Quand la voix se fait parole : art de la rencontre ou lien qui libère ? Marie- Françoise Bonicel

« Chagall, ce voyant, dessine la voix qui parle.

En vérité, Chagall m’a mis de la lumière dans l’oreille. » Bachelard

Selon les travaux du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, seules les basses fréquences sont perceptibles par le fœtus, le font vibrer, et restent en mémoire de fond.

Et nous, qu’est-ce qui nous fait vibrer dans la voix de l’autre ? En temps de paix ? Et a fortiori, en temps de guerre Covid-19 qui assourdit les sons derrière les masques, amplifie les temps passés en amitié au téléphone, en affection familiale, en soutien pour les isolés, les souffrants ou les soignants ?

La voix, un lien[1] qui libère de la solitude et de l’angoisse

La voix n’assure pas seulement une mise en relation, mais va jusqu’à créer un lien avec l’autre malgré l’éphémère de la parole ou de l’écoute. Et l’anthropologie de la voix, à laquelle nous introduit le sociologue David le Breton[2], nous immerge dans une galaxie de sons, d’accents, de variations culturelles de son utilisation dans le temps et dans l’espace.

Un ami, victime d’un AVC et qui récupère progressivement la tessiture de sa voix, me disait la souffrance de cette privation provisoire de son élocution, puis la joie de retrouver ce lien vocal pour dire le « cœur du soi » ou les simples choses de la vie. Mais si les mots qu’elle porte sont signifiants, la voix, par le ton, l’intensité, le rythme, les silences, est déjà un souffle qui rejoint l’autre et le libère de la solitude et de l’angoisse.

Pour ceux qui accompagnent des personnes dans les métiers du soin ou de l’éducation, dans la sphère privée ou celle de la solidarité, nous savons combien la voix sauve, s’insinue parfois dans les comas, tente de se jouer des masques et des barrières pour rejoindre l’intime et créer la complicité des profondeurs. « La voix transporte les mots », nous dit Sophie Gava[3], dont le métier est notamment de recueillir des récits de vie. Comment entendre sa vibration derrière les masques qui la maquillent et en étouffent l’intensité et les nuances ?

La voix, un souffle de présence et une tapisserie vivante

Comme elle peut adoucir les soins à la personne dépendante, ou infantiliser le patient, ainsi que l’humoriste Zouc a su si bien le parodier, la voix est un pont ou un passage et peut soutenir ou renvoyer l’autre à la solitude de sa souffrance.

Être-là dans une présence pleine : « Tu n’es pas seul (e) ». Les écoutants de S.O.S Amitié, ou d’autres structures d’écoute solidaire, en savent la richesse, malgré les limites de cet anonymat. Des voix croisées, transformées en tapisserie d’humanité et qui donnent aux « sans voix » assignés à résidence ou aux errants, à ceux qui sont en fin de vie ou dans une escale de santé, une espérance « à contre-nuit ».

Le peintre Gustave Moreau a peint deux tableaux nommés « Les voix » et un troisième, « Voix du soir », où les anges messagers ont leur place.

Ni ange, ni bête, ni habitée par des voix célestes qui me feraient miroiter la béatification, ni par des délires hallucinatoires qui me conduiraient dans un lieu de soin, j’ai pourtant sur mon épaule bien des voix qui m’accompagnent dans mes doutes et mes décisions, allègent mes peines ou éveillent des souvenirs : parents, amis ou maîtres, penseurs ou poètes, voix minuscules ou majuscules qui disent la trace et suggèrent des chemins pour inventer l’après, « Là où le cœur attend », comme le suggère Frédéric Boyer, où tout peut recommencer. Même si, avec les années qui passent, nos oreilles perdent de leur acuité, les voix sur nos épaules ou nos voix intérieures gardent toutes leurs sonorités.

La voix, une lampe pour adoucir l’obscurité du présent et éclairer l’avenir[4]

En exergue de son ouvrage, Nulle autre lampe que la voix, Gilles Baudry convoque Boris Pasternak pour nous suggérer une feuille de route lumineuse : « La seule chose qui soit en notre pouvoir est de ne pas altérer la voix de la vie qui résonne en nous. »[5]

Une manière d’exprimer de la gratitude envers ce cadeau de l’existence  qui contribue à assurer notre métier d’Homme auprès de nos compagnons de route.

