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Gilets jaunes et « vieux gilets »…

Malaise, pas facile de prendre position… Je ne m’y reconnais pas forcément et pourtant je ne peux certainement pas me désolidariser sans me sentir coupable. Personnellement j’aurais sans doute préféré que les gilets verdissent et revendiquent plus clairement une écologie active, sociale, solidaire, responsable… Mais je ne suis pas personnellement dans ces situations de précarité, de pauvreté, de dénuement dans lesquelles se trouvent nombre de celles et ceux qui n’ont à peu de chose près que leurs yeux pour pleurer… Si j’étais dans cette situation de grande précarité, me demandant chaque mois comment mettre encore sur la table quelque chose à manger, serais-je capable de tenir le discours qui est le mien?

Certes tous les gilets jaunes ne sont pas pauvres, certes dans les manifestations quelques casseurs viennent casser pour casser… Certes il y a sans doute dans ces groupes de manifestants qui bloquent les carrefours, les entrées ou les sorties d’autoroute, les rocades, les centres villes, les centres commerciaux, des personnes qui se conduisent parfois de façon peu responsable, des jeunes qui veulent en découdre, des hommes et des femmes blessés par la vie professionnelle et ses injustices qui confondent peut-être les domaines de revendication et d’action, certes il y a sans doute des gens qui se trompent de combat ou qui utilisent des moyens peu adaptés… Certes ces manifestations perturbent le fonctionnement ordinaire de la cité, à la ville comme à la campagne…

Mais il est rare que les vieux se mobilisent… Et cela est à comprendre, me semble-t-il… Les vieux pas encore très vieux, évidemment, mais ces retraités qui se mobilisent n’arrivent pas là par hasard! D’autant qu’il ne faudrait sans doute pas oublier d’écrire retraitées au féminin… Elles ont entre 60 et 75 ans, elles ont derrière elles une vie de travail, elles ont élevé leurs enfants, elles donnent un temps considérable à leurs petits enfants, elles apportent parfois une aide considérable à la génération qui les précède, elles vivent avec des revenus d’une incroyable précarité et le plus souvent elles se taisent… Pour une fois elles parlent! L’une d’elle allait jusqu’à dire (samedi 24 novembre 2018 au journal de 20 h sur France 2) « J’irai m’immoler devant l’Élysée! » Une chose est sure, elle ne pourra pas aller devant l’Élysée, les forces de l’ordre l’en empêcheront… Mais quel est son degré de désespoir pour en arriver à penser mettre ainsi fin à ses jours?

Bien malin qui peut dire précisément qui sont « Les gilets jaunes » en général mais je suis suffisamment sensible à la situation des retraités, des vieux, dans notre pays pour comprendre que nombre d’entre eux, les plus pauvres, se sentent aujourd’hui ignorés, délaissés, méprisés. Les réformes se succèdent et donnent durablement à ces retraités pauvres le sentiment d’être les dindons de la farce… Le mépris qu’ils ressentent les plonge dans un désespoir que l’on ne mesurera que si quelques uns, quelques unes, posent des actes désespérés, justement… On aura beau jeu alors de dire que ceux-là, celles-là n’allaient pas bien et nous aurons beau jeu encore de mettre tout cela sur le compte d’un état psychologique perturbé ou de je ne sais quel dysfonctionnement personnel ou familial… Il se peut même que ces explications ne soient pas absurdes puisque l’on sait à quel point les interactions entre conditions de vie et fonctionnement psycho-affectif peuvent être intenses.

Les « vieux gilets » crient leur désespoir, pas seulement leur malaise, leurs difficultés, leur raz le bol, leur envie d’avoir une retraite un peu plus élevée et des conditions de vie plus favorables, pas seulement… C’est facile de retarder l’âge de départ à la retraite,  d’oublier d’en augmenter le montant mais d’augmenter, bien sûr, telle ou telle taxe que paieront les retraités qui sont censées rouler sur l’or et l’argent de la silver économie… Les vieux gilets sentent la précarité qui les cerne mais leur implication aujourd’hui dans ce genre de mobilisation ne parle pas que de cela… Bien sûr on trouvera le moyen de les insulter en se moquant de ces « vieux soixante-huitards » qui saisissent l’occasion de retrouver les barricades dont ils ne sont jamais vraiment remis… Bien sûr! Mais pour un peu léger que ce soit ce n’en est pas moins odieux!

