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Travailler à 80 ans ?

Aux USA : à plus de 80 ans, ils sont toujours obligés de travailler (et ils sont de plus en plus nombreux) :

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/etats-unis-encore-au-travail-a-96-ans_3198149.html

Et en France, combien sont-ils qui poursuivent une activité professionnelle bien au-delà de 62 ans, l’âge légal actuel de départ à la retraite ?

En 2016, selon une étude de la Drees, ils étaient 463 000 Français à continuer à travailler tout en percevant une pension. Et parmi eux, 253 000 avaient plus de 65 ans :

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/on-ne-peut-plus-suivre-ils-sont-retraites-mais-travaillent-encore-par-necessite-economique_2998449.html

Combien, en 2019, qui s’emploient encore dans nombre de petits boulots “offerts” aux “vieux”[1] : https://www.seniorsavotreservice.com/, et sans doute, dans les chiffres officiels, n’apparaîtront-pas pas celles et ceux qui participent d’une économie parallèle – ou “souterraine” ? –, sans que le fait qu’ils/elles ne soient pas “déclaré.e.s”, résulte toujours de leur choix.

Combien de “vieux”, par exemple parmi ces “invisibles” (ou inaperçus) d’aujourd’hui, comme celles et ceux qui, dans les banlieues, colportent la presse publicitaire dont elles/ils emplissent les boites à lettres des quartiers pavillonnaires, ou qui, en ville, aux heures matutinales et/ou nocturnes, assurent le nettoyage des locaux collectifs d’activités, sortent les poubelles des immeubles désormais dépourvus de concierges ou de gardien.ne.s, ou parmi ces nouveaux auto-entrepreneurs (auto-entrepreneuses ?) urbain.e.s, comme le sont – autre exemple de notre “vie moderne” – les chargeurs (chargeuses ?) de trottinettes électriques (“juicers“ : en anglais, on a moins à se soucier de l’écriture inclusive) ?

Combien parmi les “migrants de l’intérieur quittés par leur pays”, selon les mots de Bruno Latour (https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par) ?

A Paris, mais sans doute en est-il de même ailleurs, les “vieux” qui n’ont pu obtenir de “logement social” qu’en “résidences-appartements pour personnes âgées” (en fait d’appartements, il s’agit de studios), n’ont plus, de ce fait, le droit de continuer à travailler dès 60 ans (faut-il rappeler encore, ici, que l’âge légal de départ à la retraite est actuellement de 62 ans avant qu’il soit sans doute encore reculé ?), sauf dérogation dont on nous dit qu’elle est “généralement acceptée”[2].

L’interdiction de continuer à travailler serait-elle ici conçue comme une « contrepartie” – le mot est dans l’air du temps –à l’aide que constitue la possibilité donnée à des “personnes âgées” (des “vieux” de 60 ans !) de pouvoir accéder à un logement social, comme nombre d’autres catégories (“normales” ?) d’âge de la population et aux mêmes conditions de ressources ? Et cette “contrepartie” aurait-elle été conçue à l’instar de celles que certains membres du gouvernement (voir notamment : https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/02/15/edouard-philippe-veut-debattre-de-contreparties-aux-aides-sociales_5424057_823448.html) et ailleurs (récemment : https://www.lyoncapitale.fr/politique/auvergne-rhone-alpes-wauquiez-veut-essayer-les-contreparties-au-rsa/) veulent instaurer à l’égard des “bénéficiaires” de minima sociaux ?

Si, c’est afin que les “vieux” se consacrent plutôt à des activités bénévoles au profit de leurs concitoyen.ne.s, nombre de ceux-ci – ici, je m’autorise encore le masculin générique – n’ont pas attendu de telles incitations pour s’engager, ou continuer à s’engager, notamment dans la vie associative.

L’idée même d’une activité bénévole, au delà de celle d’une activité non rémunérée – non “monétisée”, comme on dit aujourd’hui –  n’est-elle pas aussi, et d’abord, l’idée d’une activité volontaire, non imposée, ne relevant que d’un engagement personnel dans la vie de la cité, donc libre[3] ?

Et, l’idée d’imposer de devoir en accomplir une, en tant que “contrepartie” d’une aide sociale, à l’instar d’une peine de “travail d’intérêt général” (TIG), outre qu’elle est antinomique, n’est-elle pas offensante à l’égard de l’idée même du bénévolat ?

Mais, peut-être, cette “idée” veut-elle contribuer à ce que la situation de “sans emploi” soit assimilée d’emblée à une faute, du moins relève avant tout, sinon uniquement, d’une responsabilité individuelle ?

Interrogé tout récemment pour savoir s’il pensait qu’il fallait une contrepartie au versement des aides sociales, celui qui est considéré comme étant à l’origine du Revenu de Solidarité Active (RSA), Martin Hirsch, répondait : « Chaque fois qu’on travaille, on doit avoir une fiche de paye (…) Quand vous donnez une heure de travail, vous avez une heure de salaire ( …) Faire en sorte que quelqu’un qui reçoit une aide sociale travaille sans salaire, la conséquence est qu’il se retrouve en concurrence avec des vrais salariés (…) donc j’y suis défavorable ».

S’agissant de celles et ceux à qui on ne reproche pas encore – quoique, parfois… – d’être des “inactifs” (des “gens qui ne sont rien”), on ose espérer qu’une idéologie de la charité moralisante de retour, et qui semble inspirer un certain “paternalisme d’Etat” s’agissant au moins de sa conception de la solidarité, ne va pas envisager que soient à présent demandées des “contreparties” aux “bénéficiaires” du “minimum vieillesse” (aujourd’hui l’Aspa : l’allocation de solidarité aux personnes âgées) ou de l’AAH (allocation aux adultes handicapés).

