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En décembre 2018, décrypter certaines de nos manières contemporaines de vieillir pour comprendre ce qu’elles disent de nous.

La crise des gilets jaunes, autant crise sociale et politique, ne manque pas d’interroger certains des contributeurs de ce blog.

Tout nous questionne sur les modalités du vieillissement en France: la présence en nombre lors de ces manifestations de retraités, femmes et hommes; la forte mobilisation des soignants de terrain parmi ces laissés pour compte aux petits salaires, qu’ils exercent au domicile ou bien en institution; quant à la question du coût de la vie, le prix de journée en EHPAD,  profondément injuste, incarne à juste titre le symbole de ces inégalités sociales. Que dit cette crise des difficultés de vieillir de certains de nos concitoyens? Vous  trouverez dans les billets suivants quelques pistes de réflexion.

José Polard

 

Bernard Gibassier: Les vieux: une solution?

Alain Jean: La radicalisation va t elle contaminer les vieux?

Cécile Bachini : Gilles et John

Michel Billé: Gilets jaunes et « vieux gilets »

Le père noël a un gilet jaune

 

 

 

 

José Polard

Cesser de travailler  

Qu’est-ce qui fait limite à la durée de travail chez l’humain ? Comment se décide cette fin d’activité de travail ? Le ressort de cette décision,  individuelle ou collective, n’est pas sans effet  lorsque le sujet affronte l’épreuve de son propre vieillissement.

Un nouveau détour par le « Malaise dans la culture »pour préciser ce qu’est l’action de la civilisation, de la société, de la Kultur au sens freudien. Deux grandes fonctions lui sont attribuées, « la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux ». Freud insiste particulièrement sur l’objectif de maîtriser l’agressivité entre les hommes.

Cette agressivité se saisit de toute  possibilité qui s’offre à l’humain, comme une tentation, d’exploiter un autre humain notamment dans le champ du travail. Les conventions collectives, les délimitations sociales, sont alors les règles du jeu, de ces « jeux de société ». Ainsi, les acquis sociaux, telle la durée du temps de travail, sont le résultat de luttes frontales, d’intérêts qui divergent, entre l’efficacité, la rentabilité productiviste, l’exploitation de la force humaine d’un côté et de l’autre, la protection des individus. La limite est fixée pour tous, elle s’impose à tous, quelque soit l’investissement de chacun. Pour certains, la retraite est le début de quelque chose, pour d’autres c’est la fin de quelque chose. Les projections fantasmatiques ici sont grandes. Il était dit récemment qu’un gain de civilisation était de travailler moins et moins longtemps. Est-ce certain pour tous ?

La liberté individuelle n’est pas un bien de culture ; Il s’agit même de deux forces antagonistes par nature. Historiquement, limiter la durée de travail, castration symbolique, visait à protéger des individus de l’agressivité, de l’exploitation par d’autres, et portait en contrepartie dans le fil droit de cette logique inhibitrice, par conséquent égalitariste, l’interdiction pour tel autre individu de travailler au delà.

On ne cesse de tourner autour de ça : la loi qui protège est tout autant la loi qui entrave « cette poussée à la liberté ». Concrètement, plus une activité est inscrite socialement, collectivement, plus les conditions de  sa cessation sont fixées pour tous. Pour le bonheur ou le malheur des uns et des autres? Cette question n’est pas précisée dans les conventions.

En revanche, il existe un certain nombre de professions dont la durée de travail, l’âge de la retraite ne sont pas ou très peu fixés par la communauté. La poursuite du travail est de l’ordre d’une nécessité économique, et/ou d’une autre nécessité, psychique. Cette dimension « libérale » pose le rapport à la limite ; c’est même la question centrale dans la doctrine du libéralisme, mais ceci demanderait  un autre débat.