La voix contagieuse, titre l’écrivain Cassingena-Trévedy, moine et marin, marcheur et poète. Laissons-nous tenter par cette généreuse contagion, antidote à cette autre qui rôde.

Et puisque la voix des poètes est intemporelle, il faut la croire, elle dit la vie à re-venir :

La Voix

Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?

Elle dit « La peine sera de courte durée »

Elle dit « La belle saison est proche. »

Robert Desnos, in Contrée 1939-1942


[1] Giordano Bruno, cet homme de la Renaissance, trop visionnaire pour ne pas finir au bûcher, a audacieusement écrit cet ouvrage avant-gardiste, Des Liens, une vision systémique avant l’heure que valide Edgar Morin.

[2] David le Breton, Éclats de voix, éd. Métailié, 2011.

[3]  Sophie Gava.    http://www.optimisez-vos-ecrits.com

[4] On lira avec bonheur l’ouvrage de Poésie Nulle autre lampe que la voix, de Gilles Baudry, Éd. Rougerie, 2006.

[5] Boris Pasternak, « La Voix de la vie », in Poésie 94, no 54, Éd. La route des Indes, 1994.

Une vie à la ferme

 

 

 

Il y a dans cette série d’Annabel Oosteweeghel comme un écho de ces derniers paysans solitaires, au mode de vie immuable.

Est-ce vieillir quand rien ne change?

Le présent est bien le présent, avec ses menus gestes, les mêmes. Photographies de mémoire,  sur un temps révolu,  pleines de nostalgie. Le reste de la série photo

Le site de Annabel Oosteweeghel

 

Aussi le même écho dans cette vidéo(4mn). Solitaire, lui aussi. Il me revient en tête cette légende africaine de l’éléphant vieux et mourant qui quitte le troupeau pour rejoindre un imaginaire cimetière des éléphants.

Mais l’étonnant chez Pierre, le vieux paysan solitaire, c’est son usage du langage, un usage plaisant, intact et précis, quand il s’adresse à l’autre.

A qui parle t il au présent?

José Polard

 

 

Quand j’étais vieux

Court métrage de Laura Stewart.

 

Suivi d’un texte de José Polard.

Quand j’étais vieux,

Je rêvais à quand j’étais jeune,

Passionnément jeune.

Jeune comme on peut l’être quand on se sent vieillir.

Encore et encore

Jusqu’au point de non-retour.

 

 Ça c’est du passé, c’est même mon passé.

Quand j’étais vieux, j’étais vivant

Encore.

Mal en point mais vivant.

Vous savez cette époque de la vie où,

Corps et esprit cohabitent,

Où parfois même,

Corps et esprit se séparent

Comme déchirés.

 

 Parle à ma tête, jeune,

Mon cœur est vieux,

Ou l’inverse, je ne sais plus.

 

 Maintenant je suis caché, là, au fond du placard.

Le silence s’installe, et le noir.

Ils me cherchent, c’est sûr.

Au fond du placard, qui saura me trouver ?

Je suis seul au fond du placard,

Et comme il me pèse, ce triomphe de la cachette parfaite.

Si personne ne me trouve,

Si personne ne me cherche.

En vieillissant,

Je me suis labyrinthé.

 

Avant d’être vieux, j’étais jeune,

Je crois.

Et ce que je voulais,

C’était rien d’autre que d’être

Jeune, jeune.

C’était rien d’autre que d’être.

Toujours le même,

Etre.

 

Un jour je serais vieux,

C’est ce qu’on dit,

On m’a prévenu.

Ou pas.

 

Aujourd’hui,

Suis-je encore vivant ?

 

Ça y est je suis vieux…

 

Bien sûr quelques mauvaises langues ne manqueront pas de me faire remarquer que cela fait déjà quelques temps que je suis vieux… D’autres, peut-être plus aimables ou moins perspicaces, se garderont de prononcer des verdicts aussi rapides…

Bref, une récente histoire très personnelle m’a placé, bien malgré moi devant cette évidence, ça y est je suis vieux… Ça m’énerve mais je suis bien obligé désormais de l’admettre je suis brutalement devenu vieux et pas simplement parce que mes proches, mes amis, ma famille ont eu la gentillesse de fêter mon changement de dizaine de belle et tendre manière.

