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Import, export… l’important, c’est la chine !

Nous l’avons tous déjà remarqué, se plonger dans les titres des journaux nous restitue une certaine atmosphère, un certain état d’esprit du moment. Ainsi éplucher les gazettes qui encourageaient les futurs poilus à monter au champ de bataille, nous rappelle cette drôle d’idée, qu’avaient les gens d’alors, selon laquelle il aurait suffi d’un aller-retour express Paris-Berlin pour dompter ces teutons à casques à pointes et leur Kaiser. Les manchettes des années soixante, quant à elles, sentaient le bon air de la Baie des cochons et les velléités anti-communistes primaires de l’époque, enfin l’Irak où l’on nous a vendu, clefs en main, une guerre indispensable, arguant des certitudes de surarmement massif d’un état qui ne l’était pas ou pas beaucoup plus qu’un autre.

Lisant tranquillement Le monde du week-end, je n’ai pu m’empêcher de m’agacer face à un titre qui en dit long sur ce que nous sommes à même de penser des personnes âgées et des conditions dans lesquelles nous entendons qu’elles finissent leurs vies. « Paris veut vendre des Airbus et de la viande bovine, mais aussi implanter des maisons de retraite »[1], sous-titre issu d’un article sur les échanges entre la Chine et la France que notre Emmanuel Macron national souhaiterait rééquilibrer. Dans ce raccourci, tout à fait odieux, que nos deux journalistes n’ont d’ailleurs probablement pas vu venir, tout est dit de ce que nous attendons de la Silver économie. « Car la France, nous dit-on, souhaite aussi raffermir sa position sur les marchés prometteurs de l’agroalimentaire, des nouvelles technologies ou de l’économie du vieillissement ». Ainsi, on implanterait de l’EHPAD comme on plante les choux à la mode de chez nous.

Il y eu la chair à canon, notamment lors de la Grande guerre, la chair des guérilléros et des chiliens enfermés au stade, celle aussi, déchiquetée, en orient de Babylone à Bagdad, et il y a la chair de nos chers bovins, en steaks et en rôtis, enfin il y a celle, « prometteuse » et juteuse, des vieillards. En France, on vend contenant et contenu. Et on les vend comptant et content. On exporte des EHPAD. À quand l’export des vieux ?[2] Vendre des Airbus − ou tout autre matériel technologique plus ou moins militarisé −, ou bien même des clapiers, pourquoi pas, dans un pays où le rongeur[3] est largement consommé. Et puis encore et surtout des cages à vieux dont nous avons le secret et que nous avons développé avec un savoir-faire que le monde entier nous envie.

Soyons certains que les marchands de maisons de retraite ne manqueront pas de vanter le rapport annuel attendu à près de deux chiffres, pourvu qu’on restreigne suffisamment le personnel à la portion congrue et qu’on n’habitue pas ces gens-là, vieillards qu’ils sont, à des choses inconvenantes telles que le besoin de parler, de regarder, de penser, de flâner, de rire, de prendre son temps, d’avoir du plaisir à manger, le besoin d’amitié, d’attention, de sourire, d’amour même bref pour le dire en un mot : le besoin de vivre. Et si ce personnel devient trop onéreux (Le niveau de vie monte très vite en Chine), il suffira de délocaliser le tout, contenant et contenu, pour aussitôt pouvoir à nouveau servir les actionnaires[4] (Peut-être alors en France, paupérisation aidante, proposera-t-on des soignants moins coûteux, avec des contrats de travail plus souples et des instances prudhommales liquidées…). Il faut chiner là où sont les affaires. Sur le plan de l’intendance : on remplacera avantageusement les fourchettes par des baguettes, les pommes de terre par du riz, le café par le thé, l’image télévisée d’Emmanuel Macron par celle de Xi Jinping, ou l’inverse, et ce n’est pas plus compliqué. Et puis, l’étude – en immersion − des langues étrangères, ça remplace largement toutes les universités du troisième âge.