Qu’est-ce qui fera limite, si ce n’est la société? Eh bien, nous retrouvons les trois facteurs cause de souffrance humaine et contre lesquels la culture tend son dispositif protecteur. Le plus souvent le corps qui s’use alerte, signale ou pire s’effondre littéralement. La deuxième menace, les éléments naturels puissants et imprévisibles le sont nettement moins dans nos  contrées occidentales. Enfin brutales ou plus sophistiquées, des relations interhumaines peu civilisées, saturées de rivalité, facteur d’inimitié et d’isolement sont à l’œuvre, notamment envers les sujets vieillissants, dans un registre de ségrégation.

Le contrat est clair : renoncer à une part de bonheur pour une part de sécurité ou bien l’inverse.

L’être humain (re)cherche des objets à investir, toute sa vie. Ces objets, source de satisfactions, il n’y renonce pas aisément car ils constituent des points d’accroche dans son existence, à un tel point que pour certains hommes, mettre fin à sa pratique, c’est quasiment mettre fin à ses jours.

 

José Polard

Pourquoi « s’occuper » ne suffit plus !

f_172Quel rôle, quelle place pour un retraité impliqué dans un monde complexe et une société mondiale ?

Si nous sommes toujours plus nombreux à vivre plus âgés dans cette société mondiale, nous n’avons aucune référence historique d’une vie à mener en bonne santé, de plus en plus longue et à partager entre quatre, cinq voire six générations !

C’est ma situation. J’ai 78 ans.

« Le besoin de se divertir viendrait de l’habitude de travailler » Nietzsche

Voyager, découvrir le monde, rencontrer de nouvelles personnes, apprendre le violon, le grec, le jardinage, le vol à voile, s’abonner à la salle de gym… « Pour se reposer » de quarante années de carrière, c’est un choix possible et somme toute personnel; voire individualiste… même s’il est pratiqué avec d’autres personnes.

Regardons de plus près le vieillissement à partir des chiffres de l’Insee (arrondis) en France. Une grande majorité des octogénaires de 2016 déclare se sentir plus jeunes que leurs parents soixantenaires. Lesquels se sentaient vieux en 1960, à 60 ans atteints…Ils représentaient alors 18 % de la population soit 7,6 millions.

En 2015 les plus de 80 ans représentent 9 % de la population, soit 5,8 millions.

Bref, 1,8 millions de vieux en moins puisque il y a de plus en plus d’âgés qui ne se sentent pas vieux. Je suis clair ?

Actuellement, 10 millions ont entre 60 ans et 80 ans. Nous les supposons en bonne santé. Ce sont ces 20 années qui nous intéressent.

Que font/feront ces 10 millions de retraités, qui ne s’estiment pas si vieux ? [1]

Les déclinistes déclarent que le vieillissement des populations affaiblit les registres économiques et sociaux de la nation, ce qui associe l’idée de la vieillesse à celle d’une décadence individuelle et collective, et en plus, coûteuse ! Nous considérons que l’engagement dans un projet de retraite personnel et collectif construit, peut pallier, contre- balancer, au moins en partie, ces projections sombres?

Voici 20 ans, en entrant en situation de retraite, avant de me précipiter vers des distractions, j’ai entrepris 3 années d’apprentissage à l’Université, comme je l’avais fait pour préparer ma première carrière.

J’envisageai cette nouvelle étape, de 30, 40 ans et plus, comme une opportunité d’une nouvelle carrière en continuant, parallèlement, les activités familiales, amicales, d’engagements associatifs et de loisirs, tout comme je l’avais fait durant ces 40 années passées à travailler..

Ce temps d’apprentissage pour cette nouvelle étape en situation de retraite, m’a permis de « trier » les connaissances et expériences « utiles », de faire un point sur mes ignorances pour les décennies prochaines. Jusqu’à ce jour cette démarche semble bien fonctionner

Comme d’autres dans cette même situation, je me suis inventé une profession : chercheur autodidacte-artisan, avec cette spécialité : l’élaboration d’un projet de retraite et de maîtrise du vieillissement.