Déjà, il y a quelques mois, bricolant à l’extérieur de la maison, j’ai dû faire une maladresse ou une imprudence, mon échelle a glissé… J’ai fait une chute sévère, finalement sans conséquences dramatiques, mais mon entourage bienveillant, depuis, ne manque pas, dès que je commence le moindre travail manuel, de me prodiguer des recommandations de prudence: fais attention, n’en fait pas trop, tu devrais te faire aider, ce genre de choses tu devrais le faire-faire, il fait chaud, pense à boire, de l’eau bien sûr… C’est drôle, il y a peu encore on se serait réjoui de mes talents de bricolage et du fait que, justement cela permet d’éviter de faire-faire…

Et puis tout récemment une drôle d’idée me traverse l’esprit: je suis en vacances, seul chez moi, il fait un temps splendide, j’ai besoin de repos, de recueillement même… Je décide de descendre dans mon jardin, un moment seul au bord de la rivière qui le longe et, pour en profiter pleinement, je laisse volontairement mon téléphone…

Tout se passe bien pour moi en tout cas… Mais pendant que je savoure ma solitude à laquelle je trouve, comme disait La Fontaine « une douceur secrète[1] » mes proches essaient de me joindre, d’urgence… Quelque chose de grave est arrivé à Barcelone, un attentat odieux, abject, terroriste, insupportable et plusieurs de mes proches, sans être blessées physiquement sont sur les lieux et vivent l’horreur… Elles essaient de me joindre, normal! Je ne réponds pas! Que se passe-t-il? Elles alertent des amis, ils viennent jusque chez moi, ma voiture est là, je ne réponds ni au téléphone ni à la sonnette de l’entrée de la maison. Que se passe-t-il ? Que m’est-il arrivé? Une chute, un malaise, pire peut-être…

Finalement, pour boire un verre d’eau, je remonte et vais ouvrir la porte à ces amis qui sonnent, inquiets, très inquiets… « Ben alors? Qu’est qui se passe? Pourquoi tu ne réponds pas? On allait appeler le SAMU et la police pour forcer la porte… »

Bref, tout s’arrange et s’arrangera, du moins pour nous, le temps fait son œuvre et l’angoisse des uns et des autres s’apaisera. Les blessures des uns et des autres deviennent lentement plus supportables, sont soignées… Chacun prend conscience de la chance qu’il a d’avoir des proches, des amis capables de se mobiliser, de veiller, d’être attentif…

Un malaise me reste pourtant de façon continue… Imaginons qu’un homme de quarante ans, cinquante ans même, allez soixante ans, ait décidé de passer deux heures sans son téléphone… Je parie qu’il ferait alors l’admiration des uns et des autres… On parlerait de lui comme d’un homme, libre, indépendant, capable de résister à la tyrannie de ces technologies qui nous asservissent tant nous en sommes devenus dépendants…

Et moi? Mes quarante ans sont loin, les dizaines s’ajoutent, s’empilent, j’en ai conscience et tout va bien, j’ai cette chance, tout va bien… Pourtant ça y est dans le regard des autres je suis vieux! Moi si je ne réponds pas au téléphone ce n’est pas une affirmation de ma liberté mais un aveu involontaire de ma faiblesse liée à mon âge… « C’est dans le miroir des autres que, parfois, on se reconnaît », disait J. Prévert… Involontairement je me suis regardé dans ce miroir et j’ai bien compris ce qu’il me disait… Ça y est tu es vieux!

Décidément comme le suggérait Jean Cocteau, « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images »…

 

Michel Billé.

[1] Jean de La Fontaine: “Le songe d’un habitant du Mogol » Livre 6 fable 4.

« Solitude où je trouve une douceur secrète, 
« Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
« Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ? »

Le chant des sirènes ou des pratiques qui font déchanter

La bonne idée des directions générales de certains EHPAD privés à but lucratif est de se donner les moyens pour faciliter les entretiens de préadmissions en se déplaçant au domicile d’éventuels « futurs résidents ».

 

C’est la mise en application d’un mode de communication facilitateur afin que la personne coopère plus aisément à son nouveau « projet de vie », au sein d’une dernière demeure, cette fois-ci institutionnelle. Ce type de politique commerciale œuvre dans certains cas jusqu’à demander au psychologue institutionnel de faire ces visites de préadmission, voire de conduire des visites explicitement nommées « commerciales ».