Ainsi, la viande d’ancien est devenue chair à fric sans que désormais nous n’en éprouvions plus la moindre gêne. Nous sommes même capables d’en faire un sous-titre banal, au milieu d’un article de politique économique banal, dans un journal du dimanche banal… Seul le président n’est, parait-il, plus banal…

Au moins convenons-en, et c’est une avancée, nous ne faisons plus de différence entre les peuples. Qu’ils soient européens, asiatiques, et probablement africains dès qu’ils en auront les moyens (faut pas abuser non plus), du moment que ça peut rapporter, un vieux est un vieux. Trêve de chinoiseries, l’argent, c’est l’argent. Et si les vieux sont argentés, pourquoi ne pas s’agenouiller devant le dieu Silver ?

Pourtant, Si c’est un homme[5] disait déjà Primo Levi… Se questo è un uomo… Mais je ne sais pas comment on l’écrit en chinois. Peut-être quand je serai en maison de retraite, ici ou en Chine, un jour ou l’autre ?

 

Christian Gallopin

[1] Bastien Bonnefous et Brice Pedroletti, « Macron en quête de réciprocité pour sa visite en Chine », Le Monde, 7-8 janvier 2018, p.4.

[2] En fait, c’est déjà dans l’air du temps puisqu’on sait, par exemple, que certaines structures à l’étranger peuvent accueillir, pour un prix plus avantageux, des personnes âgées d’autres pays, là où les retraites ne suffisent plus à payer les hébergements… Nous l’avons déjà évoqué sur ce blog dans des billets plus anciens.

[3] La France est le second exportateur de lapins après la Chine.

[4] Près de 2000 maisons de retraite pas suffisamment « rentables » ont été fermées en Angleterre ces dernières années. Tant que le modèle économique rapporte, on développe, s’il prend l’eau, on ferme comme on le fait de la succursale d’une chaîne de supermarchés justifiant de trop peu de profit.

[5] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

Pour les “vieux” : action sociale et silver économie.


A Nantes, un village intergénérationnel brise l’isolement :
Qu’en penser ?
Si on a mauvais esprit, cela rappellera aussi qu’il est des lieux où les instances sociales ont souvent tendance à assimiler les “vieux” – pardon, les personnes âgées – 
à de jeunes enfants :

https://www.allodocteurs.fr/maladies/seniors/nantes-un-village-intergenerationnel-pour-briser-l-isolement_23674.html

En Suisse, où on se lance “sur le marché des seniors” :
Qu’en penser ?
Au moins qu’une partie de la réponse est sans doute dans le titre :

https://www.senioractu.com/EasyCare-Academy-des-Suisses-se-lancent-sur-le-marche-des-seniors_a20481.html

Au Canada, un projet pilote à Sherbrooke (Québec) :
Un vélo triporteur pour briser l’isolement des aînés :

http://www.estrieplus.com/contenu-velo_triporteur_un_velo_une_ville_personnes_agees-1355-42476.html

Chez nous, certains mauvais esprits ont, il y a quelque temps, prétendu que La Poste avait un projet semblable[1], mais sans le principe de la gratuité !
Et pour finir sur des paroles d’optimisme, en provenance également du Canada : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/398698/alors-les-vieux-on-en-fait-quoi

Et en France : https://www.franceinter.fr/emissions/le-quart-d-heure-de-celebrite/le-quart-d-heure-de-celebrite-08-decembre-2017#xtor=EPR-5-%5BMeilleur08122017%5D

Et enfin, toujours dans une perspective optimiste : dans un récent communiqué, l’OMS affirme qu’avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050.

Mais, pourquoi nous, les “vieux, nous sommes-nous mis dans la tête de vieillir toujours plus et d’encombrer encore plus longtemps ?
Ceci étant, comme, parmi les “pauv’vieux”, il n’est pas que des “vieux” pauvres, la “silver économie” – le “marché de l’or gris” ! – ne devrait pas, quant à elle, y voir trop d’inconvénients.

