, un serrurier vient poser non pas un code (trop cher selon la directrice), mais un système de deux interrupteurs, côte à côte, qu’il faut actionner simultanément et en sens contraire pour ouvrir la porte. Mme D. est bien incapable d’une telle performance. Et en effet, depuis, plus de fugue.

-« Grâce à notre système, nous nous sentons beaucoup plus en sécurité ».

-« Nous ne lorgnons plus tout le temps la porte, de peur que les résidents  se sauvent ». Et les visiteurs sont bien prévenus de faire attention à ne pas laisser sortir de résident non accompagné.

Un mois plus tard, appel de la police ferroviaire. Mme D. a pris le train sans billet. Elle explique au contrôleur qu’elle rentre chez ses parents, qui habitent une ville proche. Le contrôleur la confie à la police ; dans sa poche, mis par son fils, un petit carton avec son nom et ses coordonnées. Elle est ramenée à la maison de retraite, mais comment a-t-elle fait pour sortir ?

-« Elle a du se glisser derrière quelqu’un… ».

Très vite après les travaux de sécurisation, Mme D. s’était postée devant la porte d’entrée, empêchée de sortir, mais fine observatrice.

« Normal, en maison de retraite. Beaucoup de personnes aiment s’asseoir dans l’entrée ».

-« Ils discutent entre eux. Cela fait du lien. Faut pas toujours penser que mettre les vieux dans du collectif, c’est mauvais en soi ».

De son observation, elle a fait un savoir.

-« Mais c’est pas difficile quand même, suffit d’appuyer sur les 2 boutons à la fois, allez-y faites-le, s’il vous plait. Mais allez-y, appuyez…» qu’elle disait !

Michel Bass