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Quand j’étais vieux

Court métrage de Laura Stewart.

 

Suivi d’un texte de José Polard.

Quand j’étais vieux,

Je rêvais à quand j’étais jeune,

Passionnément jeune.

Jeune comme on peut l’être quand on se sent vieillir.

Encore et encore

Jusqu’au point de non-retour.

 

 Ça c’est du passé, c’est même mon passé.

Quand j’étais vieux, j’étais vivant

Encore.

Mal en point mais vivant.

Vous savez cette époque de la vie où,

Corps et esprit cohabitent,

Où parfois même,

Corps et esprit se séparent

Comme déchirés.

 

 Parle à ma tête, jeune,

Mon cœur est vieux,

Ou l’inverse, je ne sais plus.

 

 Maintenant je suis caché, là, au fond du placard.

Le silence s’installe, et le noir.

Ils me cherchent, c’est sûr.

Au fond du placard, qui saura me trouver ?

Je suis seul au fond du placard,

Et comme il me pèse, ce triomphe de la cachette parfaite.

Si personne ne me trouve,

Si personne ne me cherche.

En vieillissant,

Je me suis labyrinthé.

 

Avant d’être vieux, j’étais jeune,

Je crois.

Et ce que je voulais,

C’était rien d’autre que d’être

Jeune, jeune.

C’était rien d’autre que d’être.

Toujours le même,

Etre.

 

Un jour je serais vieux,

C’est ce qu’on dit,

On m’a prévenu.

Ou pas.

 

Aujourd’hui,

Suis-je encore vivant ?

 

« Alzheimer : le grand leurre »

 

 

 

« Alzheimer : le grand leurre » : tel est le titre du livre cosigné par Olivier Saint Jean, professeur de gériatrie et Eric Favereau, journaliste au quotidien Libération qui vient de sortir ces jours-ci en librairie. Il s’agit d’un ouvrage salutaire qui contribue à fissurer un peu davantage l’édifice fallacieux dominant qui érige la « maladie d’Alzheimer » en maladie, justement.

Je développais déjà il y a trois ans des thèses voisines dans mon livre intitulé « La vieillesse n’est pas une maladie », sous-titré « Alzheimer, un diagnostic bien commode. »

Le fait qu’un professeur de gériatrie émette grosso modo les mêmes hypothèses constitue un renforcement significatif de tous ceux qui pensent que la maladie d’Alzheimer n’existe pas.

Le montage de cet édifice ahurissant que constitue la soi-disant maladie d’Alzheimer a une histoire très singulière rappelée par les auteurs. En 1906, Aloïs Alzheimer publie le cas d’une patiente jeune, environ 55 ans, qui présente une détérioration de la mémoire associée à une jalousie pathologique de survenue récente. Au décès de la patiente un peu plus tard, l’examen du cerveau par Alzheimer révèle des lésions inconnues jusque là : plaques séniles et dégénérescence neuro fibrillaire. De tout cela, Alzheimer ne sait pas trop que faire. Mais son patron, Kraepelin, qui n’a pas l’honnêteté intellectuelle de son élève, et pour des raisons relevant de la concurrence avec d’autres laboratoires universitaires et avec la psychanalyse en train d’émerger, érige ce qu’a décrit Alzheimer en maladie autonome à partir d’un cas plus quelques autres glanés ici ou là. Quelques cas donc. « Une goutte d’eau, mais parfois une seule suffit » soulignent les auteurs.

Pendant 70 ans, on n’entendra plus parler de rien. Mais dans les années 70, la nouveauté incontestable, c’est l’émergence quantitative visible des vieux dans le paysage quotidien. C’est alors que survient, à point nommé si je puis dire, l’éditorial sans nuances du professeur de neurologie Robert Katzmann dans une revue médicale américaine. Il y décrète qu’il y aurait entre 800.000 et 1.200.000 américains malades d’Alzheimer. Et voilà la monstrueuse machine sur les rails. Qui dit « maladie » de cette ampleur dit médicaments, crédits de recherche, campagnes d’opinion, associations de malades et de leurs familles.