Sur la “silver économie” :
https://www.franceinter.fr/economie/la-silver-economie-ou-le-business-florissant-des-cheveux-gris

https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/emissions/enquetes-de-regions-4/silver-economie-marche-juteux-seniors-1235431.html

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/06/l-indecence-de-la-silver-economie_4914977_3232.html

http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/01/20/le-fantasme-de-la-silver-economie_4850639_3234.html

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/07/05/l-or-gris-de-l-economie-du-vieillissement-attire-les-convoitises_3442537_3234.html

A Paris, tout récemment : aide sociale et (“en même temps” !) silver économie :https://www.silvereco.fr/saveurs-et-vie-remporte-le-marche-de-portage-de-repas-de-la-ville-de-paris/3192498

Bernard Gibassier

1. Après “Veiller sur mes parents” *, prochainement un nouveau service de La Poste : “Promener mes parents” ?
[Un peu d’humour : si on nous les (“vieux”) enlève cela, que va-t-il nous rester ?]
Nombre de membres du personnel de La Poste ayant déjà leur permis vélo, cela devrait faciliter les choses.
Comme disait quelqu’un : Nous vivons une époque moderne où le progrès fait rage.

http://www.veiller-sur-mes-parents.com/particulier/veiller-sur-mes-parents

https://lareleveetlapeste.fr/veiller-parents-poste-a-t-cru-lon-pouvait-vendre-acheter-lien-social/

Le Figaro (!) : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/10/25/31003-20171025ARTFIG00166-quand-la-poste-propose-de-veiller-sur-nos-parents-la-contractualisation-du-lien-humain.php

Lettre aux dictionnaires

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Chers dictionnaires et leurs représentants humains,

 

Comme la langue française est une langue vivante, vous intégrez régulièrement, c’est votre fonction, les mots nouveaux qui correspondent à des usages récents, des pratiques contemporaines. Inventés, le plus souvent mais pas seulement, par les locuteurs du terrain, il s’agit de nouveaux termes pour désigner une même chose, ou nommer une nouvelle chose.

Je vous informe de la programmation annoncée, dans la langue française, de la disparition des mots « vieillesse » et « vieillissement » et de leurs dérivés directs.

Cette disparition programmée préfigurant une philosophie transhumaniste, est le fruit d’un deal entre l’état et une industrie, la Silver économie. A des fins marchandes, une stratégie de communication et de travail de l’opinion s’est mise efficacement en marche afin de remplacer tous ces mots qui traduisent cette expérience humaine pour d’autres, plus flous et imprécis : séniors, silver et ses dérivés, personnes dépendantes, quincados, et tant d’autres. Récemment, une ancienne ministre des personnes âgées décidait de remplacer systématiquement le mot vieillissement  par celui de longévité. Et avec quel contentement ! L’objectif étant de présenter cette réalité (vieillir…) de manière exclusivement positive.

Une énième illustration de cette volonté de dépasser les frontières de notre condition humaine pour tendre allègrement vers ce conditionnement « bienheureux ».

Dans ce secteur aussi le marketing, créé à l’origine pour le commerce, est devenu un outil de gouvernance et d’influence jusque dans les sphères psychologique, sociale et politique. Et ça fonctionne, puisqu’on emploie ces nouveaux mots et leurs dérivés dans tous les médias sans qu’on sache réellement ce qu’ils décrivent.

Question : Dans le cadre d’une novlangue, y a-t-il encore besoin de dictionnaires ?

Raison pour laquelle, et sans avoir l’ambition de vous concurrencer, l’association « EHPAD de côté » a entrepris d’écrire un « Dictionnaire impertinent de la vieillesse ».

 

José Polard

 

PS : Voici les adresses des quelques dictionnaires à qui nous adresserons cette lettre.

Dictionnaire de l’Académie Française : Académie française 23, quai de Conti 75270 Paris cedex 06

Dictionnaire Larousse : Editions Larousse, 21 Rue du Montparnasse, 75283 Paris

Dictionnaire Littré : Editions Garnier, 2 ter rue Chantiers, 75005 Paris

Dictionnaire Le Robert : 25 Avenue Pierre de Coubertin, 75013 Paris

 

Au-delà du storytelling de la société des seniors.