Telle peut être l’une des missions des psychologues exerçant dans ces milieux, participer activement au remplissage du dit « T.O. » (taux d’occupation), et ce, à la grâce de la belle éloquence  et de la grande oreille de la (ou du) psychologue chargée-é de cette mission et instrumentalisée-é à des fins de recrutement qui questionnent.

Je rappellerais le principe n°1 du code de déontologie des psychologues, « Respect des droits de la personne » :

Le psychologue réfère son exercice aux principes édictés par les législations nationale, européenne et internationale sur le respect des droits fondamentaux des personnes, et spécialement de leur dignité, de leur liberté et de leur protection. Il s’attache à respecter l’autonomie d’autrui et en particulier ses possibilités d’information, sa liberté de jugement et de décision. Il favorise l’accès direct et libre de toute personne au psychologue de son choix. Il n’intervient qu’avec le consentement libre et éclairé des personnes concernées. Il préserve la vie privée et l’intimité des personnes en garantissant le respect du secret professionnel. Il respecte le principe fondamental que nul n’est tenu de révéler quoi que ce soit sur lui-même. [1]

De nombreuses-eux psychologues exerçant au sein de telles institutions se trouvent en grande difficulté déontologique, voire en souffrance professionnelle, du fait du déploiement de contradictions en chaîne; en effet, les injonctions sont littéralement antinomiques avec le fondement même de l’ouvrage du clinicien, telles que la neutralité bienveillante, l’alliance thérapeutique, ou encore la possibilité transférentielle.

Ces mêmes établissements qui somment fréquemment les psychologues de gérer, d’organiser, et d’animer les problématiques éthiques sous l’ordonnance des Agences régionales de Santé afin de garantir la « bientraitance ». Comme le souligne D. Rapoport la « bien-traitance » [2] tient à son trait d’union, issu de son orthographe d’origine, afin de préserver le sens et la valeur du trait d’union entre les acteurs qui la fondent.

De quoi cela peut-il témoigner ? Le psychisme institutionnel serait-il à l’affût de nouvelles proies, individuelles et plus vulnérables du fait de l’entrée dans une spirale de la dépendance ? Certains de ces EHPAD offrent également une prime aux salariés qui recrutent un futur résident ; serions-nous nostalgiques de l’époque des westerns et de leurs chasseurs de prime ? Sous l’égide d’aider tous ces « petits vieux » comme on peut l’entendre, de faire Le Bien, ayant à cœur d’éviter leur isolement, et de créer un nouveau confort, voire une guérison, pourrait-on repérer une forme nouvelle de perversion ? P.-C. Racamier [3] a montré comment la perversion narcissique est une façon de s’en prendre au narcissisme de l’autre.

Aussi, à qui cette dite « solitude au domicile » fait-elle si peur, au point qu’il faudrait l’éradiquer jusqu’à en persuader les plus âgés mais également les professionnels de la combattre ? Il est notable que la vie en collectivité peut être l’occasion pour un sujet de mieux vivre, voire de se rétablir d’un isolement pathogène, mais le collectif n’est pas la garantie d’une construction d’un sentiment d’appartenance groupale amenant le sujet à se développer au sein d’une entité en y construisant une place, un rôle, une fonction, fondant le sentiment d’exister. [4] De nombreux entretiens cliniques que j’ai mené auprès de sujets résidant en institutions m’ont enseigné que l’on peut vivre en collectivité tout en éprouvant un isolement psychique profond, dans le cadre d’une rupture psycho-sociale.

L’ère du tout « bien-vieillir » comme il se doit, c’est-à-dire en forme et bien propre, voit naître toute une propension à une forme dissimulée de négation du genre humain, dans ce qui fait aussi défaut, peut échapper au normatif et au rationnel. Le tout, justifié par des idéologies âgistes (ou ségrégation par l’âge), des politiques sécuritaires, s’appuyant et se légitimant par des schémas protocolaires issus d’un lourd labeur, collectif et pluridisciplinaire dans le meilleur des cas, mais bien plus souvent tombant des directions générales, à l’image de tout système pyramidal autoritariste.