Non ils crient, elles crient leur désespoir, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont d’être traités de façon indigne, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont de n’être pas respectés, de se sentir trahis dans le contrat social qu’ils et qu’elles avaient passé avec la société française dès l’instant où travaillant, cotisant, ils devenaient des « ayant droit » d’un système de retraite  et d’assurances sociales qui devait leur garantir un niveau de vie décent jusqu’au terme de leur existence! Ils sont indignés parce qu’ils se sentent oubliés, invisibles, trahis! Ils sont des ayant-droit et non des « bénéficiaires ! »

Il est possible qu’ils ne soient pas les seuls, il est possible qu’ils ne parviennent pas à crier assez fort et assez longtemps pour se faire entendre, il est possible que, passées les fêtes de fin d’année, les « dindons de la farce » ayant été dégustés, on les oublie un peu plus encore, il est même possible que n’entendant pas ce qu’ils nous disent, leur situation se détériore encore un peu… Il est possible que demain soit pire qu’hier, ce n’est pourtant pas ce qui leur avait été promis! Et surtout, comment prendrons-nous la mesure du mal qu’ils auront, qu’elles auront subi? Comment soignera-t-on ces blessures?

On pourra se targuer des valeurs républicaines! A leur manière les « vieux gilets » nous demandent de nous en ressaisir, ne les trahissons pas une nouvelle fois!

On ne devrait jamais se croire dispensés de porter le mal des autres!

 

 

 

Michel Billé.

Date de péremption…

 

 

La question est récurrente : les vieux peuvent-ils continuer à conduire ? On imagine les peurs, les angoisses, les difficultés, on comprend l’intention de protéger tout le monde jeunes et vieux du  risque absolument incontrôlable que constituent les vieux au volant. Chacun de nous serait tellement triste et bouleversé si, par entêtement, il avait un jour provoqué un accident de voiture dans lequel… Évidemment !

Pour autant, au delà de la nécessaire attention que chacun doit porter à la responsabilité qu’il engage dès qu’il prend le volant, demander que les plus âgés de nos contemporains soient soumis à des contrôles particuliers du fait de leur âge constitue tout simplement une inacceptable discrimination.

Le Préfet du Département des Pyrénées Atlantiques vient d’attiser la polémique en déclarant : « Nous allons renforcer notre action pour enlever de la circulation les conducteurs seniors lorsqu’ils ne sont plus en état de conduire[1]« . Les conducteurs seniors ! L’expression est sympathique mais personne n’est dupe, appelons les choses par leur nom il s’agit des vieux! Et encore une fois, on peut comprendre… mais sans doute ne faut-il pas admettre !

Bien sûr qu’il y a des vieux qui conduisent mal ! Des jeunes aussi… Bien sûr qu’il y a des vieux qui provoquent des accidents ! Des jeunes aussi… Bien sûr qu’il y a des vieux qui feraient bien d’actualiser leurs connaissances du code de la route et de la mécanique désormais informatisée ! Des jeunes aussi… Bien sûr que certains vieux feraient bien de demander à un médecin si la vue, l’audition, les réflexes, l’attention, etc… Des jeunes aussi !

On peut comprendre que certains de nos concitoyens pensent qu’il serait bon d’exiger pour les vieux une visite médicale qui permettrait… Oui mais pour les jeunes aussi ! Parce qu’entre le moment où vous passez votre permis et le moment où vous êtes considéré comme vieux, rien ne vous oblige à regarder avec un médecin si vous pouvez encore… Pourtant il y a des hommes et des femmes de 20 ou 30 ou 40 ou 50 ans qui conduisent comme des pieds et qui feraient bien de… Si non il y aurait beaucoup moins d’accidents !

Alors d’accord pour une visite médicale régulière… Oui mais pour tout le monde !

D’accord pour une actualisation obligatoire des connaissances en matière de conduite automobile… Oui mais pour tout le monde…

Si non ? Je suggère que l’on fasse tatouer sur le front de chacune et de chacun une date de péremption qui permettra de savoir à partir de quand la conduite automobile sera interdite, mais aussi à partir de quand le droit de vote sera retiré et, finalement, à partir de quelle date, le vieux étant périmé, il conviendra de s’en débarrasser de sorte qu’il ne coûte pas, qu’il n’encombre pas et ne fasse pas tâche. Ne restera qu’à le piquer, ce ne devrait pas coûter trop cher !