Typewriter What is Your Story

Amis « Seniors », entendrez-vous mon chant ? Entendrez-vous mes mots ?

Quel bruit fait cette nouvelle société des seniors, qu’on nous présente, que dis-je, qu’on nous matraque, matin, midi et soir, à la TV tout comme sur le Net, sans parler des magazines et quotidiens. Avec les mêmes images, la même tonalité, le même discours : POSITIF !

Avez-vous avez remarqué « amis seniors », exit la crise du milieu de vie, exit les interrogations existentielles, exit la finitude qu’on entraperçoit alors. Pour les seniors, c’est ainsi qu’on vous/nous étiquette, âgés de 50 ans et plus, tout est possible. Encore, encore et encore. Jouissants, consommateurs et solidaires, parent et enfant tout à la fois, aidant et entrepreneur, tels sont ces seniors newlook,  faciles-si faciles, quasi sans limites à écouter certains « communiquants-experts du vieillissement» et tant d’autres possibilités semblent là, latentes…

Certains storytellings s’apparentent à une berceuse. Voudrait-on nous endormir, nous amener à cesser de penser?

Face à cette hubris médiatique, il nous parait pertinent, voire salutaire, de s’interroger sur les caractéristiques, les raisons de cette campagne omniprésente, puissant  alliage composée d’un marketing de haut niveau, de communications tous azimut, de sondages sans cesse et, in fine, de consommations. Bien sûr, certains enjeux qui sous-tendent le rapport qu’a notre pays avec le vieillissement de sa population ne sont pas étrangers à cette vague médiatique, raison de plus pour se questionner sur la présentation qu’on nous donne de cette « révolution des âges ».

Si l’évidence d’une société des seniors directement en lien avec la Silver économie n’est pas contestable, d’autant que nos gouvernants ont fait, en 2013, ce pacte, qu’on appelle contrat de filière, avec cette industrie spécialisée, de quelle nature sont leurs liens? Sont-ce simplement de nouveaux besoins, de nouveaux comportements qui « appellent » un nouveau marché et alors, quoi de plus naturel, que ces lois de fonctionnement économique, avec leur visée de rationalisation…

Ou bien, plus complexe, plus malin, il ne s’agit plus seulement d’une catégorie d’âge visée caractérisée par la maturité(mot tabou…), mais d’une sorte de construction.  De la « fabrique » d’une société des seniors, à des fins économiques -c’est certain, à des fins sociétales-alimentées par des experts habiles, à des fins politiques- il faudra le (dé)montrer.

Si complexes, si malins (leurs liens) qu’il nous faudra être nombreux[1] pour en dévoiler l’envers, car qui dit fabrique dit modèle. Et qui dit modèle dit modélisation.

Michel  Foucault a montré qu’à partir du 18° siècle l’état et les pouvoirs successifs en place ont pris appui pour mieux les gérer sur, ce qui était nouveau, la compréhension des intérêts[2] des habitants. Les comprendre oui mais pourquoi, comment et pour quelle stratégie ?

-Pourquoi ? Nous  avions quitté l’époque où la transcendance ou le pouvoir de droit divin s’imposaient. Il ne s’agissait plus d’imposer des croyances auxquelles on demande aux individus de se soumettre, mais de privilégier la connaissance de ces intérêts. Et pour cela il fallait les connaitre, connaitre nos intérêts, pour les modifier en modelant le point de vue des habitants. On pense aux sondages d’opinion. L’opinion, c’est un jugement, mais de quoi et de qui ? Connaitre notre opinion pour l’orienter, n’est-ce pas obtenir notre soumission librement consentie ? C’est fort.

