C’est l’histoire d’un petit vieux en EHPAD dont tout le monde a décrété qu’il ne marchait plus.

Je suis médecin généraliste dans la proche banlieue de Paris. Il y a quelques jours, j’effectuais une visite chez Mr L. qui vit en EHPAD. Comme convenu, ses deux fils m’attendaient dans la chambre de leur père « pour faire le point ». Mr L., en effet, était revenu depuis quelques jours des Urgences de l’hôpital voisin où il avait été adressé pour chute. Là, fut effectué le bilan des conséquences traumatiques éventuelles mais pas de recherche des causes de cette chute.

J’arrive sur place, Mr L. m’attend, assis dans un fauteuil roulant, entouré de ses deux fils. J’entame la visite par un rituel « Comment allez-vous Mr L. ?» Sans laisser le temps à celui à qui la question est posée de répondre, un des deux fils déclare brutalement : « Oh ! mon père, il ne marche plus ».

C’est alors que Mr L. qui a repris ses esprits rétorque : « Comment ça je ne marche plus ? Bien sûr que si, je marche ! ». Et en dépit des visages excédés de ses deux fils qui lèvent les bras au ciel, Mr L., souriant, comme à son habitude, me regarde, attendant mon verdict. Le trouvant de si bonne humeur je lui propose de me montrer ce qu’il est capable de faire. Dans un premier temps, il fait preuve de  maladresse, mais après deux tentatives il est debout. Ses fils ahuris lui tendent rapidement une canne tripode, dont il se saisit. Et me déclare : « Je me sens prêt à faire un marathon ». Nous quittons la chambre, une aide-soignante s’approche et sans la moindre gêne pose une main sur ses fesses et lui demande : « Vous n’êtes pas mouillé ? » Mr L. fier comme un enfant lui répond : « Mais non, moi je vais aux toilettes », Elle s’éloigne rapidement, déjà prête pour le prochain change. Il commence à arpenter le couloir, gagné par l’euphorie de celui qui peut. Il me dit qu’il peut même marcher sans canne et sans prévenir joint le geste à la parole. Il continue à avancer ainsi sans que cela lui pose le moindre problème. Dans deux minutes je suis certaine qu’il va me proposer de sauter à cloche pied. Soudain, une infirmière nous interrompt ; « Mr L., Vous allez tomber et NOUS faire un col ». Car, comme chacun sait, quand un vieillard tombe, c’est rien que pour embêter les soignants. Ses fils, se trouvant un allié, lui intiment de revenir dans sa chambre.

Ce qui est tragi-comique dans la situation, c’est de voir tous ces vieux autour de nous, confinés au fauteuil. Marquant par là, qu’au nom de la sacro-sainte sécurité on préfère les empêcher de vivre en les privant de liberté plutôt que de les laisser se déplacer quitte à prendre le risque qu’ils chutent. Mais de quelle sécurité s’agit-il ? La sécurité de qui ?

A présent, il est pour moi temps de partir. Je salue Mr L qui, selon son habitude, me présente à tout l’étage : « Voilà mon docteur » …

Avant de quitter les lieux, je dois passer voir l’infirmier coordinateur (plus souvent en réunion qu’auprès des résidents). Il revient sur l’œdème de cheville ancien et unilatéral que présente Mr L. « Il faudrait quand même faire des examens » suggère t il avec quelque peu d’insistance.

Je lui dis : « Mr L a 98 ans ; et si on le laissait vivre ? Car, à quoi nous mèneront tous ces examens ? ». Il me regarde et me répond : « Mais à savoir ce qu’il a ». Comme toute personne sensée je sais ce qu’il a 98 ans et envie de se sentir en vie.

Finalement, nous avons là, à travers cette histoire d’une banalité affligeante,  un concentré de la façon dont la société française contemporaine considère ses vieillards. Comme une source de tracas et d’embêtements, en particulier juridiques. Et aussi, comme des fardeaux qu’il faut toujours avoir à l’œil car ils NOUS font des chutes, ils pissent sur eux… Bref des gêneurs.

Quelle révolution ce serait de ne plus considérer les vieux comme des objets gênants mais comme des sujets !

 

Maria Da Silva, Alain Jean

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