Pourquoi le terme d’ « artisan » ? Je voulais expérimenter mes idées dans le concret en animant ou participant à des rencontres citoyennes, à des projets de formations et d’accompagnements sur le thème « Apprendre à bien vieillir, longtemps ».

Pourquoi « retraité professionnel » ?

Réponse simple, j’avais durant 40 années, été un professionnel heureux, connu et reconnu pour quelques compétences spécifiques, appartenant ainsi à la communauté du monde du travail.

Il m’a semblé logique de continuer ce que je trouvais agréable et qui, m’avait permis de construire une vie de citoyen et de chef de famille responsable. D’autant plus essentiel dans une société où le travail est difficile, parfois déconsidéré parce que mal compris ou mal accepté.

Vous avez dit retraite ? Alors qu’il y a tant d’autres humains préoccupants. Alors qu’il y a tant de problèmes qui nécessitent de construire des réponses sérieuses, éthiques, responsables et pérennes. Alors qu’il nous faut apprendre à vivre, à être et faire ensemble maintenant que se côtoient quatre, cinq générations.

Nul n’ignore l’importance du travail comme facteur de citoyenneté et de dignité sociale (les chômeurs en savent quelque chose !). N’étant plus « encadré » dans un travail, quels que soient le secteur d’activité et le niveau hiérarchique, le retraité doit s’ouvrir l’esprit sur un village mondial où se traitent des questions de conflits, de misère, de faim, de manque d’eau potable, de destruction des environnements, de pollutions, de transports, d’éducation et de formation… sans aller bien loin, d’ailleurs, souvent sur son propre territoire, à sa porte.

S’il se donne les moyens et capacités d’évoluer par l’apprentissage tout au long de cette période de vie, il pourra alors décider de son activité, de son rôle et de sa place dans la société.

Car sinon…

Sinon le retraité se sentant désinvesti de ces valeurs de réussites personnelles et professionnelles, se met en danger par la perte d’un statut, la privation de son rôle social, et la fin de ces groupes de pairs, formé par les collègues de travail. Sinon il perd ses repères sociaux, se désengage, atrophiant une bonne part de ses capacités et moyens, de moins en moins sollicités.

Le terme « retraité professionnel » est né en 1998, de cette prise de conscience du rôle et de la place que nous avions à assurer aujourd’hui, pour demain comme une avant- garde des générations futures.

Alfred Sauvy, déclarait en 1974, au Comité de la population des Nations Unies « l’agression de l’environnement est moins une question de « surnombre » qu’une question de mode de vie… et maintenir une structure par âge plus jeune, est un facteur de progrès et de dynamisme »

Ne pas en tenir compte nous condamne tous.

 

Pierre Caro

Retraité professionnel, Chercheur auto-didacte artisan: retraite et vieillissement

 

 

[1] L’étape suivante des 90, 100 ans et plus, nous l’envisagerons d’une manière plus sage puisque nous aurons 20 années de savoirs et d’expériences… en plus.

Crise du vieillissement, crise identitaire, crise de foi(e)… ah ! Crise ! Quand tu nous tiens !

images         Le sens étymologique premier de crise est « faire un choix », « décider ». Initialement la crisis (latin) qui dit l’« assaut », est la manifestation grave d’une maladie. Le grec Krisis s’entend au sens de séparer, distinguer. La racine indo-européenne krei signifiant quant à elle : juger, distinguer, trier, passer au crible…

Ainsi, alors que ces sens premiers nous donnent bien une idée de rapidité d’installation, de durée courte sinon fugace, et de décision amenant à un nouvel équilibre moins douloureux, si on ne retient comme définition de la crise qu’« un changement d’état », il faut alors bien reconnaître que la vie est une crise du début à la fin, sans aucune accalmie. Et, on se demande alors si cette dernière acception fait sens, puisqu’on sait depuis Héraclite qu’« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».