Juste une précaution : faire en sorte que les géants de la « filière gériatrique » et de la soi-disant « silver économie » aient eu le temps de soutirer l’argent des vieux avant de les jeter… D’autant que le recyclage n’est pas prévu !

Michel Billé.

[1] France Bleu Béarn publié le 18 janvier 2018.

Soyons réactifs… ou pas !

 

Sur ce blog qui se donne pour objet de tenter d’appréhender, au plus près, les modes de traitement social concernant la vieillesse, je souhaiterais m’intéresser à deux mots qui, de plus en plus, m’escagassent la boite à méditation : réactif et réactivité.

Ainsi, et de plus en plus, on m’encourage à être réactif, à avoir de la réactivité. Ce à quoi, au fond de moi, et même tout au fond de moi, je crois bien que je me refuse obstinément. En fait, je répugne à être réactif. Je résiste à la réactivité. Une sorte de signal existentiel, une alarme vitale, se déclenche au creux de mon ventre, à l’approche de ces injonctions. Un malaise. Une allergie peut-être. Et cela, même lorsque mes amis, parfois les plus proches, m’y invitent. Quand je dis inviter, c’est une façon de parler, car le réactif n’invite pas, il ordonne ! Il est comme un petit chimiste en expérience, il veut, que dis-je, il exige, que la réaction réactionne. En fait, faute d’être suffisamment réactif, probablement suis-je déjà vieux. Car une des choses qui indispose, chez les vieux, c’est leur lenteur. C’est ce qu’on dira de moi − On le dit probablement déjà − : « Il se fait vieux. Il a du mal à réagir ». Mais, peut-être ai-je toujours été déjà vieux. Lors, quand j’étais poupon, peut-être ne réactivais-je point. Peut-être le mal s’était-il attaqué à la racine de cette vie, si tôt engagée sur la voie d’une douce et lente rébellion aux choses inconsidérément prescrites par l’époque.

On comprendra bien sûr que la technique pousse à être réactif. Le technicien technique. Et le marché marche. Le marché qui porte la technique et se remplit les poches de son activité a tout intérêt à faire que tout s’active. Le dernier téléphone portable pousse le précédent et ainsi de suite dans une ronde tout à la fois infantile, mercantile et exponentielle, jusqu’au tournis. Mais s’il est logique que l’avion soit à réaction, ma pensée, elle, déjà qu’elle soit rare et fugace, ne se laisse pas enfermer dans ce carcan d’automatisme réactionnel. Je pense – en tout cas, j’essaie −, donc je ne réactionne ni ne réactive. Je suis un pur adepte du monde nonchalant de Pierre Sansot, qu’on ne remerciera jamais assez d’avoir couché délicatement sur le papier un si beau traité Du bon usage de la lenteur. Il y met en évidence une sorte de puissance et de grandeur de la lenteur. Et cette lenteur ne s’accommode pas du bruissement de la foule. Elle convoque presque forcément une manière de solitude, telle que Yves Simon su la mettre en parole et en musique : « Monsieur Grégory Corso, qu’est-ce que la puissance ? Rester debout au coin d’une rue et n’attendre personne »[1].

Mais agir et réagir, toujours plus vite, est devenu le seul mode d’activité acceptable par notre société contemporaine[2]. On ne répond plus, on n’argumente plus, on ne dispute plus – comme pouvait encourager à le faire un Monsieur de La Mettrie au XVIIIème siècle[3] −, on ré-agit. Comme dans un combat, comme dans un match de boxe : gauche, droite et uppercut, ou ainsi qu’il en est dans toute autre partie sportive. Eh bien, je ne suis pas sportif. On réagit, comme un médecin urgentiste − ou un pompier −, dont le cœur de métier soignant est la réaction médicale, l’acte médicalisé immédiat. Or, tout geste urgent, toute ré-action s’inscrit dans une temporalité qui écrase la pensée sans ne lui laisser aucune place. Ré-agir passe forcément par une sorte de procédure automatisée. Un phénomène réflexe, de même nature que le mouvement brusquement ascendant de la jambe lorsque le marteau du praticien s’est abattu sèchement à la base du genou. D’ailleurs la mode des protocoles vient entériner le systématisme de cette velléité à réagir vite et « dans les clous », là où on vous a dit de faire et comme on vous a dit de faire, en oubliant de penser. Laissant sur le carreau au moins deux valeurs fondamentales pour l’éclosion d’une saine humanité : la patience et l’inquiétude. Eh bien, je ne suis pas urgentiste.

