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Le temps ne fait rien à l’affaire

 

Loi sur la réforme du code du travail, loi de moralisation de la vie publique, constitutionalisation de l’état d’urgence… voilà des sujets qui vont occuper le nouveau gouvernement et la société française dans les semaines et les mois à venir.

Un grand vent de réformes comme on n’en a jamais vu, souffle ou va souffler sur l’hexagone. Mais ce n’est pas tant la nature des réformes qui a mis Eole, le grand maître et régisseur des vents en mouvement, mais plutôt la jeunesse de ceux qui les porte.

En effet, les mesures annoncées ont déjà fait l’objet de lois, de propositions ou de projets de loi divers et variés dans les gouvernements précédents et il n’y a là rien de bien nouveau. Non ce qui change, ce qui font qu’elles sont nouvelles, c’est qu’elles viennent de Jeunes. Pour conduire un tel train de réformes, il faut être Jeune.

Les français qui veulent le changement l’ont bien senti : ce n’est pas avec des vieux qu’on peut faire avancer la société et lui permettre, comme on dit en langue de bois, « de faire face, à l’aube du XXIème siècle, aux grands enjeux de la mondialisation. » C’est pourquoi ils ont porté à la présidence de la République une homme de 39 ans et porteront à l’Assemblée Nationale nombre de députés…jeunes. Certes, on leur reprochera d’être inexpérimentés mais justement c’est ce qui fait leur force : il leur suffit d’être jeunes. On fera remarqué aussi que les jeunes justement n’ont pas voté pour les « jeunes », que sur les  21 ministres, 16 ont plus de 50 ans mais là n’est pas la question.

La question c’est que dans cette affaire, que les élus soient jeunes ou pas, un autre vent s’est mis à souffler. Il n’était d’ailleurs pas vraiment retombé mais il a pris ici un tour plus insidieux où pour le coup, les vieux en prennent un coup, un coup de vieux ! Bien qu’on ne sache pas très bien à quel âge finit la jeunesse et commence la vieillesse, on sait que dans notre pays la vieillesse, être vieux, est un problème voire un risque. On sait que la vieillesse commence lorsqu’on est réfractaire à la nouveauté. Peu importe la nature de la dite nouveauté. On sait que la performance, la rentabilité, l’utilité est plutôt du côté du jeune que du vieux.

On me reprochera, vu mon âge, un réflexe corporatiste. Non, je m’interroge plutôt sur ce phénomène qui pare soudainement la jeunesse de toutes les vertus et que par contrecoup, on impute à la vieillesse la stagnation supposée de notre société. Le jeune n’est ni de droite, ni de gauche, ni d’aucun courant politique ou idéologique ; le jeune n’est ni pauvre, ni riche ; le jeune n’est d’aucune classe sociale : il est jeune voilà tout. Cette virginité politique et sociologique,  le dispense de tout noviciat, ce temps de l’épreuve nécessaire à l’expérience.

Et cette promotion de la jeunesse n’est pas seulement propre au domaine politique. On se demande aussi si  Didier Deschamps, l’entraîneur de l’équipe de France de football, ne devrait pas laisser plus de place aux jeunes ? Et même si un quinquagénaire voire au-delà est, de nos jours, en pleine forme physique et intellectuelle, l’âge relativement élevé (sic) des dirigeants préoccupe souvent les PDG, qui demandent à leurs responsables des ressources humaines de leur trouver de jeunes directeurs.

Eh oui, comme le suggère le livre de Romain Gary, on considère qu’ au-delà d’une certaine limite, le ticket n’est plus valable et que là, le parcours s’arrête et il est temps de gagner la sortie. Mais qu’on se rassure, jeunes ou vieux, le temps ne fait rien à l’affaire nous dit Georges Brassens, quand on est con, on est con ! Ainsi va le monde !

 

Didier Martz

Faut-il fêter les anniversaires des vieux ?

 

Tout le monde connaît l’épatant roman Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson[1]. Bien peu sommes-nous, en revanche, à nous être posé la question de l’anniversaire des vieux. Si le roman de Jonasson en fait un moment de transgression féconde, propice à la récapitulation de toute une histoire de vie en même temps qu’occasion inespérée de rejouer son existence avant d’en rencontrer le terme, la réalité prosaïque est toute autre. Il y a certes les anniversaires désirés, plutôt décennaux : fêter en famille ses 80 ans ou aller jusqu’aux 100 ans. Il y a aussi les anniversaires consentis, parce que la famille veut marquer les 85 ans de l’ancêtre ou bien se réunir autour de ses 70, 80 ou 90 ans.