Si on se cantonne à une vision plus aigüe, paroxystique, et pour tout dire médicale, de cette crise, elle a donc un début, plutôt brutal, et aussi une fin car qui vivrait une crise de colique néphrétique ou hépatique, une crise cardiaque ou une crise d’appendicite qui ne cesserait pas mourrait, plus ou moins rapidement, mais mourrait.

C’est donc qu’il doit y avoir avantages à la « crise chronique ». Et en premier lieu, celui de faire croire qu’elle pourrait cesser tout en disant qu’elle ne cessera pas. Coluche avait bien cerné le problème en son temps : « Il paraît que la crise rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Je ne vois pas en quoi c’est une crise. Depuis que je suis tout petit c’est comme ça ! ».

Mais d’où nous vient cette schizophrénie ? Il faut peut-être aller outre-manche pour comprendre que si heart attack est la crise cardiaque, les termes français « dépression », « effondrement », peuvent se dire là-bas − de manière non accidentelle (sic) − « crash ». La crise ! Une orientation clairement économico-boursière depuis la grande dépression de 1929, et tous les crashs boursiers qui suivront. La crise est un outil de gouvernance en économie libérale. Car, c’est qu’il y a intérêt à gouverner en temps de crise « profonde et terminale » (comme la loi qualifie la sédation pour fin de vie !), ça permet, parce que c’est la crise tout de même, de demander de l’effort toujours plus, de médicaliser et de médicamenter toujours plus, de psychologiser toujours plus, d’infantiliser toujours plus, de couvre-feu-iser et d’état-urgencer toujours plus, bref de presser le citron toujours plus.

Alors, la crise, mon œil !

 

Christian Gallopin

Les résidences pour les vieux, ça pourrait buller !

seniors-marketing-marche-boomers-silver-economieUn article du Monde[1] s’intéressait dernièrement aux travers possibles de cette course à l’enrichissement opérée par quelques sociétés[2] et fonds de pension sur le marché des résidences pour personnes âgées en situation de fragilité. Fragiles mais pas encore dépendantes (sic !). La différence est d’importance. Quelle est alors, ici, la définition d’une personne âgée fragile ?

Selon ce même article et surtout selon ces sociétés à usage strictement financier (aucune n’a de perspective humaniste bien entendu) : il faut que ces personnes soient rentables mais sans exigence particulière de santé. « C’est une population exigeante, informée, connectée, qui veut vivre en ville »[3]. On croirait lire une pub pour téléphone portable. En fait, « rentables et pas chiantes » aurait dit l’homme simple. On ne veut pas ici de personnes qui « détonnent » dans les couloirs ou au restaurant. Comme cette dame que j’ai connue il y a quelques années, résidentes d’une de ces maisons luxueuses, et qui avait été exclue du restaurant car elle avait cette fâcheuse habitude de poser son dentier sur la table avant et après manger ; propriétaire de son appartement, la direction, n’avait pu, à son grand regret, la faire déménager vers un ehpad… Á qui se fier !

Selon l’économiste Jean-Hervé Lorenzi, nos sociétés cultivent la financiarisation de l’économie[4]. Ainsi, la finance qui normalement se doit d’être support de l’économie ne l’alimenterait plus qu’à hauteur de 20 à 30 %, le reste de ses dividendes ne servant que son propre intérêt. Il n’est donc pas étonnant que l’on s’attende à l’éclatement d’une bulle immobilière dans ce domaine particulier des résidences pour personnes âgées. «  D’ici quatre ans, le parc des résidences de services pour personnes âgées aura sans doute doublé »[5]. Car, quoi de plus irrationnel que la finance, l’appât du gain provoquant un vertige comparable à celui de n’importe quel autre produit addictif. La crise des Subprimes, en 2008, n’avait pas pour origine un geste d’humanité bancaire vers les ménages américains à faible revenu, afin qu’ils accèdent à la propriété de leur logement, mais uniquement la culbute financière, encore et encore, à l’infini… Mais l’infini dans un monde fini[6]