Ainsi, il n’est plus de saison de prendre son temps. Ainsi, « il faut être réactif » est devenue la phrase clef qui inscrit l’homme d’aujourd’hui dans son temps – même lorsque j’écris le mot clef, je préfère pour lui cette ancienne orthographe avec un f et me refuse à la rapidité d’une simple clé, voyez donc où j’en suis ! –. Eh bien, je dois l’avouer, de ce temps-là, je me refuse d’en être. Pas plus certain d’ailleurs d’en être d’un autre.

De la même manière, je me méfie des « réactions en chaîne ». Vous savez cette façon qu’on eut de faire la bombe à Hiroshima ou Nagasaki, ou encore cette sarabande qu’on mène sur ces réseaux qu’on dit sociaux. Là encore, on me dira : tu n’es pas de ton temps ! Mais, je l’ai confessé, je me méfie comme de la peste des réactions en chaîne. Á peu près autant que de la foule qui gronde. Or, les grandes manœuvres des réseaux sociaux lorsqu’elles « explosent », en réaction, à la voix twittée d’un Trump dégoulinant de bave injurieuse et raciste ou même à la suite d’une injonction « à balancer », qu’il s’agisse d’un porc, d’un hôpital ou de tout autre « matière » destinée désormais à être balancée, ne sont pas autre chose que foules qui grondent en ligne. Non pas que les raisons de ces désappointements me soient étrangères ou ne m’indignent pas mais, ce qui me gêne est cette « réaction en chaîne » qui oublie de penser et qui se jette corps et âme dans un toujours plus, emphatique et trinitrotoluènique. Twitte, re-twitte et re-re-twitte, jusqu’à l’explosion. On me dira aussi : « mais cela peut aboutir à des choses superbes, regarde, le printemps arabe et son fol espoir soufflant sur des tyrannies moyenâgeuses ou des pseudo-démocraties misent en place par des croyants hermétiques – je me méfie aussi (décidément !) de l’obscurantisme religieux inhérent aux monothéismes – ou les politiques postcoloniales ». Oui, et alors ! La foule furieuse déboulonna le roi de France et le coupa en deux morceaux tout aussi bien. Le bruit de fond du réseau social, lorsqu’il enfle et finit par exulter, n’est pas autre chose qu’une foule en ligne et il se conforme aux mêmes comportements[4]. Son action débouchera sur un bénéfice ou un maléfice social (la plupart du temps sur un état intermédiaire d’ailleurs), ce n’est pas, au demeurant, ce que je remets en cause ; les hommes dès qu’ils furent un peu nombreux se sont toujours conduits ainsi, de manière clanique, tribale bref groupale. Il n’y a guère de raison pour que cela change maintenant que des milliards de ces bipèdes foulent le sol d’une planète dont ils se considèrent comme propriétaires ainsi que le leur a recommandé René Descartes[5]. Non, ce qui me hérisse, c’est l’obligation de rapidité à mon endroit, c’est l’injonction qui peut m’être faite à me déterminer dans l’urgence. Si cette qualité est certainement souhaitable dans un match de tennis ou de ping-pong, elle ne convient pas à la pensée. Pour advenir, celle-ci doit s’étirer tranquillement, prendre son temps, avancer puis rebrousser, musarder, se prélasser, rêver, flâner, elle doit « méandrer » comme une onde incertaine hésite à s’engager sur un lit ou un autre, elle doit renoncer puis se réaffirmer, et même procrastiner, parce que ce jour n’est pas le jour, pas encore, et parce que plus tard est parfois plus clair, voire plus éblouissant.

Alors, me dira-t-on, tu es hors-jeu. Tu es hors la scène contemporaine. Tu n’appartiens pas au monde tel qu’il doit être et tel qu’il est aujourd’hui, un monde qui avance, sabre au clair, au rythme toujours plus accéléré et résolument téléologique mené par la funeste idée de progrès.

