Que faire  de nos vieux ?

Mis en avant

Mourir cela n’est rien / Mourir la belle affaire / Mais vieillir. Ô vieillir.» J.Brel

Il y a  quelques années, un de nos amis philosophe avait je crois, utilisé cette  formulation  audacieuse pour  un café-philo,  à propos  de  ce thème devenu  ces temps-ci d’ une brûlante actualité .

Dans cette même semaine  où le scandale des EHPAD  émergeait à partir du livre Les Fossoyeurs, une femme  faisait  une grève de la faim pour protester contre les conditions dans lesquelles elle doit accompagner des personnes  dépendantes, âgées ou handicapées dans le cadre de sa mission de famille d’accueil   rémunérée. Mal.

Comme à propos des abus sexuels  sur les enfants il y a quelques temps, la parole se libère, celle des résidents, celle des aidants et des soignants, et parfois, celle de dirigeants, longtemps verrouillée,  comme l’était celle  du héros  du film   «  Un autre monde »  dans un contexte différent, celui de l’entreprise de production .

Aller au chagrin…Une fatalité ?

« Notre avenir est présent dans notre tête. Espéré ou redouté, il module notre état ».Jean Cocteau.

Aller au chagrin…C’est un terme terrible  qui s’utilisait par analogie avec celui  « d’ aller au charbon » pour qualifier la dureté de la journée à venir, pour les personnels  et pour les résidents.

En 2005,  alors que je réfléchissais à cette problématique de la maltraitance pour une intervention dans le secteur du handicap, un gériatre qui connaissait mon passé d’Inspectrice de l’Aide sociale à l’Enfance, me rappelait  que les  maltraitances à l’égard des personnes âgées, comme celles sur les enfants,  étaient  d’abord vécues en milieu familial plutôt que dans  des institutions,  et dans la discrétion .Mais 17 années  sont passées  et cette distinction n’est plus pertinente.

 .

A cette occasion  je m’étais appuyée sur la remarquable initiative de deux établissements associés, la  Résidence Santé Cousin de Méricourt  et la Résidence bientraitance »  de la Ville de Paris en 2005 . On y trouvait un rigoureux travail collectif  de définition de la maltraitance,  un repérage des facteurs de risques  collectifs et individuels, des signes  d’alerte, et un mode d’emploi sur les conduites à tenir aussi bien juridiques  que sociales et personnelles., chaque acteur étant doté de grilles d’autoévaluation.

Depuis, d’autres initiatives ont vu le jour bien sûr dans beaucoup de lieux, publics ou privés  non lucratifs,  mais aussi dans  des établissements privés , qui bien que lucratifs  sont habités par des soucis humanistes. Mais les scandales en cascades disent l’ampleur de la dégradation du système avec une augmentation  croissante des besoins et un déficit en personnel, ou en personnel suffisamment formé, et  souvent mal rémunéré .

La ligne  SNCF qui relie Troyes et Paris, tristement célèbre pour ses retards et ses pannes  m’offre  paradoxalement  un répit pour rattraper mon retard de lectures de journaux. Le Monde  du 10  février a ainsi fait partie d’un de mes dernier voyage alors que nous étions secoués par cet était des lieux, dénoncé par les médias.

Dans ce numéro, un article m’a remplie d’effroi : il nous annonce grâce à l’hygiène de vie et à une alimentation  saine, une espérance de vie de 10 années supplémentaires . En un siècle nous avions déjà  gagné 30 ans …. Qu’allons-nous faire de ces dix ans de « bonus »  de vie  qui ne sont pas des années de jeunesse  gagnées mais des années  de haute-vieillesse à envisager  pour qu’elles ne soient pas que dix années de survie ?

 Changer la vie ou changer les conditions  de vie ?

« La ghettoïsation des personnes âgées  ne peut que conduire à la maltraitance ».  Isabelle Marin

Le dossier « Idées » de ce même numéro  a suscité des  angles de  réflexion extrêmement pertinents  auxquels  Isabelle Marin, cette  femme  médecin expérimentée, exerçant en soins palliatifs, philosophe, donne tout son sens  à  la  dualité , exclusion ou inclusion.

En septembre 2021, un colloque a rassemblé à Reims  des acteurs de la vie sociale, mais aussi des urbanistes, architectes,  philosophes, essayant de penser du neuf  pour ce  grand dossier , «  avertisseurs d’incendie »  comme aurait dit Walter Benjamin, mais aussi des acteurs proposant  d’autres  voies  de cohabitations comme les néo-béguinages ou  habitats intergénérationnels,   résidences services ou foyers-logements plus  conviviaux . Loin de l’exclusion et de la concentration qui exclut de la vie sociale les projets  s’enracinent   dans la vie de la cité .