Nietzsche − contrairement à ce que l’on pense habituellement − avait bien de l’estime pour un homme dont la trajectoire, il y a deux mille ans, fut courte autant qu’importante ; il aimait à l’appeler le Nazaréen. L’histoire de la vie de Jésus est passionnante par bien des points et notamment à travers ses péricopes, ces anecdotes qui veulent dire beaucoup plus que la simple historiette narrative. Ici, deux de ces anecdotes nous intéressent. La main tendue à Marie-Madeleine. Marie-Madeleine, la putain. Celle qu’on traitait plus bas que terre, la lie de la société de l’époque. Bref, Marie-Madeleine, la fragile, la précaire. Marie-Madeleine, l’inutile. Quelle main sommes-nous encore capable de tendre à nos Marie-Madeleine et notamment à nos vieux ? Une main tendue pour le paiement, tant qu’ils leur restent un peu d’argent, on les pressera comme le citron de François Béranger[7]. Et, les marchands chassés du temple ? Pour le coup, les financiers ont pris l’entière possession du temple ; qui pourra à nouveau les en chasser ? Attention, celle-là ou celui-là qui s’y frotterait, comme le Nazaréen, risque la mort. C’est une des raisons qui rend nos hommes politiques aussi résilients à la main mise de la finance sur l’économie et au-delà sur la politique elle-même. La mise à mort de l’empêcheur de financer en rond. Car, c’est une pratique qui, sous toutes ses formes, est encore fort en usage de nos jours.

Le mouvement néolibéral, à l’œuvre depuis trente ans maintenant, a d’abord suspendu toute pensée politique pour asseoir, à sa place, la pensée économique, réduisant la première à la seconde ; puis cette dernière est, peu à peu et à son tour, muselée par le pouvoir financier. C’est pourquoi, il est plus difficile pour Jean-Claude Juncker d’envisager les difficultés de vie au quotidien des hommes et des femmes grecs que l’évasion fiscale des multinationales sur un axe Luxembourg-Panama. D’un côté des hommes qui cherchent seulement à vivre, de l’autre la finance « finançante », le choix institutionnel est vite fait !

Et, sachez-le, il n’y a pas d’autre voie possible. Puisqu’on vous le dit !

 

Alors, ouvrons l’œil, et méfions-nous de la bulle…

 

Christian Gallopin

[1] Isabelle Rey-Lefebvre« Les résidences pour seniors, eldorado des promoteurs », Le Monde, 10-11 avril 2016.

[2] « Tous les grands promoteurs se sont lancés : Pierre et vacances a, en 2007, acheté Les Senioriales, qui comptent déjà 52 immeubles ou village et 20 en projet ; Bouygues Immobilier a, fin 2014, pris une participation de 40% dans les Jardins d’Arcadie, du groupe Acapace, qui totalisent 21 résidences en service et 24 en projet, soit 1500 futurs appartement … », et aussi Aegide Domitys/Nexity, Vinci, Réside-Etude/La Girandière, Groupe Pichet, Villa Médicis, Montana, Cogedim etc., Ibid., p. 1 & 3.

[3] Selon Gérard Pinneberg, directeur de la communication des Sénioriales, Ibid., p.3.

[4] J-H. Lorenzi, Un monde de violences, l’économie mondiale 2015-2030, Editions Eyrolles, 2014.

[5] Le Monde, 10-11 avril 2016, p. 3.

[6] D. Cohen, Le monde est clos et le désir infini, Albin Michel, 2015.

[7] « Mamadou m’a dit, on a pressé le citron, on peut jeter la peau », F. Béranger, 1979.

ô schizophrénie (im)médiatique !