Oui, je sais. Je suis hors-jeu. Hors scène. Obscène, en fait. Obscène, comme le sont les vieux.

 

« Pour être tout à fait sincère, il m’arrive de faire faux bond au jour, j’ai peine alors de me débarbouiller de la nuit, de mes rêves ; une fois le départ raté, j’ai honte de partir après les autres, mais demain une autre aube me sera offerte. »

Pierre Sansot, Du bon usage

 

 

Christian Gallopin

[1] « J’ai rêvé New York », Yves Simon.

[2] « Ce qui est nouveau, c’est que l’agir (qui dépasse les frontières du travail) apparaît aujourd’hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d’agir, un individu s’exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent et qui prient, qui aiment silencieusement ou qui se contentent du plaisir d’exister, dérangent et sont stigmatisés. Les penseurs, les idéologues reconnus ont opéré un glissement considérable. D’un exercice nécessaire à la constitution de notre personne, il sont passés à un éloge de l’action, quelle qu’en soit la nature. », Du bon usage de la lenteur, Pierre Sansot, p. 19-20.

[3] « Et maintenant, dispute qui voudra ! », dernière ligne de L’homme machine, Julien Offray de La Mettrie.

[4] « Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes ; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement… N’ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L’individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais », Psychologie des foules, Gustave Le Bon, p. 38-41.

[5] « Et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature », Discours de la méthode, René Descartes.

Les « vieux » ne s’arrêtent jamais…

Ah, les « vieux »: ils sont incorrigibles !

Les vieilles aussi (pourquoi les partisan.e.s de l’écriture inclusive ne s’insurgent-ils/elles pas de ce que, pour désigner cette catégorie sociale (les “vieux”), ce soit généralement, “le masculin [qui] l’emporte”):

Bette, 81 ans : l’hôtesse de l’air la plus âgée au monde[1]: http://www.senioractu.com/Bette-Nash-81-ans-l-hotesse-de-l-air-la-plus-agee-au-monde_a20431.html

À 86 ans, Juliette, toujours derrière son comptoir: https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/argentre-53210/argentre-86-ans-juliette-neel-tient-toujours-son-comptoir-4677019

 100 ans, Marie-Louise tient toujours son café: https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/marie-lou-vient-feter-ses-100-ans-tient-toujours-son-cafe-isbergues-1371845.html

Les instances municipales parisiennes – celles d’autres d’autres collectivités locales, peut-être aussi – ont bien raison d’interdire aux “vieux” qui ont été, dès 60 ans, orienté.e.s (ou, si on préfère, dirigé.e.s, ou, si on préfère, conduit.e.s, ou, si on préfère…) vers une “résidence pour personnes âgées” – quel est le masculin de “personnes âgées” ? – du centre d’action sociale de la ville, de travailler encore (et cela, donc, dès 60 ans !)[2].

Les “vieux”, si on ne les bridait pas, qui sait ce dont ils/elles seraient capables !

Ceci étant, ne pas oublier que, pour certain.e.s “vieux”, travailler encore est aussi et d’abord une nécessité, pour éviter, sinon la misère, du moins la pauvreté.
Pour les autres, celles et ceux pour lesquel.l.e.s c’est le plus facile et autorisé (de pouvoir continuer à travailler) ne sont pas celles et ceux qui en ont le plus besoin ; ce qui est bien dans “l’ordre des choses” actuel.
Ce qui permet de comprendre – cela aussi – que, dans cet espace social également, il arrive qu’”en même temps””on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien”, selon les mots d’un philosophe contemporain:

Ça et là, en France,
En ville:
https://www.francetvinfo.fr/france/la-pauvrete-touche-aussi-les-seniors_2372299.html


En milieu rural:
http://www.sudouest.fr/2014/04/15/de-mieux-en-vieux-1525656-2277.php

https://www.ladepeche.fr/article/2012/09/08/1435268-retraites-mais-obliges-de-travailler.html

http://www.midilibre.fr/2013/06/23/a-plus-de-70-ans-ils-sont-toujours-fideles-au-poste,721495.php

Et pour certain.e.s: http://www.bienpublic.com/cote-d-or/2012/02/02/double-peine-pour-les-plus-de-60-ans