Comme le soulignent à juste titre les auteurs du livre :

« D’ordinaire, la médecine est faite pour soulager, non pour accabler. Elle est faite pour les malades, non pour les médecins. Or c’est une véritable chape de plomb qu’a déposée la maladie d’Alzheimer sur les personnes très âgées, et cela depuis 30 ans. Le vieux ou le malade ne sont plus écoutés, on ne sait pas ce qu’ils disent, ils sont ailleurs, ils sont absents, ce ne sont plus eux. »

Mais face à l’obscène matraquage que nous subissons, les auteurs disent :

« N’est ce pas un phénomène naturel que ce vieillissement cérébral ? D’autres parlent de déclin cognitif. Est-il alors bien juste ou utile d’aller chercher une cause pathologique ? N’est-on pas face à une médicalisation à outrance du dernier âge de la vie ? »

Cette médicalisation à outrance comprend bien sûr l’usage sans frein des médicaments. Cet aspect est fort détaillé dans l’ouvrage. Cela nous permet d’y comprendre l’absence de rigueur scientifique et méthodologique, la corruption à tout-va. La conclusion reviendra à un professeur de médecine : « Ces médicaments ont plus tué qu’ils n’ont guéri ».

Cette maladie construite de bout en bout ne peut par conséquent avoir de traitement que médical. Si on prend l’exemple des « troubles comportementaux » de la soi-disant « maladie d’Alzheimer », on y oppose couramment les médications de type neuroleptique et le placement en EHPAD et au pire en UHR (Unité d’Hébergement Renforcé).

En bref, l’escalade répressive contre ces pauvres vieillards qu’on ne comprend pas et qu’on ne veut pas comprendre. Et ils se rebiffent et c’est bien leur droit. Ce serait quand même un sérieux progrès d’admettre que ce que recouvrent les troubles dits « psychocomportementaux », c’est un refus de notre part de tenter d’entrevoir le monde dans lequel évoluent les vieillards « déments ». Soyons accueillants pour nos vieillards, ils sont ce que nous serons. Faisons preuve à leur égard d’humanité et de compassion. Ils ne sont pas malades. Ils sont vieux. Tout simplement.

 

Alain Jean

« Alzheimer : le grand leurre » Olivier Saint-Jean, Éric Favereau, Ed. Michalon, avril 2018

« La vieillesse n’est pas une maladie: Alzheimer, un diagnostic bien commode » Alain Jean, Albin Michel, 2015

Fraternité…

 

 

 

 

 

La fraternité y fut affichée – y compris sur un mur – et invoquée, en paraissant surtout être inspirée par une conception familiale (parentale, voire paternelle ?) de la Nation,  qui n’était pas sans rappeler d’autres époques où celui qui s’exprimait était d’un autre âge.

Mais, a-t-on entendu beaucoup prononcé le mot égalité – autrement que s’agissant de l’égalité entre les hommes et les femmes – et, sinon de façon bien évasive, celui de solidarité, qui  figure pourtant, et au pluriel, dans l’intitulé d’un ministère ?

Aujourd’hui, quand la solidarité est convoquée, c’est pour nous expliquer qu’il n’est que justice que quelques-un.e.s des plus modestes des “ainé.e.s” de notre pays – à partir de 1200 euros mensuels de retraite – doivent accepter que leurs revenus, qui, déjà, étaient restés inchangés ces dernières années*, soient, à présent, réduits de plusieurs dizaines d’euros par mois, pour aider les jeunes générations d’actifs.

Par ailleurs, a-t-il été question aussi, dans ce discours, de cette autre catégorie qu’une logique économiste ne peut considérer que comme des ”inactifs” : les “vieux” ?

Faut-il en déduire que, pour le “jeune” qui nous parlait, ceux-ci sont de “ceux qui ne sont [plus] rien” ?

Certes, le “minimum vieillesse”, pour les “vieux” sans ressources, va être augmenté.

Alors, “en même temps”, n’est-ce pas….

* 11 centimes d’augmentation, entre 2015 et 2016, pour certain.e.s !

 

Bernard Gibassier

Import, export… l’important, c’est la chine !

Nous l’avons tous déjà remarqué, se plonger dans les titres des journaux nous restitue une certaine atmosphère, un certain état d’esprit du moment. Ainsi éplucher les gazettes qui encourageaient les futurs poilus à monter au champ de bataille, nous rappelle cette drôle d’idée, qu’avaient les gens d’alors, selon laquelle il aurait suffi d’un aller-retour express Paris-Berlin pour dompter ces teutons à casques à pointes et leur Kaiser. Les manchettes des années soixante, quant à elles, sentaient le bon air de la Baie des cochons et les velléités anti-communistes primaires de l’époque, enfin l’Irak où l’on nous a vendu, clefs en main, une guerre indispensable, arguant des certitudes de surarmement massif d’un état qui ne l’était pas ou pas beaucoup plus qu’un autre.