250px-AmbresinD’un côté, on nous enjoint de bien vieillir, de prendre soin de nous, de prévenir les aléas de la santé , donc de vivre plus longtemps….et tout de suite après, on nous culpabilise, vivant vieux plus longtemps, de coûter cher à la société.
Cela fait longtemps que les théories systémiques ont mis en exergue cette sorte de contradiction. Le double lien ou la double contrainte, c‘est ainsi qu’on nomme ce qui place une personne ou un groupe dans une impasse, puisqu’alors, ils sont sommés de répondre à deux demandes contradictoires ou paradoxales.
On sait ainsi que des familles peuvent rendre ainsi « fous », certains de leurs enfants. 


Mais ici, ce qui est visé et atteint, c’est l’acte de penser. Vous savez, cette activité caractéristique de l’Homo Sapiens.

C’est vrai qu’il est plus simple de (dé)penser, c’est-à-dire de penser avec des chiffres. Homo Ignorentus?

Heureusement l’humour permet de s’échapper ou de résister !

José Polard

Vieillir debout, encore

Ce matin diffère des autres. Il n’y en aura plus jamais sans doute comme avant. Depuis des mois déjà, Monsieur Dupont[1] redoutait l’approche de ce jour. Son corps autrefois vaillant et vigoureux se récuse. Le décours des saisons aura accompagné l’automne voire l’hiver corporels, tels qu’ils peuvent être ressentis, à ce moment. Oskar jeunesse014

L’horizon s’efface, les couleurs disparaissent et toute absence devient éternelle. La lutte aura été longue et fournir des efforts aura été finalement un vain combat. Le corps semble avoir gagné son dernier round. Dans quelques heures, les personnes l’accompagnant viendront lui proposer le verticalisateur[2] car il ne peut plus se hisser. La défaite sonnera-t-elle le glas?

Oscillant entre laisser tomber les armes et partir à l’assaut, se sentir victime ou rentrer gagnant, tout vaut mieux que de perdre espoir. Il faut rester debout sur le champ de bataille. Trouver une raison à l’in-entendable, être gagné par la colère plutôt que par le vide, être assailli par l’agression envers les autres, se laisser tenter par les insultes pour échapper au gel menaçant des sentiments, brandir la mauvaise foi pour ne pas (se) comprendre vaut mieux que de perdre toute bataille. La vie reste traversée d’enjeux, de buts et les forces la cinglent, l’habitent.

Du refus d’aide chez l’ainé pour se sauvegarder

Ce matin Monsieur Dupont a choisi de poursuivre: il refusera la verticalisateur et les soins attenants. L’expression de cette opposition, de ce dépit, de cette colère fracassante, si elle n’est pas victoire, reste quand même un premier pas dans une lutte pour la vie, marquée d’ambivalence (lutte contre la vie future et combat pour la vie passée). Ce n’est peut-être pas une défaite complète puisqu’il arrive par une certaine « arrogance » à maintenir une position de force. Comprendre cette force pour accompagner la vie, peut-être l’enjeu de toute personne confrontée à cette situation. A ce moment, il y a toujours des avantages même à se battre contre la vie, telle qu’elle se déploie, en voulant garder la flamme de ce que l’on a été. Mais si cette flamme ne parvient pas à trouver un nouvel éclat, une nouvelle force, la scène risque de s’éteindre. Tenter de comprendre l’autre, par son discours, respecter ce qui se manifeste en lui, de lui, n’est-ce pas déjà faire place à l’homme sans qu’il ne soit écrasé par son statut unique de malade.?

Cela demande bien souvent de recentrer l’humain, mais aussi de se laisser bousculer face à une certaine rigidité des protocoles.

 

Frédéric Brossard

 

[1] Cette situation, ayant une valeur universelle, explique mon choix de ce patronyme.

[2] Un verticaliseur est un appareil permettant à la personne de se redresser lors du transfert. Il peut s’effectuer pour passer du lit  au fauteuil par exemple.