Isabelle Marin , au-delà de l’évocation nostalgique  du slogan qui a enthousiasmé les espoirs  d’un monde meilleur en 1977, Changer la vie,  invite à penser des conditions de  vie pour les vieux   qui donnent toute sa valeur à l’altérité et qui  permettent de dépasser l’ arbitrage entre la liberté de mourir dans  les meilleures  conditions  dans une euthanasie douce, et  le droit à vivre . A vivre pleinement malgré les pertes  et non pas à survivre.

Il dépend de la société entière, et  de l’engagement de chacune  des personnes concernées, donc de tous, que la vieillesse ne devienne pas «  le tiers-monde » ou «  le quart -monde »de la société de demain.

La vieillesse  ou la métaphore du reblochon

 «  Vieillir est d’autant plus une chance que celle-ci est partagée et créatrice d’avenir ». Armen Tarpinian.

Que de chemins à penser pour expérimenter  l’affirmation  d’Armen Tarpinian, essayiste, poète, psychothérapeute!

Une torpeur s’était emparée de moi dans le balancement  du train , le réveil a déporté  mon regard à mon insu sur une page différente de celle du  journal abandonné, et il  s’est porté notamment sur une phrase où il est question de « sentir, de toucher, d’écouter »…prolongement apparemment naturel de ma lecture précédente .

Mais il s’agissait  en fait d’un autre long  article,  consacré celui-là au  reblochon,  ce grand fromage béni des dieux,, qui recueille tout l’amour et l’attention  de celui qui le fabrique pour qu’il accède à la plénitude de sa maturité.

La  confusion était gratifiante pour mes gênes  savoyardes, mais  j’ignorais  que l’on écoutait le reblochon ! Serait-il mieux loti que le pensionnaire des EHPAD  pour lequel les aidants épuisés tentent de concilier les exigences du quotidien et la présence humaine qui en ferait  un sujet et non un objet de soins ?

Une vieille religieuse décédée à 100 ans confiait à un moine, qu’elle s’était préparée à mourir, pas à vieillir.[1] La dimension spirituelle dans notre société  sécularisée semble  peu participer au soutien de ce temps de la trajectoire humaine qui fait quitter la vie nomade pour celle  de pèlerin  de l’inconnu.

Des aumôneries de différentes obédiences répondent à des demandes explicites, mais la question en dépasse leur mission très cadrée dans les institutions. La  spiritualité , reconnue pour ses stimulations   bénéfiques   sur la physiologie et la psychologie des personnes âgées est pourtant un « carburant  de vie » écologique bien au-delà d’un palliatif projet de consolation. «  Croire aux forces de l’Esprit » suggérait François Mitterrand inspiré par le poète Oscar Milosz qu’il affectionnait, et que Laurent Terzieff portait sur scène. comme  il portait avec   son immense  talent L’éloge de la vieillesse de Hermann Hesse qui nous entrainait dans  son espérance :

« Le seul attribut réservé aux plus vieux est le pouvoir de manier avec plus de liberté, d’aisance, d’expérience et de bonté, la faculté d’aimer »

Quand la « déprise » étend son voile sur ce qui était le  faire  et l’avoir de nos vies, elle permet plutôt que de procéder à «  la compilation  désenchantée de nos maux », selon l’expression lucide de Marie de Hennezel, de laisser place à cette humanité qui nous relie dans la force de nos fragilités.

ll parait que cela s’appelle l’amour, pour les uns, l’Amour, pour d’autres.

Le poète a toujours raison :

«  Fragilité des humains en précaire équilibre

Dans le labyrinthe du monde

De ce qui noue et dénoue la trame de leurs destinées

Du sens de leurs inguérissables  blessures

De leur soif de vérité »[2].    Charles Gardou       

                                                                                          Marie-Françoise Bonicel

                                                                                        Psychothérapeute, auteure           


[1] Benoit Billot, Lumières spirituelles de la vieillesse, in Nouveaux regard sur la vieillesse , p ;145-155,  Chronique sociale, 2021

[2] Charles Gardou, Au nom de la fragilité  in  Des mots d’écrivains, p.243,  ERES 2009 et occasion   de savourer  son dernier ouvrage La fragilité de  source. Ce qu’elle dit de nos affaires humaines, Eres, 2022,

Zoom « L’anti-manuel de management en EHPAD »

Les éditions érès lancent « Les lundis d’érès« , le nouveau rendez-vous d’échanges et de débats avec nos auteurs et l’actualité en visio sur Zoom, GRATUIT et accessible à tou·te·s