Lisant tranquillement Le monde du week-end, je n’ai pu m’empêcher de m’agacer face à un titre qui en dit long sur ce que nous sommes à même de penser des personnes âgées et des conditions dans lesquelles nous entendons qu’elles finissent leurs vies. « Paris veut vendre des Airbus et de la viande bovine, mais aussi implanter des maisons de retraite »[1], sous-titre issu d’un article sur les échanges entre la Chine et la France que notre Emmanuel Macron national souhaiterait rééquilibrer. Dans ce raccourci, tout à fait odieux, que nos deux journalistes n’ont d’ailleurs probablement pas vu venir, tout est dit de ce que nous attendons de la Silver économie. « Car la France, nous dit-on, souhaite aussi raffermir sa position sur les marchés prometteurs de l’agroalimentaire, des nouvelles technologies ou de l’économie du vieillissement ». Ainsi, on implanterait de l’EHPAD comme on plante les choux à la mode de chez nous.

Il y eu la chair à canon, notamment lors de la Grande guerre, la chair des guérilléros et des chiliens enfermés au stade, celle aussi, déchiquetée, en orient de Babylone à Bagdad, et il y a la chair de nos chers bovins, en steaks et en rôtis, enfin il y a celle, « prometteuse » et juteuse, des vieillards. En France, on vend contenant et contenu. Et on les vend comptant et content. On exporte des EHPAD. À quand l’export des vieux ?[2] Vendre des Airbus − ou tout autre matériel technologique plus ou moins militarisé −, ou bien même des clapiers, pourquoi pas, dans un pays où le rongeur[3] est largement consommé. Et puis encore et surtout des cages à vieux dont nous avons le secret et que nous avons développé avec un savoir-faire que le monde entier nous envie.

Soyons certains que les marchands de maisons de retraite ne manqueront pas de vanter le rapport annuel attendu à près de deux chiffres, pourvu qu’on restreigne suffisamment le personnel à la portion congrue et qu’on n’habitue pas ces gens-là, vieillards qu’ils sont, à des choses inconvenantes telles que le besoin de parler, de regarder, de penser, de flâner, de rire, de prendre son temps, d’avoir du plaisir à manger, le besoin d’amitié, d’attention, de sourire, d’amour même bref pour le dire en un mot : le besoin de vivre. Et si ce personnel devient trop onéreux (Le niveau de vie monte très vite en Chine), il suffira de délocaliser le tout, contenant et contenu, pour aussitôt pouvoir à nouveau servir les actionnaires[4] (Peut-être alors en France, paupérisation aidante, proposera-t-on des soignants moins coûteux, avec des contrats de travail plus souples et des instances prudhommales liquidées…). Il faut chiner là où sont les affaires. Sur le plan de l’intendance : on remplacera avantageusement les fourchettes par des baguettes, les pommes de terre par du riz, le café par le thé, l’image télévisée d’Emmanuel Macron par celle de Xi Jinping, ou l’inverse, et ce n’est pas plus compliqué. Et puis, l’étude – en immersion − des langues étrangères, ça remplace largement toutes les universités du troisième âge.

Ainsi, la viande d’ancien est devenue chair à fric sans que désormais nous n’en éprouvions plus la moindre gêne. Nous sommes même capables d’en faire un sous-titre banal, au milieu d’un article de politique économique banal, dans un journal du dimanche banal… Seul le président n’est, parait-il, plus banal…

Au moins convenons-en, et c’est une avancée, nous ne faisons plus de différence entre les peuples. Qu’ils soient européens, asiatiques, et probablement africains dès qu’ils en auront les moyens (faut pas abuser non plus), du moment que ça peut rapporter, un vieux est un vieux. Trêve de chinoiseries, l’argent, c’est l’argent. Et si les vieux sont argentés, pourquoi ne pas s’agenouiller devant le dieu Silver ?

Pourtant, Si c’est un homme[5] disait déjà Primo Levi… Se questo è un uomo… Mais je ne sais pas comment on l’écrit en chinois. Peut-être quand je serai en maison de retraite, ici ou en Chine, un jour ou l’autre ?