 
Mais, dans la plupart des cas, on impose, en EHPAD ou en famille leurs anniversaires, à des parents ou grands-parents qui n’en demandent pas tant. Ainsi le héros de L’amour, soudain d’Aaron Appelfeld répugne-t-il à fêter ses 70 ans[2]… C’est que l’anniversaire est à manier avec précautions. Il renvoie certes, pour les plus jeunes, à leur grandissement et à l’espoir qu’ils mettent dans leur émancipation en cours ou à venir. Il remplit également sa fonction de conjuration narcissique de la mort aux âges suivants. Mais vient le moment (aux tournants de la cinquantaine ?) où il devient miroir irrecevable, convention stupide, incantation inutile. Ici aussi, hommes et femmes sont différents : si les un(e)s et les autres préfèreraient généralement s’abstenir « d’avouer leur âge » passé 70 ou 75 ans, les premiers rechignent de longue date à cette célébration conventionnelle, là où les secondes y voient plus souvent l’occasion de réunir leur descendance féconde.

Il n’empêche : regrouper en EHPAD tous les natifs d’un même mois de l’année pour une fête anniversaire commune obligée, qu’ils aient 10 ou 20 ans d’écart, ou forcer la main à mamie pour un anniversaire familial qui aura chaque fois le goût du dernier, revient au même. Il s’agit, dans ces deux cas, de faire fi de la mort pour nous, soignants ou bourgeons plus jeunes de l’arbre généalogique. Et non pas de prendre en considération le rapport à l’image de soi décrépie qu’on impose à nos anciens à force de photos en notre époque qui cultive l’image. Ni d’entendre et prendre en compte les quatre dimensions psychosociales de la fête anniversaires que sont le birthday blues, le birthday stress, l’effet-anniversaire et le syndrome d’anniversaire[3].

Le birthday blues désigne l’état pré-dépressif qui caractérise l’approche de notre date anniversaire de naissance, plus marqué dès lors que l’on a dépassé l’âge du décès de son parent du même sexe (ce qui est le cas de la plupart des vieux d’aujourd’hui). Le birthday stress est plus notable encore, puisqu’il résulte d’une corrélation statistiquement significative entre date de naissance et date de décès chez les plus de 75 ans, qui meurent plus souvent que le hasard ne le voudrait juste avant ou juste après leur date d’anniversaire de naissance… Enfin, si « l’effet-anniversaire », qui concerne certaines dispositions psychiques liées aux dates anniversaires (propension à dépenser, réceptivité aux psychothérapies ou encouragement aux décisions) ne relève pas exclusivement de la vieillesse, le « syndrome d’anniversaire » peut s’avérer plus critique au grand âge : retours de dates traumatiques, obsessions de dates généalogiques, répétitions trans-générationnelles des effets des secrets de famille, etc.

 

Autrement dit : ne fêtons pas les anniversaires des vieux sans en mesurer les conséquences potentielles !

 

Christian Heslon

 

[1] Jonasson, J. (2011). Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Paris : Presses de la Cité (rééd. trad. 2011).

[2] Appelfeld, A (2004). L’amour, soudain. Paris : Editions de l’Olivier (rééd. trad. 2004).

[3] Heslon, C. (2007). Petite psychologie de l’anniversaire. Paris : Dunod.

Le vieux, la vieille et les terriers…

 

 

 

(Sur l’air des fables de Monsieur de La Fontaine)

 

 

Il était une fois un vieux et une vieille,

Qui, de longs temps déjà, habitaient un terrier.

Un terrier bien douillet, fait d’images anciennes,

De souvenirs, regrets et de remords aussi.

Bref, de toutes ces vies qui une après les autres,

Tristes ou gaies s’étaient décomposées et puis

Recomposées, pour faire à leurs racines chenues

Un terreau bien costaud sur lequel se dresser

Encore bien droit, ne serait-ce que pour quelques jours.

Seul projet qui en leur cœur pépite luise encore.

Mais ce terrier, pour beau qu’il fût, nécessitait

Quelques travaux et coups de mains, un besoin d’autre ;

Des terriers alentours, des enfants, des amis,

Autrement dit, de la communauté des hommes.

Eux qui furent enfantés des corps de ces vieux-là.

Mais celui-ci était trop occupé, trop pris.

Mais celui-là avait des choses à faire, à vivre.

Depuis que les terriers s’étaient multipliés

Que chaque génération en creusait un nouveau,

On avait oublié de relier tous ces trous,

De faire des passerelles, des fenêtres et des liens

Qui, dans ce froid agglomérat de maisons borgnes,

Auraient permis aux gens de faire société.

