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Après le crime de masse commis à Paris le 13 novembre

Les jours qui survinrent juste après cet odieux massacre fasciste furent ceux de la sidération. C’était d’ailleurs le but recherché. Et on ne peut reprocher à quiconque d’avoir été sidéré : nous l’avons tous été, nous le sommes tous encore. Nous commençons tout juste et à peine de sortir de cette opaque obscurité. Prenons le temps qu’il faut pour retrouver la raison et la pensée.

Si on réagit trop vite, en effet, on prend le risque que les affects submergent une pensée (de ce qui a eu lieu) qui, éventuellement et ultérieurement, pourrait malgré tout finir par advenir.

Réagir trop vite nous expose à ce qu’on pourrait regretter ensuite : réclamer instinctivement, la vengeance, qui est le contraire de la justice.

Mais aussi, et de façon probablement insidieuse, se replier sur les catégories douteuses de « France, français » pour attiser des tensions civiles avec ceux  qui sont de ce pays, il faut le rappeler avec force, et qui sont venus d’Afrique le plus souvent pour travailler durement dans les usines à l’époque où il y en avait encore. Le fait que, parmi eux, beaucoup soient musulmans nous importe peu, chacun a ses convictions. C’est une affaire privée.

Egalement s’engouffrer dans les propositions de ceux qui dirigent l’Etat et qui tentent de lui imprimer une dérive absolument autoritaire, totalement disproportionnée avec les nécessités policières et judiciaires qu’impose la situation présente.

Beaucoup, dans les moments actuels, soutiennent que ce qui a eu lieu est impensable. Je soutiendrai le contraire, même si c’est compliqué et même si, à travers cette occurrence, beaucoup de choses viennent se nouer : la réalité actuelle du capitalisme qui ne connait désormais ni limite ni mesure et qui fabrique, à travers la mondialisation, des cohortes de gens innombrables qui n’ont strictement rien, les multiples guerres dont le seul objectif est la destruction, que ce soit au Moyen-Orient ou en Afrique, enfin l’engagement dans une perspective criminelle de ces jeunes gens qui ont décidé de devenir les fascistes de notre temps, eux qui crurent excessivement en l’idéal creux prôné par le libéralisme qui tient le haut du pavé depuis les années 80 : celui de  l’argent facile. Et qui n’obtinrent pas les objectifs qu’ils s’étaient fixés.

Il est, pour finir, un point que je voudrais souligner et qui a été assez peu relevé. C’est le suivant. Je me suis intéressé au cas du père d’un des assassins du 13 Novembre. Omar a quitté le Maroc en 1975 pour devenir mineur de fond dans les mines de charbon de la région de Charleroi. Il y est resté jusqu’à la fermeture du puits dans le début des années 90. Puis, il est devenu commerçant dans la banlieue de Bruxelles. Son commerce prospéra suffisamment pour qu’il en acheta un deuxième qu’il destinait à son fils. Celui-ci déclina l’offre. En effet on gagne plus d’argent et plus vite en braquant des banques ou en dealant de la drogue. Ces assassins sont le plus souvent des braqueurs ou des dealers recyclés. En quelque sorte, des gens pour qui l’argent mal et facilement gagné est leur objectif dans la vie. Et qui, de ce fait, s’opposent à leurs pères qu’ils méprisent  car eux se levaient de bonne heure pour entamer leur dure journée de travail. L’idéal des assassins, c’est : « Si tu n’as pas une Rollex, c’est que tu as raté ta vie », comme dit le publiciste. Finalement, ils constituent une excroissance, certes monstrueuse et criminelle, mais une excroissance quand même du discours ambiant dominant qui consiste à valoriser l’argent facile et à mépriser le travail.

Ce discours du capitalisme mondialisé contemporain n’épargne aucun aspect de la vie quotidienne. Les vieux sont bien placés pour en savoir quelque chose….

Ce n’est qu’un éclairage partiel d’explication de ce qui a eu lieu et de nombreux éclairages de toutes natures sont nécessaires pour comprendre, mais celui-ci me semble difficile à réfuter.

 

Alain JEAN

Les amours manqués…

Esprit de ricochet vers l’ami Patrick Linx

C’est un principe, depuis l’aube des temps, une sorte de tropisme anthropologique : je ne ferai pas ce que mon père a fait, ce que ma mère a fait. Je ne dirai pas ce qu’ils ont dit, ne penserai pas ce qu’ils ont pensé. Même si, parfois pendant longtemps, une société rejoue, génération après génération, la même partition, vient un jour où les poupées russes se dés-emboitent et font le mur. Déjà Caïn quitte la « bulle familiale incestueuse » pour aller vers d’autres perspectives, en l’occurrence vers une femme étrangère, l’Innommée – qui est plus étranger à soi que celle qui n’a pas de nom –, vers un autre peuple, ailleurs.

Pourtant, et fatalement, au terme des vies de chacun, les filles et les fils font le constat – à condition que leur trajectoire soit psychiquement pensable – qu’ils n’ont jamais rien fait, ou dit ou pensé, sur cette terre autrement que pour se définir par rapport à leurs parents, à leurs proches, à leurs semblables ; bref, par rapport au même en moi, un même que j’ai parfois tant haï et qui m’habite au plus profond du moi-toi.

