Archives du mot-clé transhumanisme

L’autonomie et la mort sont dans un bateau…

 

Walk into the light

Les principales organisations d’aide au suicide en Suisse sont submergées de demandes, elles ont quadruplé en 7 ans le nombre d’accompagnement de personnes vers la mort (999 en 2015).

Les théologiens et des chercheurs expliquent l’augmentation de cette pratique récemment mis en place(2008) par un « changement de valeurs », (…), « la génération des baby-boomers qui arrive maintenant à la vieillesse veut vivre de manière indépendante jusqu’au bout ».

Est-ce une nouvelle culture qui s’installe ? De plus en plus de personnes ne souffrant pas d’une maladie incurable veulent quand même pouvoir décider de leur mort : « Un tiers des cas d’aide au suicide aujourd’hui en Suisse sont le fait de personnes souffrant de plusieurs maladies ou d’un début de démence sénile et qui refusent d’assister à la détérioration progressive de leur état. » A celles-ci s’ajoutent celles « fatiguées de vivre, qui ne supportent plus les infirmités liées à l’âge. »[1]

 « Nous vivrons dramatiquement plus longtemps… »

 D’un autre côté, conséquence de l’allongement de l’espérance de vie, les recherches en médecine régénérative sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus financées. Ecoutons Joe Jimenez, directeur de Novartis, un groupe pharmaceutique suisse créé en 1996, qui constate : « Nous vivrons dramatiquement plus longtemps. Nous faisons de la recherche sur la manière de régénérer les muscles, le cartilage, les capacités auditives et la vue ».  

Un mot n’est pas présent et pourtant, il inspire ces quelques lignes tout comme ces faits constatés : L’autonomie.

Au nom de la perte de l’autonomie, de sa détérioration réelle ou annoncée (ô la future médecine prédictive !!!), la mort « choisie » sera l’ultime marque de l’autonomie. Je mets des parenthèses car la question du choix devient quelque peu problématique quand la pression sociale externe ou, pire encore, la pression interne surmoïque obscurcit la pensée…

On subodore alors que le projet transhumaniste n’est en somme que la réponse à cette impasse actuelle, et sa solution du suicide assisté…ou bien, plus subtil, il intègrera cet aspect radical pour ceux qui se fatigueraient à désirer vivre encore, et encore..

Mais aussitôt, une idée, probablement mal placée( !), vient ensuite. Et si cette figure d’un senior dont l’allongement de vie s’éternise et qui revêt les atours de la jeunesse, n’était que le chainon manquant qui reliera l’homme diminué à l’homme augmenté ?

  Notre futur?
L’autonomie et la mort sont dans un bateau…
Si l’autonomie l’emporte, la mort doit disparaitre
si la mort l’emporte, c’est que l’autonomie a disparu?

Peut-être, ça vaut le coup de rappeler ce que Pascal Koch et moi-même[2] disions, il y a10 ans, quand nous essayions de penser pour clarifier et distinguer ou pas, suicide et euthanasie, dans un chapitre qui traitait des paradoxes, oscillations, ambivalence de la fin de vie.

«  Certains parlent du suicide comme d’une liberté existentielle (droit de se donner la mort) et en même temps on met en place des politiques de prévention du suicide…celui-ci est alors dans le registre de la pathologie.

Dans le cas de l’euthanasie ou du suicide assisté, la décision est supposée rationnelle, au titre d’une liberté personnelle, voire revendiquée comme un droit humain par les partisans de sa légalisation : un choix légitime pour abréger une souffrance intolérable et incontournable qui attenterait à la dignité humaine.

Si l’intention suicidaire et le passage à l’acte ne procèdent pas, pense-t-on, d’un choix pleinement rationnel et libre, l’autonomie[3] du candidat à l’euthanasie ne semble pas douteuse…   

Paradoxe encore, on parle d’une part de meurtre de soi, de passage à l’acte, et d’autre part d’une mort digne, d’une « décision » respectable… »      

Paradoxe toujours, en référence à l’euthanasie, on parle volontiers d’« aider à mourir »,    d’« acte de solidarité », d’« acte de compassion ».  Ces expressions ne sont pas du tout associées au désir suicidaire. Et pourtant le vœu de mourir est là.

Il y aurait un souhait acceptable de mourir (quand on fait appel à l’autre, quand on est en relation avec l’autre= suicide assisté) et un autre souhait cette fois ci, inacceptable (quand on ne sollicite pas l’autre, quand on est seul).

Y aurait-il un bon suicide et un mauvais suicide ? Questionnement capital, d’autant, que nous savons que nos actes et notre écoute sont orientés, parfois formatés, par les représentations qui nous entourent ou qui portent sur de telles questions.

 

José Polard

[1] http://www.genethique.org/fr/suicide-assiste-en-suisse-la-generation-qui-arrive-maintenant-la-vieillesse-veut-vivre-de-maniere#.WEgj5fnhCM8  Pour le Temps (Lise Bailat) 04/12/2016

[2] Tous les 2 psychanalystes, à l’origine avec d’autres profesionnels du Pallium en Yvelines, 1° réseau de soins palliatifs à domicile en France. Ici, un extrait de notre post face du livre »Le suicide des personnes âgées » in M.Charazac Eres 2014

[3] Le signifiant maitre qui occulte la mort, comme signifiant ultime.