C’est à ce moment-là qu’on fit se rassembler

Dans un immense terrier tous les vieux et les vieilles.

Plus de perte de temps et d’usure en visite,

À tenir qui ici, à soutenir qui là.

On avait donc trouvé la solution magique,

Et qui plus est, rentable, et qui plus est, juteuse.

Rendement à deux chiffres dirent les investisseurs !

L’avenir, dans l’immobilier, c’est le vieillard

L’avenir, dans la domotique, c’est le vieillard

L’avenir, dans l’investissement, c’est le vieillard…

Car on ferait payer ces nouveaux résidents

Pour les services donnés par des professionnels

Pour le gite et couvert, pour les soins, pour un œil

Jeté, sur leurs vieux membres et leurs vieilles caf’tières.

Pour la surveillance et précieuse sécurité

Si chère à la nouvelle société… en retraite.

Chacun était heureux aux pays des terriers,

Sauf peut-être les vieux qui seraient bien restés

Dans leur petit trou chaud ou un trou à plusieurs,

Au milieu des terriers, des jeunes et des moins jeunes,

Au milieu de la vie, des enfants et des cris,

Dans le bruit de la ville, dans le bruit de la vie.

Au lieu d’être isolés dans ce grand sanctuaire,

Dans l’usine à vieillard, à quatre pieds sous terre.

On avait oublié le terreau du passé,

Oublié la chaleur d’un regard ou d’une voix

Le soleil de l’amour et des mains qui se pressent,

Et les larmes en pluie qui abreuvent les cœurs secs.

On avait oublié que les plantes comme les vieux

S’étiolent vite et meurent remisés sous la terre.

 

Il n’est aux hommes jamais besoin d’un grand terrier,

Pourvu que par la porte jaillisse la lumière.

 

Christian Gallopin

 

Le placement et ses ambiguités

modif blogl                                                                                                                                                Placement : action de placer, de mettre quelqu’un à sa place en un endroit déterminé, de le ranger dans la case adaptée

MAIS AUSSI : action de placer son argent afin qu’il fructifie. C’est un investissement.

Il est imaginable de penser que face au placement des vieillards, symptôme, malgré tout, d’une faillite sociale (car, in fine, on n’a pas trouvé de solution autre que celle-ci et elle constitue une violence faite aux personnes) on ait réussi le tour de passe passe qui consiste à transformer une situation totalement improductive en source de gains financiers. D’ailleurs, les deux définitions du mot placement telles qu’elles sont indiquées plus haut ont ce caractère oxymorique : dans un cas, on place à perte, sans espoir aucun, d’ailleurs la ruine financière de l’individu et de sa famille  constitue souvent le terme de l’histoire. A contrario, placer dans « l’or gris », dans la « silver economy » semble particulièrement judicieux à qui veut placer son argent, utilement et efficacement.

Placer son vieillard en institution, que ce soit un des parents ou le conjoint constitue un déchirement douloureux qui atteste, mais de cela à titre d’individu et en dépit de la meilleure volonté du monde personne ne peut rien, d’une faillite sociale.

Cette société n’est pas organisée pour qu’un individu vieux et qui rencontre des difficultés dans la vie quotidienne persiste à vivre à son domicile, là où il a toujours vécu.

A ce moment là, il est « placé », autrement dit mis à sa place (qui se situe en institution) qui est une des modalités sociales de division du travail. On assigne à des équipes spécialisées (les soignants en EHPAD) le rôle qui leur est dévolu par la société : à savoir de « s’occuper » des vieillards.
Vision extrêmement culpabilisante pour ceux qui n’ont d’autre possibilité que de confier leurs vieux parents à des « spécialistes ». Et, outre la culpabilité, ceux-là se sentent dessaisis des soins qu’ils ont jusque à prodigués. D’où de fréquents conflits entre proches et équipes soignantes

Comment expliquer ces acceptions contradictoires du même mot ? D’un côté, le placement « à perte », contraint et forcé, de l’autre, un placement que l’on espère rémunérateur. En réalité, même si le terme de placement s’entend de deux manières opposées, l’inventivité du capitalisme contemporain est telle qu’il est parvenu à opérer la synthèse des deux significations contradictoires du mot.
Est appliquée ici la théorie simpliste des vases communicants. Si, en effet, apporter du soin aux vieillards n’est générateur d’aucune plus value, cela a un coût qui incombe uniquement aux familles concernées et qui parvient dans la poche de ceux qui ont investi dans « l’or gris ».
Conclusion : il n’y a pas de petit profit et il faut faire feu de tout bois…