-Comment ? Avec notamment l’invention de la statistique, laquelle est bien plus qu’une science, bien plus qu’un moyen de connaitre l’état de l’opinion mais bien aussi un instrument de pouvoir au service de qui veut gouverner[3], de qui veut organiser un marché ; en agissant sur le comportement des individus. La société des seniors est une illustration, parmi d’autres, de comment les sciences sont utilisées, comme caution d’autorité, pour construire un savoir sur la population qui permet une action politique et l’hygiène des conduites. En l’occurrence bien vieillir, si vous n’avez pas compris le message.

Mais sans les médias, cet instrument de gestion ne serait pas opérationnel et l’action de modeler les gouts, les besoins des gens seraient vains…Nous y reviendrons.

-Pour quelle stratégie ? Très récemment, sous la poussée d’une pensée économique ultra libérale envahissant non seulement le secteur marchand mais aussi celui de la santé, des âges de la vie, etc., une sorte de deal[4] s’est mis en place : l’état limite ses interventions dans le champ économique pour ne pas gêner l’autorégulation naturelle du marché.[5] Et par contre, il devra se préoccuper de la conduite rationnelle [6]de sa population et s’intéresser à la société civile[7].

Tout vise donc à promouvoir, à constituer en quelque sorte, une nouvelle figure anthropologique, le « senior », figure aux trois facettes :

– celle d’un « senior économicus », capable de gérer[8] lui-même toutes ses conduites au mieux de ses intérêts, cette autonomie à l’origine financière adhérant au souverain bien de l’époque, l’autonomie du sujet.

-celle d’un « senior comportementalis », adapté quant à ses conduites, se corrigeant et s’évaluant[9] pour tendre vers le bien vieillir, bien manger, etc.,

-celle enfin, d’un « senior conformis », modelé par les médias ambiants,  formaté par de très nombreuses injonctions d’une vie presque sans âge,  ou dans son travail (car le senior travaille encore, on aurait tendance à l’oublier), soumis aux normes, aux procédures

Nous verrons que ces trois facettes du « senior » dessinent, silhouettent,  « stéreotypisent » une image parfaite, comme objet de notre désir, qu’elles sont sollicitées, modelées dans cette société des seniors, notamment par les médias et les enquêtes d’opinion, par des experts dont la parole est d’or, étayées par une puissance de communication et une industrie soutenue contractuellement par l’état.

Le silvermarketing, dans ses campagnes multiples, étant passé maitre dans le décryptage des ressorts psychologiques, y compris les plus profonds, les plus obscurs, à des fins marchandes, a ciblé trois leviers de consommation:

1/une image surexposée, toujours idéalisée, ( donc rajeunie de 10/15 ans, vous comprenez la logique…) comme point aveugle de notre narcissisme,

2/ nos peurs en rapport le vieillissement corporel, la finitude et auxquelles répondent une industrie et une médecine contra-phobiques.

3/ et la pulsion comme starter d’achat, le but étant de posséder un objet, et encore un objet, au détriment du temps long du désir.

Image, peurs, pulsions. A suivre, donc.

 

José Polard

 

[1] Sans cela, comment peut-on espérer ne pas subir…

[2][2] Intérêt : L’abandon d’une conception tragique ou vertueuse de la condition humaine et de la vie sociale suscite l’impératif politique de connaître les intérêts d’un peuple pour pouvoir le gouverner. Ce concept d’intérêt s’étend au cours du XVIIIe siècle du domaine des activités économiques à celui des penchants de l’opinion qu’il faut canaliser et manipuler pour maintenir l’ordre et accomplir le progrès. Richelieu fait ici figure de visionnaire. Voir Roland Gori, ci après.

[3] Voir Roland Gori, ci après.

[4] Autre nom du contrat de filière de la Silver économie ?

[5] Perspective typiquement darwinienne +++

[6] En quoi le 21° siècle est un siècle de rationalité (moins de transcendance ?)

[7] Une partie de ce développement reprend  l’argumentation de Roland Gori in, « L’art des douces servitudes », Adolescence 2/2009 (n° 68) , p. 271-295

[8] Gérer ses émotions, ses conflits…

[9] Autotest sur les smartphones

L’injonction faite aux aidants familiaux de ne pas culpabiliser…et celle de ne pas défaillir.