Transhumanisme : ne pas craindre nos frères « humanistes en transe », si…

Human hand touching an android hand. Digital illustration.

A lire l’ouvrage « Prendre soin de ceux qui ne guériront pas », sous la direction d’Elisabeth Zucman,[1] on saisit combien les professionnels du  handicap, de la fin de vie et de la grande vieillesse se confrontent à un double défi, adressé à leur humanité et à l’humanité.

Défi à leur humanité, puisque la question de la « guérison » est obsolète et avec elle la satisfaction de l’acte thérapeutique « efficace ». Reste[2] alors à trouver et à inventer une manière d’être et de vivre ensemble, un registre d’attention à cet autre, incurable. L’impact de cette non guérison sur les soignants, n’est-ce pas la nécessité d’un au-delà ? Au-delà du soin, c’est la relation de soin. Au-delà de la relation de soin, tendre vers une « simple » relation envers l’autre… puisque c’est un homme.

Défi à l’humanité également. Quelle est la nature de ce défi ? Accepter une réalité difficile ou insupportable, qu’on ne peut intégrer…l’accepter ou pas. Et tenter de changer le rapport qu’on avec elle. Une gageure, un pari, y compris pascalien.

Mais depuis toujours, l’histoire des inventions, des découvertes techniques, des avancées de la médecine se nourrissent et s’originent de ces limites pour les contourner, les dépasser.

Voilà mon intuition, même si l’idée dérange un peu, elle me guide ici.

Et si les professionnels ainsi engagés auprès de ceux qui ne guériront pas étaient plus proches qu’on ne peut le penser, de prime abord, des tenants du transhumanisme? Et si les uns et les autres appartenaient à cette même facette d’une même identité, d’une même destinée : celles des Homo Sapiens ? Homo Sapiens Sapiens, cet aspect de l’homme moderne et social, cherchant, transmettant, apprenant.

Convenons que les uns et les autres ne manquent pas d’audace. Même s’ils sont porteurs de philosophies de l’existence et de projets politiques distincts, et d’une conception de l’homme différente (pour le moment ?), pris dans l’éternel débat entre nature et culture, les uns et les autres ne craignent pas d’explorer certaines limites, faisant appel à un puissant registre d’imagination.

Ils ont en commun aussi un même refus d’une réalité, vécue, perçue comme inéluctable.

Ainsi, les intervenants du livre d’Elisabeth Zucman n’acceptent pas que quelqu’un soit réduit à son handicap, à sa maladie, à sa finitude ; Ils avancent et tâtonnent comme des explorateurs du goût de vivre autant que du lien humain complexe, comme ressorts majeurs, quand la vulnérabilité impose sa blessante limite. Des chercheurs de sens donc, chaque chapitre est traversé par cette quête, qu’illustre parfaitement ce qu’Antoine Blondin a si bien saisi avec fulgurance, « l’homme descend du songe ». Ainsi est notre envie de rêver, notre besoin de récits.

Mais les transhumanistes aussi, d’une autre manière, n’acceptent pas le handicap, la maladie et la finitude en prônant le recours aux biotechnologies et aux avancées informatiques pour échapper aux limites de la mort et de la vieillesse. Dans cette perspective exaltée et radicale, la maitrise des « machines » toujours plus puissantes permettrait de ne pas perdre le contrôle de sa destinée, vieux rêve humain…. Une vie dont la durée ne serait pas infinie(ne sous estimons pas le simplisme et la recherche du spectaculaire médiatique qui n’aide pas penser),  mais ne serait plus inéluctablement finie. Une vie dans l’espace (corporel) et le temps qui deviendrait indéfinie[3]… On est ébahi par ces frontières mentales franchies allégrement par les sciences actuelles.

Perspective exaltée et radicale, disais-je, d’où mon expression d’« humanisme en transe ». La transe ici traduit la logique psychique qui sous-tend cette exaltation sublimatoire, cette sur-excitation intellectuelle : un puissant déni de la mort comme ressort (la mort de la mort titrait les médias).

Or, savez-vous qu’apparait et s’affirme un transhumanisme à la française[4], plus « social, rejetant la philosophie libérale-libertaire californienne », et qui ne vise plus à l’immortalité mais à l’amortalité (une extension radicale de la longévité)…

Peut-on parler d’un transhumanisme, non pas néo libéral, non pas organisant de nouvelles luttes des classes? On pressent que ces découvertes seront couteuses, bref réservées à une élite. On imagine déjà à l’œuvre les logiques marchandes qui gangrènent actuellement le champ du vieillissement humain, l’ayant divisé et transformé en marché des séniors d’une part et institutions pour vieux dépendants d’autre part…

Bref, un transhumanisme, plus « humain », car échappant à la logique de profits inhérente à l’industrie de la silver économie,  et ainsi mieux disposé au questionnement éthique.

