Archives du mot-clé tranquillité

Les mots pour (ne pas) le dire

les-medias-du-systeme-ou-les-mots-pour-ne-pas-le-dire-au-service-de-lempireFace à l’inéluctable de la maladie létale et par souci de transparence, les médecins tiennent un discours très rationaliste qui consiste la plupart du temps à dire la vérité aux malades et aux proches. (1)

 

Toutefois certains malades en fin de vie ne peuvent ni ne veulent produire un tel effort de mentalisation et préfèrent la tranquillité. Il est tout à fait primordial de respecter leur ultime volonté. Parfois, les psychologues quant à eux ont souvent pour mission d’édulcorer une vérité parfois trop rapidement révélée. Pour ce faire, ils doivent forcer quelque peu les défenses psychiques des patients afin de leur épargner la brutalité objective  d’une mort annoncée. En tentant de tenir coûte que coûte les malades en fin de vie à distance des effets délétères de la vérité objective, ces psys deviennent enquelque sorte des instruments mis à leur disposition. Est-il toujours pertinent et judicieux de pousser les pensées des  patients vers le raisonné et le raisonnable?

La question essentielle étant celle-ci, nous semble-t-il: « peut-on se préparer à sa propre mort ?». Dut-elle être annoncée par le représentant d’un savoir médical qui de surcroît tend à l’objectiver.

Critique du paradigme de la mort annoncée   

Le modèle paradigmatique auquel la médecine se réfère est celui de la psychiatre helvético-américaine Elisabeth Kübler Ross qui tend à présenter le processus de deuil comme une série d’étapes à franchir qu’elle décrit comme une chronologie. Au déni succèdent la colère, le marchandage puis la dépression et enfin l’acceptation. Ce discours médical prédictif et normatif veut adapter le sujet à une réalité objective et ce faisant, ne lui permet pas de se déprendre de la radicalité de l’annonce d’une mort prochaine.

Il l’enferme dans une forme figée de certitude. Comment anticiper l’évolution vers sa propre fin sans rencontrer l’effroi du réel ?

Ainsi le poids de la parole médicale crée les conditions d’un véritable traumatisme. Sous prétexte d’une nécessité d’informer le patient on le pousse vers l’irreprésentable de sa propre mort, lieu où il ne veut ni ne peut aller. La parole médicale peut ainsi le faire vaciller en encapsulant son désir. Cliniquement, on voit des patients obsédés, ne pouvant plus penser à autre chose qu’à leur mort qui se profile sur fond d’horizon qui se restreint.

Glaçant…

L’intranquillité du discours médical

L’excès de savoir anticipé de l’annonce médicale en faisant traumatisme pousse vers l’angoisse de l’affreuse certitude.

Excès et trauma, deux manières de traduire l’impossible à intégrer.

Les retombées de la parole médicale sur le sujet qui se fige et se résigne sont toujours difficiles à mesurer. Il y a, selon Jérôme Alric, « un effet de révélation de la parole objective sur la personne malade.» Puisque la médecine détient ce savoir sur la maladie comme une vérité révélée face à la mort annoncée, comment recueillir les bribes de vérité subjective que le discours médical trop formaté ne prend pas en considération ? Un dégagement subjectif  s’impose devant l’objectivité de la mort annoncée. Il est salutaire et permet au sujet une relance de son désir. La parole prédictive exclut la personne malade du monde des vivants et la maintient dans une forme d’in tranquillité. Sa destinée n’est plus prise dans la finitude mais elle est ordonnée par la certitude d’une mort prochaine.

Eloge de la tranquillité

Face aux normes préconisées par une médecine qui adapterait le mourant à la réalité, la psychanalyse propose de penser une autre forme d’accompagnement en fin de vie. En évitant de promouvoir une forme de relation trop objective, l’écoute analytique( flottante et associative, remettant du possible..) permet au contraire à la personne en fin de vie de se réapproprier sa subjectivité.

A l’impossible de penser l’impensable de sa propre mort, nul n’est tenu.

Il s’agit avant toute chose de respecter la part d’éternité en soi présente dans toute vie subjective. « Je me sais mortel mais je me veux immortel » Pour me protéger du réel, de ma mort je ne veux rien en savoir.

L’éthique de la psychanalyse(2) est celle du non savoir qui maintient une forme d’ignorance salvatrice face à la mort. La certitude de la mort doit rester voilée. S’attacher à réduire un excès de réel dans sa vie laisse le sujet tranquille, il ne désavoue pas le mécanisme de déni qui lui est nécessaire. Il l’accueille volontiers. Il n’est pas question d’envisager une échéance que la personne en fin de vie ne veut ni ne peut poser. En l’aidant  à retrouver sa parole et ses variations subjectives, le psychiste permet de faire de la place au doute, au non savoir et à l’ambivalence face au réel.

En somme, il s’agit d’aider  le sujet à retrouver  sa parole en lui donnant la possibilité du déni de sa mort prochaine  pour créer et construire ses effets de vérité subjective derrière un discours médical stéréotypé afin que, comme le dit William Shakespeare dans Hamlet, « Avec l’amorce d’un mensonge, on pêche une carpe de vérité.»

 

Patrick Linx, José Polard

(1) Dans le cadre des soirées d’Espace Analytique nous avons accueilli  Jérôme Alric  docteur en psychopathologie et  psychanalyste qui exerce dans le département des soins palliatifs au CHRU de Montpellier. Auteur de « La mort ne s’affronte pas »  Sauramps Médical 2011 et de « Rester vivant avec la maladie » Erès 2014. Ce billet s’enracine dans les propos de cette soirée.

 

(2) Critiquée, en ce moment, donc ça vaut le coup de souligner un de ses aspects pertinents et « humanisants »…