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Ah ! Cette culpabilité des aidants ! En tout congrès, en tout article, voilà une notion gérontologique[1] devenue le passage obligé, une sorte de tarte à la crème « clinique ou théorique ». L’alfa et l’oméga qui aurait cette vertu, en toutes situations, où la famille impliquée est en difficulté, de tout expliquer. Cette culpabilité, il faudra ensuite la soupeser, la mesurer (constitutive du fameux fardeau), l’analyser, la soulager.

J’y vois là un signe parmi d’autres de notre paresse intellectuelle, pour ne pas penser la complexité de ces situations. Et surtout leur unicité. Bref, pour penser conformément. Mais est-ce encore penser ?

Commençons par une idée de base. Derrière tout sentiment de culpabilité, il y a une défaillance[2], sa nature et son intensité sont des indices déterminants. Un aidant familial, appelons-le parent, est ordinairement (dirait Winnicott) défaillant, banale et triste illustration de notre difficulté à protéger les faibles. De cette défaillance ontologique s’origine la nécessité du groupe et le besoin des autres, et probablement même l’incroyable capacité de l’espèce humaine à se développer. Mais avant d’évoquer la culpabilité, commençons par l’innocence.

La caractéristique de la petite enfance, on sera tous d’accord si on prend le temps de se dégager des premières idées simplistes, c’est bien l’innocence (et son corollaire, l’insouciance). Cette innocence ne signifie pas qu’un enfant ne puisse pas être agressif, violent ou pulsionnel, notamment envers les autres, mais il n’en a pas la conscience, il n’en a pas la connaissance. Les deux s’acquièrent,  quoiqu’en disent les tenants d’un déterminisme génétique absolu considérant que chaque caractéristique humaine a son gène.

On ne peut que constater chez chaque enfant, la mise en acte de comportements cruels[3] avec son environnement très proche… mais en toute innocence ! Indice qu’il n’a pas encore accédé à l’altérité, à la fois décentration de soi et attention à l’autre, étape essentielle qui passe par son accès aux règles de vie familiale et sociale, avec leurs limites et interdits qui les structurent, une fois intériorisés.

En raccourci, par la confrontation, la familiarisation avec les idées de culpabilité conscientes et inconscientes(les plus difficiles à désamorcer), il pourra, grâce à l’accès à une capacité de sollicitude, les dépasser par une position de responsabilité.[4]

A l’inverse, la caractéristique majeure de l’âge adulte, c’est (faire avec) le sentiment de culpabilité[5]. Et son corollaire, la perte de l’insouciance. J’ai bien conscience d’être un peu provoquant en affirmant ceci, puisque d’ordinaire on associe cette étape à la notion de responsabilité. C’est vrai, c’est plus noble. Pourtant…

– Certains se défendent de l’idée de culpabilité, c’est ainsi qu’on peut décrypter ce qui anime ces trentenaires ou ces quincagénaires, dénommés adulescents  ou quincados. Ils refusent vent debout engagement et responsabilités, mais surtout toute proximité mentale avec des sentiments de culpabilité. La Silver économie l’a parfaitement compris, submergeant ces âges de biens de consommation ciblés, pour ne pas penser, et donc pour ne pas culpabiliser. On achète comme on peut une tranquillité d’esprit, en détournant notre attention, ça devient même un marché[6].

– D’autres souffrent du sentiment de culpabilité, il suffit d’écouter un grand nombre de parents à propos de leurs enfants et leurs adolescents pour entendre ceci : qu’est-ce que j’ai fait ou pas fait, pour qu’il soit ainsi en difficulté, en échec, malheureux… Et encore, le plus souvent, ces idées sont gardées par devers soi, travaillant chacun, psychiquement, en profondeur.

Cette plainte nous accompagne tous, plus ou moins, en tant que parents, encore plus dans les moments de crise, même si nous nous en dégageons par l’échange, la raison ou bien mieux, par un acte, véritable équivalent d’une nouvelle donne.

