Archives du mot-clé suicide

Il est dur de vieillir avec le poids d’un secret

Pourquoi consulte-t-elle réellement ? Elle met en avant ses problèmes de mémoire, puisqu’elle a dépassé 75 ans, mais quelque chose ne colle pas tout à fait. Non, c’est d’autre chose qu’il s’agit, qui va peu à peu se dévoiler en fin de premier entretien et surtout lors du second. Cette autre chose peut tout à fait expliquer cette « embolie mnésique » qu’elle décrit.

Sa plus jeune sœur, vient de lui révéler un secret de la famille, un secret qu’elle avait gardé pour elle, qu’elle avait gardé en elle. Ou bien était-ce lui qui la gardait ? Ce secret, le voilà : des années durant, elle a été régulièrement victime d’abus sexuels par leur frère ainé. Le préféré de la mère et fierté du grand-père maternel, celui pour qui l’héritage révélé le mois dernier est le plus généreux. La terre, vous savez…

Le « pourquoi maintenant »  de cette révélation, c’est qu’il fallait attendre la mort du père, venue après celle de la mère, il ne l’aurait pas supporté, ça l’aurait tué.

Mais elle, cette face cachée dévoilée la dérange profondément dans sa loyauté à sa mère, sa loyauté jusque-là inconditionnelle et peut être même sacrificielle quand elle repense à certaines attitudes maternelles à son égard. Ainsi commencèrent une série d’entretiens qui l’amèneront à réinterroger son passé, à réécrire quelque peu différemment son propre récit du monde, apaisé.

C’est dans ces circonstances qu’on saisit à quel point, vieillir n’est pas cesser de devenir. Et là, pour qui veut bien entendre ce qui est dit, pas simplement écouter, il y a une leçon de vie.

Comme on le sait, la vieillesse est un temps de bilan et souvent sans concession, la mort quittant peu à peu le champ des virtualités pour celui d’une incontournable réalité à venir. La Mort, notre seul maitre à tous…On saisit aisément à quel point, il y a là une force psychique puissante chez chacun qui l’amène à réinterroger son existence et tenter de réintégrer certains faits jusque-là censurés. A la recherche d’une cohérence de son existence et au-delà, d’une sorte de travail de vérité.

C’est parfois un évènement qui amène quelqu’un à dépasser un clivage. En juin de l’an dernier, un homme canadien de 91 ans avoue un meurtre commis en 1946. Le début de ce processus de vérité avait commencé deux ans plus tôt, quand on lui diagnostiqua un cancer de la peau. Comme un déclic, le besoin de soulager sa conscience fût tel qu’il poussa la porte d’un commissariat pour révéler qu’à Londres, peu après la seconde guerre mondiale, il avait tué une femme dont il ignorait le nom[1].

Mais encore faut–il que ce besoin de vrai soit puissant car les non-dits individuels ou pire les secrets familiaux sont tellement enkystés, produits par de redoutables défenses psychologiques-vent debout contre ces morceaux de réalité abhorrés-, qu’ils suscitent trouble, angoisse et inconfort moral.

Cliniquement, retour du refoulé et retour du clivé s’accompagnent toujours d’une tension dramatique et avec quels affects ! Pour jauger le poids du secret, additionnez à la honte, compagne de tout secret, le fardeau de la culpabilité…En arrière-plan une menace plane, comme dans les huis clos, car les protagonistes en sont convaincus : quelque chose va s’effondrer, s’ils lâchent ce morceau de vérité.

Tout particulièrement, ces moments d’émergence d’éléments clivés sont très suicidogènes, surtout dans la période de fin de vie. Les secrets et non-dits sont ressentis, présentés par les patients comme de véritables bombes pouvant mettre en danger la cohésion de la famille. De manière plus tragique, certains vieux vont faire le choix du suicide, pour emporter avec eux un secret, en protéger leurs enfants. Une patiente de soixante-douze ans, après une tentative de suicide déclarait » : J’ai voulu mourir pour emporter à tout jamais un secret qui pourrait tuer ma fille ».[2]

Sans juger et sans en méconnaitre les difficultés, ne pas révéler un secret de famille à ses enfants, c’est les condamner à répéter les fautes de leurs ancêtres et à les transmettre. Comment l’expliquer et par quels mécanismes ? L’enfant se construit par identification, c’est-à-dire en dupliquant littéralement l’inconscient de ses parents, avec son lot de représentations mais aussi de trous formés autour d’une absence de parole, de questions laissées sans réponse ou de secrets traumatiques. L’inconscient est transgénérationnel. Ce que Didier Dumas, à la suite de Nicolas Abraham, appelle  » fantôme « , c’est ce non-savoir qui hante et agit les esprits qu’il habite.  » Le non-savoir nous condamne à nous heurter aux mêmes difficultés que nos parents ou grands-parents, et à ne pas pouvoir les dépasser. Seule la parole peut nous délivrer d’un fantôme ».[3]

Cette métaphore du fantôme met à jour cette particularité du secret. Il ne vieillit pas, seuls ses porteurs sont affectés par cet aspect de la vie condition humaine.

Faire avec le non-dit, le secret en EHPAD

L’entrée en institution gériatrique s’accompagne souvent d’une sorte de disqualification de cette vieille personne, un mouvement qui peut tout autant traduire un désir de (sur)protéger ou de supplanter. On peut rapidement analyser et réduire cette question à une discrimination de l’âge et pourtant d’autres raisons profondes et inconscientes, liées à la vie à la mort, peuvent émerger. Avec Patrick Linx,[4] nous avions identifiés et qualifiés des situations de « huis clos pour ne pas dire ». Ce non-dit génère souvent chez la personne âgée deux attitudes fréquemment rencontrées: soit la chape de plomb du silence l’enferme dans une prostration au long cours, soit un cortège d’agitations révèle une grande souffrance et un déséquilibre insupportable.

Ainsi, un homme refuse obstinément d’informer sa sœur, placée en maison de retraite en catastrophe, de la vente de la maison familiale dont ils sont les héritiers, suite au décès de leur mère ; Au cours d’entretiens psychologiques avec cet homme, on entrevoit déjà qu’à éviter de parler d’un évènement, la vente, c’est surtout du décès de la mère, de sa disparition et de son absence définitive qu’il ne faut rien dire. Par conséquent, tout retour au domicile paraît exclu. Sa sœur est très agitée et éprouve dès lors, les plus grandes difficultés à accepter sa place en maison de retraite.

Or les secrets et les non-dits sont contagieux, autre caractéristique, c’est-à-dire qu’autour d’eux se développe un mode de relation et d’échanges, ou plus précisément un mode d’évitement de la communication.  Ces « huis clos pour ne pas dire » deviennent alors sources de conflits, voire de clivages aigus pour nombre d’équipes qui s’affrontent ensuite, par identification, à partir d’un choix radical : faut-il lui dire ou ne pas dire ?

Pour ma part, je préfère la question posée ainsi : comment lui dire ?

José Polard

 

[1] le besoin de justice ne vieillit pas

[2] “Le suicide des personnes âgées”, Marguerite Charazac, 2012, Ed Erès

[3] “L’ange et le fantôme”, Didier Dumas, 1985, ed de Minuit

[4] “Vieillir en huis clos”, José Polard, Patrick Linx, 2014, ed Erès