 

 Alain Jean

 

 

 

 

Quand c’est mieux c’est moins bien…

Difficile de critiquer ce qu’il est ordinairement convenu d’appeler le progrès… La modernisation galopante nous propose, chaque jour ou presque, des situations étonnantes où, sous prétexte d’amélioration du service rendu on le détériore, laissant l’usager, quel que soit son âge mais surtout s’il est âgé bien sûr, désemparé, désorienté, dépité… La violence avec laquelle la Poste, par exemple, réaménage son « espace clientèle »  et contraint désormais ses clients à s’adresser à des machines n’a d’égal que la même situation dans la file d’attente de la gare… La fonction des agents s’en trouve profondément modifiée puisque, comme à la caisse automatique du supermarché, les voici désormais employés pour nous surveiller et nous apprendre… à nous passer de leurs services. Mais ne dites rien, c’est pour améliorer les choses! Et tout cela se passe évidemment sous l’œil des caméras de surveillance d’un service public qui confond délibérément usagers et clients, qui prétend « gérer le flux tendu de la file d’attente » comme on gère un stock de marchandises et « satisfaire de mieux en mieux la demande » en diminuant le nombre d’emplois…

Car c’est là évidemment que se situe le nœud du problème : supprimer des emplois à la Poste, à la SNCF ou ailleurs, en allant toujours plus loin dans l’informatisation aveugle de la prestation…

Mais le phénomène est global, omniprésent, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous asservit et que nous ne savons comment lui résister ; on supprime de la même manière des emplois à l’hôpital ou en maison de retraite en remplaçant l’aide soignante ou l’animateur par un robot auquel on ne manquera  pas d’attribuer un prénom ou pseudo prénom[1] pour amuser la galerie et nous faire accepter l’inacceptable…

De la même manière on remplace au collège ou au lycée, à l’université, l’enseignant par un cours[2] auquel les élèves ou les étudiants peuvent accéder sur leur tablette, connectés qu’ils sont évidemment d’un bout à l’autre de la journée… On ne manquera pas d’évoquer le « parcours autonome de l’apprenant » pour justifier l’abandon dans lequel on le laisse…

Mais dénoncer tout cela, tenir ce discours, j’en suis de plus en plus conscient, est devenu très difficile, ce discours est devenu presqu’intenable justement parce que l’argument de la modernité s’impose ou plutôt nous est imposé partout. Si vous vous opposez c’est donc que vous n’êtes ni branché ni connecté, vous n’avez pas compris, vous n’avez pas évolué, vous êtes ringard… Si encore on ne vous traite pas de réactionnaire vous avez de la chance…

On oublie dans tout cela plusieurs choses: le progrès technologique n’est en soi ni bon ni mauvais, c’est le sens qu’on lui donne qui en fait la meilleure ou la pire des choses… En d’autres termes, comment se fait-il qu’à chaque fois qu’apparaît une de ces évolutions on ne se pose pas la double question de savoir ce que nous allons y gagner et ce que nous allons y perdre… Bien sûr nous allons y gagner quelque chose mais sommes-nous certains que ce que nous allons gagner est meilleur que ce que nous allons perdre ? Et d’ailleurs qui gagne? Qui perd? Peut-être même qui perd-gagne ou qui gagne-perd? Par quoi remplacera-t-on ce qui a été perdu?

C’est bien, sans doute, parce que ce que nous y perdons est moins marchand, moins rentable que ce que nous y gagnons, et que ceux qui gagnent sont convaincus de n’être pas ceux qui perdent, que le libéralisme fou qui nous oppresse nous interdit de penser…

robot-riman

 

Alors nous l’admettons, résignés, asservis mais consentants: quand c’est mieux, c’est moins bien… Tant pis… Pour nous!

 

 

 

Ou alors écoutons un peu les vieux, de tout cela ils ont quelque chose à nous dire…

Michel Billé.

 

 

[1] « Nao: un robot de compagnie à la maison de retraite » http://www.notretemps.com 27 avril 2015.

« Zora (modèle de robot Nao) travaille comme coach pour seniors au côté du personnel d’une maison de retraite… » m.sciencesetavenir.fr 3 mai 2015.

[2] Les cours ainsi réinventés deviennent des « MOOC » (Massive Open Online Course ou cours ouverts massivement multi-apprenants) qui visent à construire pour l’apprenant un EAP (Environnement d’Apprentissage Personnel) eduscol.education.fr