Que traduit-elle alors cette plainte ? Notre impuissance, plus précisément notre sentiment d’impuissance. Une impuissance à le protéger, à le réparer, à modifier cette réalité blessante ou pire encore, impuissance à revenir au temps d’avant pour changer ce qui s’apparente à un destin. Ce sentiment d’impuissance est surtout l’envers de ce qui rôde en nous, plus ou moins consciemment : nos rêves de toute puissance, issus de l’enfance, lesquels ne sont rien d’autre qu’un désir radical de « commander » la réalité.

-Nous ne sommes pas surpris dès lors, de rencontrer ces mêmes problématiques lors du temps des aidants dans leur relation avec un parent âgé vulnérabilisé. Nous y reviendrons dans un prochain article.

L’idéologie du Bien vieillir, un vieillissement à la Walt Dysney …

Il y a belle lurette que le « Silver immobilier[7] » se sert  de cette idée de culpabilité comme argument :

-tantôt pour expliquer la mauvaise image des EHPAD ; celle-ci ne serait que la projection de la mauvaise conscience de placer son parent. Sous-entendu, ça va bien par ailleurs…

-tantôt en finançant en permanence des campagnes sur l’image et les mots[8]. La voilà, la logique du Bien-vieillir, ce vieillissement à la Walt Dysney qu’on nous vend: « Construisons un monde où tous les seniors vieillissent bien et leurs familles aident bien.» Farce ou réalité, à chacun de faire sa propre opinion.

Concrètement, c’est là toute la force du marché,  il s’agit de monnayer notre culpabilité en dépensant. Nul doute qu’il existe une sorte de deal entre les pouvoirs publics et les représentants de cette industrie.

A suivre, une 2 ° partie, «  de la culpabilité à la culpabilisation des aidants », puis une dernière partie, « de la culpabilité à la contribution des aidants».

 

José Polard

[1] Vous n’avez pas l’impression que dans le territoire de la gérontologie, ça tourne en rond ?

[2] Je ne distingue pas pour le moment la défaillance dans ses dimensions, « objective» d’une part et  de réalité psychique, d’autre part.

[3] Winnicott a particulièrement porté son attention sur ce fait anthropologique : « Nous devons faire l’hypothèse d’une relation d’objet précoce cruelle »in le développement affectif primaire. Une des raisons profondes de l’attachement d’’un humain à sa mère, comme réparation jamais satisfaite de l’insouciante cruauté de nombres d’enfants à son égard ?

[4] Cette position de responsabilité est souvent associée à l’idée d’accès à l’autonomie de l’enfant. En caractérisant de dépendants certains vieux vulnérabilisés par la maladie, il est  proprement scandaleux de les priver de cette position de responsabilité vis-à-vis des autres, qu’on observe pourtant du matin au soir, au quotidien.

[5] A notre insu, le plus souvent.

[6] Lire Bernard Stiegler.

[7] J’appelle « Silver immobilier » ce pan de la silver économie qui obéit à la logique de l’industrie de la construction, de la gestion immobilière.

[8]. La Silver économie écrit pour nous un story-stelling qui nous demande très peu d’efforts mentaux, plutôt une paresse intellectuelle : encore une fois, dépenser pour ne pas penser.

Les mots peuvent-ils agir sur votre physique ?  http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2016/06/12/quand-les-mots-agissent-sur-votre-physique/

 

L’ « indécence de la silver économie »

LE MONDE | 06.05.2016 à 16h02 | Par José Polard, Michel Bass, Michel Billé, Odile David et Alain Jean (EHPAD de côté)

"Nous proposons de réfléchir et de créer les conditions d’un point d’équilibre, avec des représentants de la société civile, des usagers, des citoyens aux fins de resocialiser cette vieillesse" (Photo: Ehpad à Limoges, en 2015)..