Aussi, au soir des jours sombres, il n’est rien de plus intolérable que d’avoir vu depuis déjà longtemps la perspective incontournable de ces jours sombres. Sans pouvoir rien faire d’autre qu’appréhender leur venue. Relisons Giorgio Agamben, le « tant décrié » Giorgio Agamben et pourtant prophète à cet endroit. La mort du tuable comme pierre de soutènement des sociétés humaines. C’est-à-dire la mort du vulnérable, de l’autre vulnérable, sans autre forme de procès – surtout sans procès, la justice n’a pas sa place ici –. Les sociétés sont bien politiquement assises sur ce tuable. Toutes les sociétés bâties par les hommes le sont. L’état d’urgence comme mode d’organisation politique pérenne est en marche, etc. Tout est déjà pensé depuis vingt et trente ans sans que rien ne puisse venir interrompre cette espèce de précipitation dans un obligatoire effroi. Tout était déjà dit, pensé, écrit… De René Girard à Russell Jacoby[1] : ce n’est pas de l’étranger dont j’ai peur, c’est du même. C’est de moi. C’est du moi en l’autre. Ce n’est pas tant nos différences que nos ressemblances qui sont insupportables. Et si l’enfant se détourne du père, c’est bien parce qu’il pressent, en lui, tant de ressemblances, qu’il lui est impossible de vivre sa vie sans mettre à mort cet aïeul trop conforme. Caïn tuera Abel pour la même raison, parce qu’ils sont frères – peut-être même jumeaux –, pour rompre le deal incestueux du même dans laquelle est prise à son origine la lignée caïnique.

Il est probable que le jeu mortifère de Daech tient, pour partie, des mêmes complexités anthropologiques. Ce n’est pas tant parce qu’ « ils seraient différents de nous », mais bien parce que cette jeunesse orientale est la même que toute jeunesse. En particulier, la même que la jeunesse occidentale des terrasses de café et des salles de spectacle ou des stades. C’est pour empêcher que ces mêmes jeunesses se touchent et se mêlent que la violence est une nouvelle fois instituée, que la violence meurtrière est une nouvelle fois appelée à la rescousse des sociétés humaines – « trop humaines », sacré Nietzsche ! L’éclaireur ! – : pour tuer l’homo sacer, le même en moi qui est en toi aussi. Pour tuer l’amour.

L’histoire des peuples montre que toujours d’autres temps d’amour succèdent aux temps des meurtres, mais ces derniers ne sont ni les plus courts, ni les moins intenses. Le terrorisme est peut-être le signe d’un temps d’amour manqué… A nous de croire et de défendre qu’un amour manqué n’est pas un amour perdu.

 

Alors, ouvrons l’œil !

 

Christian Gallopin

[1] R. Jacoby, Les ressorts de la violence, Belfond, 2014

De quoi  le terrorisme est-il le signe ?

On pourrait parodier  le langage  actuel des jeunes, et même des moins jeunes, et reprendre avec eux  cette expression : « J’hallucine », lorsqu’un comportement  les étonne ou les surprend.

Il est vrai que cela dépasse l’entendement.

D’ailleurs rien d’étonnant, puisque c’est l’entendement même qui est visé. Attaque des corps mais aussi de la pensée.   On n’en croit  pas nos yeux ni nos oreilles. Corps jeunes et vieux voilés et meurtris occupent la  scène.  Où sommes-nous donc ? Dans un lieu où règne  une pensée venue d’un autre monde sans symbolique,  avec un autre sens du réel, où  la vie n’est plus articulée à la mort,  car celle-ci  peut se  donner de façon erratique comme avec une baguette sinistrement magique. Cette mort donnée à l’innocent qui passe là par hasard sous couvert d’idéologie  vise  le sujet humain  dans son existence même, dans son passé, son présent et son devenir. Le terroriste tue la première liberté celle d’être né quelque part pour en faire une marque infâmante. Jeunes comme vieux, nous portons les signes de cette nouvelle infamie promue par une pensée meurtrière qui  redéfinit  la culpabilité  aussi bien que l’innocence.  On tire à l’aveugle sur des cibles. Si la vie en est atteinte,  le sens même de la mort en est également entamé : celle  de soi comme celle de l’autre. Tout saute ! Epuration successive de la vie sous toutes ses formes désirantes !  Attaque de la jeunesse et de la vieillesse, le terrorisme tente dramatiquement de briser l’histoire de chacun,  celles des nations, celle des générations et celle du sujet auquel on n’accorde d’existence qu’au prix d’une négation de sa propre  identité, de ses origines tout  en adressant son sacrifice à quelques dieux obscurs.

Cette terreur porte atteinte à la part mortelle et immortelle qui s’inscrit dans toute génération et qui se transmet  de l’un à l’autre, jeunes comme vieux,  au-delà des guerres et des différents malaises dans la culture. Les adolescents kamikazes qui courent au sacrifice sont ainsi recrutés par quelques gourous illuminés pour rendre impossible et impensable une vie commune entre nations, cultures, civilisations, langues, qui au-delà de leur différence se retrouve en passant d’une génération à l’autre.

Mais comment être le père et le  grand père d’un adolescent kamikaze ? Le terrorisme  tente de mettre un coup d’arrêt à cette transmission intergénérationnelle, il est le signe d’un meurtre perpétré à l’encontre d’un père déjà mort, au sens symbolique freudien. Pour les meurtriers djihadistes, le père reste encore à tuer et nous restons tous jeunes comme vieux  les cibles potentielles de ces meurtres  présents et à venir.

 

Patrick Linx