Qu’est-ce que chercher, si ce n’est aller de ci et de là, se donner du mouvement et de la peine pour découvrir, pour trouver quelque chose ou quelqu’un ? Dès lors que nous n’oublions pas ce que nous a légué Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous aurons autant besoin de chercheurs audacieux et par conséquent inévitablement imprudents que ces chercheurs du quotidien que sont les cliniciens humanistes, passionnés par l’aventure de la relation humaine.

José Polard

 

[1] Erès 2016

[2] Un reste majeur…

[3] Pas vraiment l’immortalité, mais ce serait très long…

[4] http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160311.OBS6259/un-autre-transhumanisme-est-il-possible.html

Quand j’aurai perdu la tête…  

Il n’est pas impossible qu’un jour, pour une multitude de raisons, et même pour de bonnes raisons, on dise de moi que je perds la tête… Déjà parfois « ma mémoire est incertaine » j’espère que « mon cœur, lui, n’oublie pas » comme chantait Mort Shuman, « il y a quinze ans à peine, il y a quinze ans déjà » Non, ça fait plus de quinze ans ? Il s’en est fallu de peu que je ne retrouve pas son nom, s’il vous plait, ne me demandez pas la date…

Ma mémoire me joue des tours et mes capacités d’orientation dans l’espace s’arrangent d’autant moins qu’autour de moi on semble s’acharner à transformer la ville, à modifier les plans de circulation à créer de nouveaux quartiers et, disons-le tout simplement, à détruire mes repères!

Bref, je perds un peu la tête et je ne vois pas comment cela s’arrangerait!

Heureusement, un chirurgien italien qui travaille dans un hôpital chinois vient de réaliser une greffe qui va certainement remplir d’espoir tous ceux qui, comme moi, craignent qu’un jour on les disqualifie au motif d’amnésie, de désorientation dans le temps où dans l’espace et autres symptômes de dégénérescence cognitive… Le professeur Sergio Canavero, vient de réussir (avec l’équipe du Prof. Xiao Ping Ren de l’université de Harbin en Chine) une greffe de tête de singe sur le corps d’un autre singe. Celui-ci aurait survécu pendant 20 heures…

Le chirurgien espère ainsi mettre au point la technique neurochirurgicale qui permettra, demain, de réaliser la même chose sur l’homme… Évidemment quelques petites questions resteraient à résoudre mais on imagine déjà des perspectives merveilleuses pour prolonger l’existence et surtout pour remettre les idées en place chez celles et ceux qui en auraient besoin[1]

D’ailleurs s’agirait-il de greffer une tête sur un corps ou un corps sur une tête? La distinction n’est pas mince et pour le donneur et pour le receveur, évidemment… Peut-on penser vivre avec le visage, le cerveau de quelqu’un d’autre? Serais-je encore moi si je vivais avec le corps d’un autre? Et celui qui vivrait avec ma tête (le pauvre !!!) serait-il lui ou serait-il devenu moi ? « Un peu d’incarnation ça ne peut pas faire de mal » nous dit mon ami Éric Fiat[2] mais là quand même, j’ai des doutes, qui incarne qui ? !

Peut-on dissocier la tête et le corps d’un individu? Le mot individu (non divisible et non divisé, au sens étymologique) a-t-il encore du sens? Laquelle des deux personnes concernées l’emportera sur l’autre du point de vue de l’identité? Qui du donneur ou du receveur gardera son nom? Pourra-t-on greffer une tête de blanc sur un corps de noir et inversement? Une tête de femme sur un corps d’homme?

On se souvient d’Arthur Rimbaud écrivant à Paul Demeny : « Je est un autre »… Il ouvrait ainsi la question des limites entre l’identité et l’altérité, invitant à mettre au travail le rapport de soi avec autrui. La fusion de l’autre et de soi interdirait désormais de penser comme Rimbaud parce que le « Je » ne serait même plus prononçable…

Qui pourrait d’ailleurs me dire « Ah je vous reconnais »…

Comment Rimbaud aurait-il pu avoir conscience de la portée prophétique de cette affirmation? Je n’est peut-être pas tout à fait un autre mais quand même !

Une multitude d’expressions de la langue française seraient alors à revisiter: perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, où avais-je la tête? Faire une drôle de tête, une sale tête, avoir une bonne tête, une tête de cochon, et comme disent les jeunes les lendemains de « teuf »: avoir la tête dans le …

Le transhumanisme va bouleverser nos vies, plus que nous ne le pensons, sans doute,  nous vivrons demain réparés, prothèsé, prolongés, augmentés, connectés…

Alors il se peut qu’un jour je perde la tête… Que je n’ai plus la tête sur les épaules, ma chance c’est que je serai trop vieux pour qu’un chirurgien s’intéresse à ce qui restera de moi et que quelqu’un ait envie de se le voir attribué…

Ce n’est pas grave, ne faites pas cette tête…

 

Michel Billé.

 

[1] Cf. M. Billé in Le plus du Nouvel Obs: http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1471859-greffe-de-tete-sur-un-singe-bientot-chez-l-homme-ce-serait-la-perte-de-notre-identite.html

[2] Eric Fiat: “Corps et âme ou qu’un peu d’incarnation ça peut pas faire de mal…” Ed. Cécile Defaut. 2015.