 

Christian Gallopin

[1] Bastien Bonnefous et Brice Pedroletti, « Macron en quête de réciprocité pour sa visite en Chine », Le Monde, 7-8 janvier 2018, p.4.

[2] En fait, c’est déjà dans l’air du temps puisqu’on sait, par exemple, que certaines structures à l’étranger peuvent accueillir, pour un prix plus avantageux, des personnes âgées d’autres pays, là où les retraites ne suffisent plus à payer les hébergements… Nous l’avons déjà évoqué sur ce blog dans des billets plus anciens.

[3] La France est le second exportateur de lapins après la Chine.

[4] Près de 2000 maisons de retraite pas suffisamment « rentables » ont été fermées en Angleterre ces dernières années. Tant que le modèle économique rapporte, on développe, s’il prend l’eau, on ferme comme on le fait de la succursale d’une chaîne de supermarchés justifiant de trop peu de profit.

[5] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

D’autrefois à aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

De la bienfaisance (l’assistance) à l’action sociale (on ne dit plus l’aide sociale).

 

 

 

 

 

 

 

 

Les origines sont restées gravées dans les murs.

 

 

 

 

 

 

Quant à la continuité idéologique, il faut aller voir ailleurs, mais, en cherchant bien, on trouve assez facilement.

D’autant que, d’inspiration de gauche comme de droite, il n’y a jamais eu vraiment de rupture.

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, les « personnes âgées»– on dit à présent les seniors – sont assimilées aux pauvres.
Autrefois, il y avait sans doute plus de pauvres mais moins de « vieux », encombrant l’espace social, notamment urbain.

Et, comme en raison des « politiques de logement », on ne sait plus trop qu’en faire dans des lieux de vie ordinaires, où ils n’ont pas été prévus par les promoteurs immobiliers et les bailleurs sociaux …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bernard Gibassier

Aimer travailler

Freud, en note de bas de page, a cette formule éclairante tout autant qu’énigmatique. « L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées».

Que la sublimation soit un élément caractéristique majeur de cet investissement libidinal de travail ne nous étonne pas. Toutes les composantes pulsionnelles, libidinales, narcissiques agressives et même érotiques peuvent être ainsi investies, sublimées après changement du but initial, déplacement sur un objet autre que premier, et par le prisme d’un idéal du Moi, désexualisées, rendues acceptables psychiquement et profitables à l’environnement social et culturel. Dans des registres aussi divers qu’intellectuels, artistiques, d’action ou d’entreprendre, il s’agit alors bien plus qu’une profession mais bien d’amour du travail.

Mais, qu’est-ce qu’une activité professionnelle librement choisie ? Question d’autant plus intéressante puisque cela semble conditionner les possibilités de sublimation. Au-delà de l’idée d’évitement d’une contrainte (interne, externe ?), ce libre choix freudien traduit l’acceptation profonde, par un sujet, de ce « destin ».

Pourtant, une caractéristique très fréquente lors de ces investissements professionnels forts n’est pas précisée par Freud : la contingence du choix de l’objet/travail. C’est la révélation par l’expérience qui crée les conditions de cet investissement psychique, et favorise cet accrochage pulsionnel, accrochage qui peut se nommer rencontre. Mais pour mieux comprendre cette idée  d’« activité professionnelle librement choisie », il faut prendre en compte un temps premier, incontournable : le processus que Winnicott appelle créativité primaire. Cet objet professionnel, ce champ d’activité tellement investi, prenant et satisfaisant, et pour lequel un renoncement est souvent déchirant, est dès son origine trouvé/créé. Une mise en acte de l’illusion primaire (avec son versant nécessaire de désillusion) se renouvelle et permet de « croire » qu’il est possible d’orienter la réalité, par la pensée, l’imagination créatrice, l’action. Un geste, émanation du self, un mouvement de créativité qui déclenche les possibilités de sublimation.

La grande difficulté, d’ailleurs, avec le vieillissement et son cortège de limitations, de pertes est de maintenir ces possibilités de vie créative, autrement un sentiment de futilité de l’existence, d’une vie qui n’en vaut plus le coup guette et envahit.

Conséquence logique, cet amour d’un travail si satisfaisant rend ces sujets, « ces prisonniers du boulot », comme dit la chanson, dépendants de lui, les expose à une grande souffrance lorsqu’il vient à cesser et à disparaître, s’il n’existe pas d’investissements autres suffisamment puissants.