Une analyse systémique de nombreux établissements en souffrance à différents niveaux (psychologique et financier, notamment) pourrait mettre en relief que les troubles du comportement des « résidents » témoignent, en portant le symptôme (d’agressivité par exemple), de violences institutionnelles intrinsèques au système de gestion trop éloigné de la faisabilité humaine, des dynamiques interpersonnelles. Notamment à travers des organisations des temps de travail et des missions des professionnels rigides et usantes (faire l’ensemble des toilettes le matin, par ex.), mais également sourdes aux réalités individuelles et plurielles des personnes hébergées réagissant de manière syntone aux pulsions intra et inter-psychiques ambivalentes induites par l’environnement. [5]

In fine, peut-on considérer que ces dits « troubles du comportement », stigmatisant de nombreux « résidents », seraient aussi à voir dans ce type de logique gestionnaire d’établissements relevant tout de même du champ médico-social ?

Qu’en est-il des notions de flexibilité du cadre, de la démarche « au cas par cas » qui fonde une réflexion éthique accordant une place à l’altérité. [6]

Enfin, s’agirait-il aujourd’hui de résister au doux chant des sirènes ?…

Cécile Bacchini

 

[1] http://www.codededeontologiedespsychologues.fr/LE-CODE.html

[2]  Bien-traitance, un trait d’union à reconquérir, Ed. Eres, 2014. Naître, grandir, devenir : la bien-traitance à tous les âges de la vie, Coll. Dirigée par D. Rapoport, Ed. Belin, 2009

[3] Paul-Claude Racamier, Cortège conceptuel, Ed. Aspygée, 1993.

[4] Lire aussi le billet de Valentine Trépied, Solitudes en EHPAD, du 20 avril 2017.

[5] Michel Bass a proposé une analyse médicale dans son billet Pas le temps de faire son travail, du 24 avril 2017

[6]  cf. Charte éthique : Valeurs du soin et de l’accompagnement en institution. http://www.espace-ethique.org/ressources/charte-d%C3%A9claration-position/valeurs-du-soin-et-de-laccompagnement-en-institution

 

Solitudes en EHPAD

 

Depuis près de cinquante ans, le maintien à domicile des personnes âgées dépendantes constitue l’un des axes privilégiés des politiques de la vieillesse. Les réformes récentes laissent toujours de côté les questions relatives au vieillissement en institution.

Or, depuis ces dernières années, la médicalisation de la vieillesse s’est déplacée des hôpitaux vers les EHPAD sans qu’ils ne disposent de moyens humains et financiers suffisants pour accompagner au maintien de l’autonomie des personnes hébergées. Les états de santé lourds des résidents et les logiques de productivité rendent difficilement tenable l’objectif des EHPAD : être un lieu de vie de la vieillesse tout en étant un lieu de soins. Les frontières entre les deux sont floues, le lieu de soins prenant petit à petit le pas sur le lieu de vie de la vieillesse.

Finalement, les transformations des maisons de retraite en EHPAD n’ont pas véritablement changé la situation des personnes âgées vivant en institution alors que les conventions tripartites étaient censées améliorer leur situation.

On constate plutôt que le fossé est grand entre la promotion de l’autonomie pour ces personnes hébergées et la réalité concrète, c’est-à-dire l’insuffisance des moyens humains et financiers pour mettre en œuvre le référentiel.

L’analyse de la relation soignante par le prisme de la solitude a permis de rendre compte de l’importance de la valorisation identitaire pour ces personnes âgées particulièrement disqualifiées dans notre société. Il apparaît également que le sentiment d’être seul est étroitement lié aux ressources des résidents et à leur capacité à se valoriser avec les soignants.

Plus largement, la reconnaissance sociale est primordiale pour trouver un équilibre identitaire quels que soient l’âge et l’état de santé des individus. Elle doit être l’un des fondements des pratiques professionnelles pour protéger les résidents de la solitude.

C’est maintenant aux professionnels de terrain, aux associations, aux familles et à chacun d’entre nous de s’emparer de ces questions.

Rendre visible une vieillesse qui reste encore trop largement invisible peut être l’un des moyens pour que la situation des personnes âgées vivant en EHPAD trouve un écho socio-politique de plus grande envergure.

Pour aller plus loin, retrouvez l’article complet Solitude en EHPAD-L’expérience vécue de la relation soignante par les personnes âgées dépendantes paru dans Gérontologie et société n° 149, volume 38/2016

Valentine Trépied