 

Silver Night aux Folies Bergère en mars, Silver Show au théâtre Mogador en avril : la « silver économie » [« or gris »] est un secteur industriel qui se porte vraiment bien. Et quelle satisfaction de nous en informer ! Mais quand une société se donne à voir ainsi en spectacle, s’agit-il encore d’informer ou est-ce une manière sophistiquée de communiquer ?

Que fête-t-elle ainsi, la silver économie ? Sa réussite d’abord. On connaissait la saga des grands groupes d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), les taux boursiers en flèche, mais ici c’est différent. Avec une stratégie de relations publiques bien rôdée, à l’instar de bien d’autres branches industrielles, du BTP aux métiers du tourisme, elle met en scène l’idéologie du bien vieillir, laquelle par bien des aspects pourrait bien faire le lit de la philosophie du transhumanisme.

En reconnaissant et en remettant ses « trophées de l’innovation », du plus technologique au plus festif, sans oublier bien sûr, du plus solidaire au plus participatif, ce secteur économique se réapproprie habilement ainsi les initiatives du terrain, tout comme les inventions technologiques, les avancées médicales.

À coup de pubs et de marketing

Dans ce secteur industriel, les seniors et leurs proches sont étudiés, pensés et peu à peu, dirigés à coup de pubs et de marketing, vers une « filière » ou une autre, sans oublier les « passerelles », pour le bien du « parcours de la personne âgée ». Cela passe du « maintien au domicile » à l’Ehpad, en passant par les résidences services seniors (RSS) avec, à chaque fois, des réponses immobilières appropriées accompagnées par un business plan spécifique.

L’« Or gris », c’est avant tout cette puissance de communication et de relations publiques. On comprend mieux ce rouleau compresseur médiatique qui envahit tout. Au fond, le message subliminal est assez simple : tant que vous consommez, vous gardez une part de jeunesse… Avec un peu de malice, nous le dirions autrement : dépenser et ne pas penser. Cette silver économie porte de mieux en mieux son nom : c’est moins les cheveux qui sont argentés que les intérêts…

La silver économie fête aussi son omniprésence et son influence dans tous les débats concernant le vieillissement, promouvant sa philosophie et ses orientations, avec l’efficacité d’un lobbying de haut niveau, s’imposant comme un interlocuteur incontournable et créant les conditions d’une proximité idéologique contagieuse – comme le montrent les travaux de George Stigler (1911-1991) [Prix Nobel d’économie en 1982 dont les travaux ont montré que l’Etat-providence sous l’emprise des groupes de pression, n’est plus garant de l’intérêt général] – avec certaines sphères politiques et la haute administration, et donc génératrice d’intérêts communs.

Connivence industrielle et politique

Qui maîtrise les mots oriente les décisions, économiques et politiques. Certains experts, certains intellectuels n’hésitent pas à mettre leurs travaux, leurs réflexions au service de cette économie du « marché des séniors », la cautionnant ainsi. Sciences humaines rebelles ou supplétives, il faut choisir.

Cette indécence de la silver économie, traduction d’une sorte de désinhibition quant aux buts et aux gains, est le fruit d’un profond déséquilibre entre d’un côté une sorte de connivence entre la puissance industrielle qui oriente, l’action politique dévaluée, la haute administration procédurale et normative et de l’autre… aucun contre-pouvoir. Car enfin confier ainsi au marché cette séquence de vie du vieillissement et du grand âge, est-ce bien raisonnable ?

C’est pourquoi nous proposons de réfléchir et de créer les conditions d’un point d’équilibre, avec des représentants de la société civile, des usagers, des citoyens aux fins de resocialiser cette vieillesse. En repensant l’Ehpad (est-ce que ça s’appellerait encore Ehpad ?), en soutenant les modalités d’évaluation beaucoup plus participatives, en impliquant les équipes et non e les passivant, en stimulant toutes alternatives, en se dégageant de cette pensée unique qui nous est martelée. Le profit et l’éthique font rarement bon ménage.

José Polard, Michel Bass, Michel Billé, Odile David et Alain Jean (EHPAD de côté)

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