Certes, nous savons que la libido possède la capacité, facteur de souplesse, de se déplacer d’un investissement à l’autre. Mais cette dimension plastique dépend des capacités de réinvestissement d’objet qui se réduisent avec l’âge ce qui rend les possibilités de frayages nouveaux, plus difficiles. Et puis les circuits de fonctionnement psychique s’automatisent à l’usage, se formatent, facteurs de court circuit, donc de décharges facilitées.

Quelles seront les autres possibilités de réinvestissement, pour le sujet, de relance désirante ? Questions cruciales que l’on retrouve fréquemment dans la clinique du vieillissement.

Fort logiquement, en fonction de l’investissement psychique du travail, les enjeux de la fin de l’activité professionnelle, couplés bien souvent à ceux du vieillissement, appellent à des remaniements profonds.

Osons la caricature ! Pour les uns, après la retraite, la vie commence presque…Pour les autres, cesser de travailler, c’est cesser de vivre

NB: à suivre, demain: « Cesser de travailler »

José Polard

Travailler: quels enjeux psychiques?

En ce début de XXI° siècle, la retraite fait débat et la durée de travail se négocie durement, on légifère à propos de la place et l’emploi (problématique) des « seniors ». Pourtant, certains humains, en vieillissant, n’envisagent pas de cesser leur activité professionnelle mais bien au contraire désirent la poursuivre. En somme, les uns courent à la retraite et la limite à leur durée de travail, objet d’intenses négociations, est posée par les institutions. Les autres devront fixer leur propre limite, renoncer à ces satisfactions professionnelles, non sans certaines difficultés.

Alors, quelle place, quelle fonction le travail occupe- t- il chez l’homme? Quelles sont les conditions qui le rendent pour certains si attrayants ? Comment met-on un terme à son activité professionnelle, et notamment quand elle est passionnante ?

Travailler.

Freud attribue au travail une place centrale dans l’existence humaine ; il constitue d’ailleurs avec le domaine de l’amour, un des deux buts attribués à la cure de psychanalyse. Pourtant d’un individu à l’autre, cette place et l’investissement qui la sous-tend ne sont pas identiques. Certains humains ont un rapport de contrainte au travail et en souffrent ; d’autres à l’inverse y trouvent un plaisir intense, évident et s’épanouissent; entre les deux extrêmes, de nombreuses situations intermédiaires. Sans oublier, bien sûr, les sans-travail pour qui cette absence pèse douloureusement sur leur existence.

Dans la perspective freudienne, le travail est une des techniques humaines de lutte contre la souffrance, et peut même susciter plaisir et jouissance. Mais resituons le propos. L’être humain au cours de son existence craint trois menaces, trois grandes causes de souffrance. Le corps d’abord, cette « formation passagère »peut faire douloureusement défaut ; la nature ensuite dont la puissance est cause de tant de catastrophes ; les relations entre les hommes enfin, qui sont toujours en danger de se détériorer en raison de l’agressivité, de la destructivité intrinsèque à l’humain.

Freud, en quelques annotations dans «Le malaise dans la culture([1]) », trace quelques pistes à propos de « la significativité du travail pour l’économie de la libido » : « Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine »(…) « La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et de justifier son existence dans la société ». Qu’ajouter de plus ?

Pourtant cette « technique de vie » de lutte contre la souffrance est inégalement utilisée et investie. Pour un grand nombre (la majorité ?), le rapport au travail est de stricte nécessité, pas pensé, ni perçu comme une voie vers le bonheur ; Il n’apporte alors que peu de satisfaction. Pour ceux-là, Freud préconise qu’ils lui octroient « la place assignée par le sage conseil de Voltaire » : cultiver son jardin. Faire ce qui doit être fait et dans le meilleur des cas, saisir les possibilités de satisfactions, mêmes minimes. Pas ou peu d’investissement libidinal, mais plutôt d’auto-conservation, littéralement un gagne-pain. Le principe de réalité, avant tout ; l’accepter sans s’y soumettre excessivement, tel est l’horizon.

Ici, le travail de civilisation est un puissant moteur d’aménagements qui aident à rendre cette réalité supportable, avec ses inévitables rapports de force, conflits de travail, avancées sociales, etc.

NB à suivre demain »Aimer travailler »

José Polard

[1] Freud S., Le malaise dans la culture PUF 1995