En Allemagne:

https://insolentiae.com/en-allemagne-1-million-de-retraites-obliges-de-travailler-pour-survivre/

https://www.dailymotion.com/video/x5yvo26

 

Bernard Gibassier

  1. Il y en a aussi qui volent encore pour le plaisir:
    À 101 ans, Mary Allen fait un vol biplace en parapente: http://www.sautparachute.com/records/saut-parapente-a-101-ans.html; de même qu’Étienne, à 92 ans: https://www.ladepeche.fr/article/2017/08/21/2631274-a-92-ans-il-survole-son-village-en-parapente.html
    À 78 ans, Claude pratique encore le paramoteur: https://actu.fr/normandie/alencon_61001/a-78-ans-claude-guilmeau-est-toujours-quete-sensations-fortes-son-paramoteur_11529005.html; tout comme Robert, à 83 ans: https://www.youtube.com/watch?v=ECt536g2mRc et à 91 ans :https://www.youtube.com/watch?v=rsD3BOr-W-4
    Marcel, lui, grimpe encore à 94 ans: https://www.youtube.com/watch?v=NUJnZeCc7Hw

    Pour ce type d’activités, qui ne constituant pas un travail ne me sont pas interdites, j’ai donc peut-être encore quelques années devant moi (on peut toujours rêver).

    2. réglementation dont personne ne m’a encore confié s’insurger contre elle (conformisme, “influence normative”, soumission à l’autorité… – qu’en aurait pensé Stanley Milgram ?  –, ou, tout simplement, prédominance de l’abstentionnisme dans l’idéologie actuelle).

    En tout cas, personne ne m’a encore dit, non plus, que, pour ma part, j’avais tort de le le faire.

    Raison de plus pour continuer.

    Un mot encore, et pour prendre un exemple dans l’actualité présente – mais, on pourrait en prendre bien d’autres –, a-t-on une seule fois entendu dire d’un artiste qui vient de décéder (Johnny Halliday, pour qui n’en aurait pas été informé), qu’à 74 ans, il était une “personne âgée” ?  Ne serait-ce pas parce qu’à lui, il n’était pas interdit de travailler encore ?

 

 

Nous choisissons les « barbares de la civilisation »

Ecoutons Victor Hugo dans Les Misérables :

« En 93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares. »

Il y a aussi les barbares de la barbarie. Ils étaient au deuxième tour. Mais intéressons nous aux civilisés de la barbarie, car c’est eux qui ont le pouvoir, c’est eux qui émettent le discours officiel. Discours dans le cadre duquel vous êtes sommés de penser, sous peine d’être taxé de populiste. Et bien, je dis « Non », je n’en suis pas. Preuve une fois encore de l’extrême importance des mots. Je préfère être un barbare de la civilisation.

Claude Askolovitch, chroniqueur, rend compte ainsi de la visite du président de la République aux Restaurants du cœur le 25 Novembre dernier. Bel  exemple de civilisé de la barbarie :

« Une femme a traversé notre regard cette semaine, elle parlait un français bancal et portait sur sa tête un fichu musulman, mon président de la République lui faisait la leçon. Elle venait du Maroc et demandait des papiers, il lui disait que c’était impossible, des caméras les regardaient. Il lui disait, Emmanuel Macron, qu’elle devait rentrer dans son pays et quelle incongruité d’entendre cet homme, que mes pareils et moi-même avons voulu président contre l’extrême-droite, utiliser les mots éternels des fachos, des racistes, des mégères et des méchants, quand ils croisent le crouille, le youpin, le nègre ou le niakoué. «Rentre dans ton pays» disaient les salauds, «il faut rentrer dans son pays» disait Emmanuel Macron à Amina, c’est son prénom, me semble-t-il. Il le disait poliment, lui, sans haine ni bave aux lèvres, et de bonnes intentions républicaines, et c’était encore pire. »

Les exemples abondent : pour ce qui nous concerne, comment sont traités les vieillards ici et maintenant ? Dans les EHPAD, on placarde partout des chartes qui promeuvent la bientraitance et autres balivernes. Bientraitance, signifiant inégalitaire. Mot qui contient en lui-même qu’on ne considère pas les vieillards comme nos égaux et que, dans notre grande mansuétude de civilisés de la barbarie, on consent, malgré tout, à les « bien-traiter ». Pendant que dans le même temps on réduit les moyens humains et matériels. De façon, nous assomme-t-on en permanence, à rétablir l’équilibre des comptes.