Et, s’agissant du projet de “service national universel” qui envisage d’impliquer le secteur associatif et qui me semble aussi béta qu’il sera sans doute inutilement couteux, ce n’est pas ce qui me paraît l’inspirer qui va m’inciter à adhérer à un tel projet que l’on croirait issu d’un esprit encore juvénile.

Mais, à l’heure où dans la géographie gouvernementale, on voit encore moins qu’avant où sont situées la vie associative, l’économie sociale et solidaire, l’éducation populaire, la jeunesse…

Bernard Gibassier


1. Ici, le masculin générique ne semble pas trop froisser et son usage est généralement admis par les “vieilles”.

2. J’ai demandé au Défenseur des droits (l’autorité administrative) ce que pouvait être un droit lorsqu’il est soumis à une dérogation.

Son titulaire actuel, Jacques Toubon) est, comme moi, né en 1941* et pourra exercer cette fonction jusqu’à près de 80 ans (fonction dont s’agissant de l’un de ses prédécesseurs, il m’est arrivé de croire qu’elle était bénévole !).

J’aurais aimé que, pour cette raison, il me fasse part d’une opinion personnelle quant au fait que certains “vieux” du même âge que lui et moi doivent solliciter une “dérogation” pour pouvoir travailler encore.

* Joan Baez aussi, qui, elle, lorsque je l’ai revue récemment, m’a fait penser (croire) un moment que j’étais peut-être resté aussi jeune qu’elle (https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=zWcKnNH0SHA).


3. Pour ma part, au cours de ma vie – et elle n’est peut-être pas tout à fait finie –, j’aurais consacré bien moins de temps à des activités sociales rémunérées* qu’à des activités sociales bénévoles (certaines dont ont pu bénéficier des membres de la famille d’une des ministres de l’actuel gouvernement !) et sans considérer qu’à cela devait correspondre des “contreparties”, les solliciter ou les espérer (auquel cas, j’aurais été plutôt déçu).

* Activités sociales rémunérées : je préfère ces termes au mot travail et ce en raison de son étymologie généralement attribuée, quand bien même celle-ci soit sans doute erronée. 

 

Travailler: quels enjeux psychiques?

En ce début de XXI° siècle, la retraite fait débat et la durée de travail se négocie durement, on légifère à propos de la place et l’emploi (problématique) des « seniors ». Pourtant, certains humains, en vieillissant, n’envisagent pas de cesser leur activité professionnelle mais bien au contraire désirent la poursuivre. En somme, les uns courent à la retraite et la limite à leur durée de travail, objet d’intenses négociations, est posée par les institutions. Les autres devront fixer leur propre limite, renoncer à ces satisfactions professionnelles, non sans certaines difficultés.

Alors, quelle place, quelle fonction le travail occupe- t- il chez l’homme? Quelles sont les conditions qui le rendent pour certains si attrayants ? Comment met-on un terme à son activité professionnelle, et notamment quand elle est passionnante ?

Travailler.

Freud attribue au travail une place centrale dans l’existence humaine ; il constitue d’ailleurs avec le domaine de l’amour, un des deux buts attribués à la cure de psychanalyse. Pourtant d’un individu à l’autre, cette place et l’investissement qui la sous-tend ne sont pas identiques. Certains humains ont un rapport de contrainte au travail et en souffrent ; d’autres à l’inverse y trouvent un plaisir intense, évident et s’épanouissent; entre les deux extrêmes, de nombreuses situations intermédiaires. Sans oublier, bien sûr, les sans-travail pour qui cette absence pèse douloureusement sur leur existence.

Dans la perspective freudienne, le travail est une des techniques humaines de lutte contre la souffrance, et peut même susciter plaisir et jouissance. Mais resituons le propos. L’être humain au cours de son existence craint trois menaces, trois grandes causes de souffrance. Le corps d’abord, cette « formation passagère »peut faire douloureusement défaut ; la nature ensuite dont la puissance est cause de tant de catastrophes ; les relations entre les hommes enfin, qui sont toujours en danger de se détériorer en raison de l’agressivité, de la destructivité intrinsèque à l’humain.

Freud, en quelques annotations dans «Le malaise dans la culture([1]) », trace quelques pistes à propos de « la significativité du travail pour l’économie de la libido » : « Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine »(…) « La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et de justifier son existence dans la société ». Qu’ajouter de plus ?

Pourtant cette « technique de vie » de lutte contre la souffrance est inégalement utilisée et investie. Pour un grand nombre (la majorité ?), le rapport au travail est de stricte nécessité, pas pensé, ni perçu comme une voie vers le bonheur ; Il n’apporte alors que peu de satisfaction. Pour ceux-là, Freud préconise qu’ils lui octroient « la place assignée par le sage conseil de Voltaire » : cultiver son jardin. Faire ce qui doit être fait et dans le meilleur des cas, saisir les possibilités de satisfactions, mêmes minimes. Pas ou peu d’investissement libidinal, mais plutôt d’auto-conservation, littéralement un gagne-pain. Le principe de réalité, avant tout ; l’accepter sans s’y soumettre excessivement, tel est l’horizon.

Ici, le travail de civilisation est un puissant moteur d’aménagements qui aident à rendre cette réalité supportable, avec ses inévitables rapports de force, conflits de travail, avancées sociales, etc.

NB à suivre demain »Aimer travailler »

José Polard

[1] Freud S., Le malaise dans la culture PUF 1995