Décidément, soyons les barbares de la civilisation.

 

Alain Jean

Le retour de l’ange Gabriel… ou On nous refait le coup du facteur!

Chacun peut y croire ou non, chacun peut interpréter l’histoire, le mythe, comme il l’entend, mais j’avoue que, pour ma part, je trouve l’histoire de l’ange Gabriel assez extraordinaire…

Un jeune couple, Marie et Joseph, vient de se constituer et voici qu’elle est enceinte! Joseph n’y comprend rien, il sait bien que ce n’est pas de lui, et pour lui faire avaler la pilule (oui à l’époque ce sont souvent les hommes qui la prennent dans ce genre de circonstances) on lui raconte qu’un ange… est passé et que c’est le Saint Esprit qui a fait le travail… « L’ange du Seigneur annonça à Marie »…

Aussi incroyable que cela puisse paraître il se pourrait que l’histoire se répète…

Gabriel est le messager, celui qui apporte les nouvelles, le facteur en quelques sortes, même s’il convient depuis quelques années de le nommer « préposé ». À pied, à vélo, en voiture, peu importe le facteur, aujourd’hui, apporte le journal, le courrier, les nouvelles… Il ne lui est pas interdit, s’il a un peu de temps, de s’arrêter prendre un café, boire un verre et de parler, de prendre des nouvelles… lui qui justement en apporte… pour un peu il ferait partie de la famille, et d’ailleurs, parfois… Chut!

Il arrive même en effet que le facteur, comme son illustre prédécesseur, Gabriel, se soit fait une curieuse et sulfureuse réputation… Il paraît qu’il est beau, séduisant, et qu’il peut apporter parfois un réconfort tellement intense et précieux que certains ou certaines d’entre nous seraient… les fils ou les filles du facteur, mais ne le répétez pas, « et concepit de spiritu sancto… » Il y aura bien un Joseph au grand cœur pour devenir le père…

Figurez vous que, reprenant le texte biblique pour retrouver mes références, je découvre que l’ange non seulement fait à Marie l’annonce que l’on sait mais il lui révèle en plus que sa cousine Élisabeth est enceinte elle aussi: « Elle a conçu un fils dans sa vieillesse… » lui dit-il… Vous voyez bien qu’il y a lieu de se méfier des messagers, des facteurs, fussent-ils descendus du ciel…

Aujourd’hui presque tout a changé, les facteurs sont motorisés et connectés et les Marie et les Élisabeth vieillissent… Qu’à cela ne tienne… si leurs enfants s’inquiètent voilà que la poste peut passer un accord avec eux et le facteur s’arrêtera une, deux, quatre ou six fois par semaine… « Pour votre tranquillité, je veille sur celle de vos parents… » dit la pub. « Mais justement… c’est bien ce qui m’inquiète… » diront certains qui n’ont pas oublié ce qu’avait fait le « divin facteur »…

Et puis lui au moins, Gabriel, il faisait ça gratuitement. Mais là il faut payer, la visite est tarifée, de 18,90 € pour une visite par semaine à 139,90 € pour six visites par semaine…

Aujourd’hui tout se paye, c’est bien connu, mais quand même! D’accord il y a peu de chances qu’une grossesse s’en suive… Mais on n’est jamais à l’abri d’une surprise… Regardez, Élisabeth…

Bien sûr on dira que j’exagère et c’est vrai… Mais on nous a fait le « coup » du facteur depuis des siècles et voilà qu’on nous fait aujourd’hui le « coût » du facteur… Cela s’appelle la marchandisation du lien social… Les visites sont tarifées, les relations sont tarifées… Je n’ose pas vous dire à quoi ça me fait penser d’autant que beaucoup de facteurs aujourd’hui sont des factrices… Je ne voudrais pas leur manquer de respect mais justement, cette « tarification à l’acte » a de quoi nous inquiéter…

Quelle est donc la valeur, la vraie, d’une relation tarifée? Quel est le sens d’une relation tarifée? On peut même imaginer que parfois tout se passera pour le meilleur mais quand même!

Allez, permettez-moi de vous faire une confidence… Mon père était facteur… Il y a très longtemps, bien sûr, mais à l’époque la poste ne facturait pas son sourire…

Décidément l’ange Gabriel n’a pas fini de faire parler de lui…

 

Michel Billé

Vieux fainéants !

 

 

 

Le président Macron ordonne. Il vitupère contre le conservatisme (sic !) de ceux qui souhaitent garder un minimum d’équilibre entre une poignée de décideurs rêvant de capitalisme débridé et une masse de travailleurs, salariés, retraités etc. rêvant de survivre à ce capitalisme. Le président Macron fustige. Il fustige les gueux. L’ « alcoolisme et le tabagisme du bassin minier »[1] et « l’illettrisme des ouvrières bretonnes »[2]. Le président Macron préside. Il préside un gouvernement qui entend changer les choses à sa manière : asseoir un néo-libéralisme radical qui dise tout haut ce dont le président Macron rêve la nuit. Un monde gouverné par de jeunes français qui n’aient qu’une espérance : devenir milliardaires[3]. Et ne vous avisez d’aucune critique à l’égard de ce prêt-à-penser, toute opposition relève d’un passéisme. Des querelleurs et des pessimistes. Voilà tout. C’est pratique, ça permet de disqualifier toute autre manière d’appréhender le monde. There is no alternative, disait Margareth Thatcher − en vaquant à ses travaux sur la durée de survie de l’irlandais moyen en grève de la faim.

Un jour, ces jeunes vieilliront. D’autres jeunes, plus jeunes qu’eux, leur dameront le pion, parce qu’ils seront plus vifs, plus forts, plus connectés, plus « anglicisés » et que leur espoir sera de devenir un jour multimilliardaires. On n’arrête pas le progrès. Ainsi, les jeunes déjà vieux seront remisés au placard. Ils passeront d’une posture de dominant à une autre d’où ils subiront. Et s’ils ne s’encouragent pas les uns les autres à travailler toujours plus et toujours plus longtemps, le président Macron viendra leur tirer les oreilles. Vieux fainéant, va ! Et s’ils sont exclus du marché du travail (re-sic !) comme tant d’autres, parce que pas assez rentables, pas assez bodybuildé du neurone – selon les critères en cours dans les Business School −, pas assez assez… il leur coupera les oreilles, et le reste… Manquerait plus qu’ils se reproduisent. Vieil inutile, va !

Il est des mots plus tranchants qu’aucune lame affûtée. Peut-on croire qu’un homme se réclamant de Paul Ricœur et de John Rawls ne connaisse leur portée ?[4] Ou bien alors s’agit-il de laisser infuser, au goutte à goutte, dans la veine rouge du charbon, celle des perdants, et dans la veine bleue des entrepreneurs, celle des gagnants, le poison d’exclusion qui peu à peu scindera en deux − au nom d’une idéologie portée aussi par d’autres et notamment par l’ancien mentor, Jacques Attali −, une société qui fut un temps soudée autour de valeurs communes de partage, de solidarité et de fraternité, toutes déclarées maintenant archaïques, pour aboutir à un nouvel ordre d’esclavage ? Un ordonnance-ment – pardonnez le jeu de mot − tel que le rêvait Platon, le philosophe oligarque, dans sa République, hissant au sommet une classe supérieure dirigeant sans partage, et piétinant sans retenue des classes inférieures, négligeables, destinées au mieux à l’intendance, au pire à l’élimination. Ainsi en irait-il des poètes ou des artistes, financièrement peu rentables et politiquement dangereux.

Hygiénistes contre alcoolo-tabagiques. Lettrés contre illettrés. Jeunes contre vieux. Nomades contre sédentaires. Banquiers dynamiques en résidence secondaire au Touquet contre ouvriers marins-pêcheurs au Tréport. Jaguars rutilantes contre voitures sans permis cabossées. Nobles contre gueux. Fortunés contre infortunés. Une vieille histoire. La domination des forts sur les faibles.

Moi, je pensais que tous différents, nous pouvions construire quelque chose ensemble… Vieux poète, va !

 

Christian Gallopin

[1] 13 janvier 2017, à Nœux-les-Mines

[2] 17 septembre 2014, sur Europe 1

[3] 7 janvier 2015, Les Echos

[4] Voir à ce propos le bel article d’Henri Peňa-Ruiz, Le monde, 26 septembre 2017

 

Illustration de René Magritte » La pensée qui voit ».