Nous avons le plaisir de vous inviter à la première soirée autour de l’ouvrage
L’anti-manuel de management dans les EHPAD (en savoir plus)
Avec l’auteur Michel BASS
Discutant : José Polard
Le lundi 7 février 2022 de 18h30 à 19h30
En visio sur ZOOM
Inscription gratuite mais obligatoire via ce lien


La société française semble découvrir la manière scandaleuse dont on maltraite les personnes âgées en situation de dépendance dans les EHPAD. Or le scandale ORPEA n’est que l’arbre qui cache la forêt. La réponse apportée par les tutelles sous la forme d’un contrôle administratif est très insatisfaisante, pour nombre de professionnels et de familles. Ce constat n’est pas l’apanage du secteur privé à but lucratif mais est tout autant un problème systémique qui concerne l’ensemble des établissements privés comme publics. On constate depuis 20 ans l’instauration d’un type de management dont le but principal est la maîtrise et la réduction des coûts. Quoiqu’il en coûte. La qualité se réduit à la vérification de la conformité du fonctionnement aux normes et aux procédures, sans prendre en compte la vie réelle des gens : les personnes âgées accueillies, les familles accompagnantes, sans oublier les soignants, essentiellement des soignantes, acteurs et victimes de ce système. Pourtant, il existe ici ou là des établissements à taille humaine, ouverts sur un quartier ou une commune, dans lesquels les différents acteurs construisent ensemble les bases d’une vie plus digne pour nos aînés pris en charge en institution. C’est tout l’objet de notre débat.

Une fois inscrit·e, vous recevrez le lien de connexion par mail le 7 février 2022 dans la journée (merci de vérifier dans vos courriers indésirables).
Renseignements : eres@editions-eres.com – 05 61 75 15 76

Au bonheur des vieux chevaux. Mf Bonicel

                                

« Est vieux celui  qui a perdu l’espérance » .Ernst Bloch

Un vagabondage thématique  du côté du célèbre «  Au bonheur des dames » de Zola,  m’a fait croiser  un site : «  Au bonheur des vieux chevaux », évoquant  une association qui assure des soins attentifs et une fin de vie  digne à des anciens équidés en retraite. Préoccupations généreuses et créatives que nous souhaiterions voir s’étendre aux humains comme une des pistes possibles  pour une «  vieillesse effervescente et pétillante »   que  Didier Martz et Michel Billé  dans leur ouvrage «  Vieillir comme le bon vin » appellent de leurs vœux.[1]

Si l’ évolution   de l’espérance de  vie  à  rajouté 30  ans de possible  en un siècle, cela ne nous a pas offert  des années de jeunesse, mais  bien  des années de  vieillesse supplémentaires avec  quatre générations coexistantes.  Et pourtant :

Il vaut mieux rajouter de la vie dans ses années que des années à sa vie. Proverbe peut être chinois, attribué à John Kennedy et relayé par Jacques  Salomé

L’été indien de la vieillesse ainsi qualifié par le philosophe  Pascal Bruckner[2],  qui se glisserait entre le temps  de la maturité et celui  de la  vieillesse  ne peut répondre que poétiquement à nos  interrogations. Dans le climat du Québec, l’été  indien  ne dure que quelques jours et par sa fugacité renvoie plutôt à  l‘image des derniers feux. Tandis que l’arrière-saison se déploie, elle, sur le temps long qui va nous rendre   attentifs à l’évolution des capacités de  notre âge et non plus à celle de nos  performances, dans un ajustement que nous espérons  créateur et non seulement conservateur, thèmes chers à l’orientation du courant de Gestalt-thérapie qui m’anime.

Des mots  nouveaux et critiqués comme validisme ou capacitisme surgissent ainsi dans notre espace linguistique pour dire ces évolutions et ces  préoccupations,  et nous invitent  à imaginer des antidotes  pour prendre soin de la vie d’autrui. Et de la nôtre.

L’hiver de l’âge, celui de la maturité à la Haute-vieillesse comme l’évoque cette  qualification  entendue  au Québec et en Belgique,  a bien du mal à faire surgir  des images de printemps à venir après le repos hivernal. Il faut aller  du côté des croyances religieuses de toutes sensibilités pour penser à une saison «  d’après ». Un ami dominicain, Gabriel  Nissim, inventait  un jour de conférence, cette stimulante image à propos d’un épisode majeur de  la culture  chrétienne :«  le tombeau n’était pas vide, il était ouvert » . Une évocation qui dépasse  les frontières  d’un monde chrétien et que  je fais évoluer  dans ma préoccupation   profane  vers  «  le temps  qui s’ouvre, et non le temps qui reste ».

Julia Kristeva dans un de ses ouvrages [3] désigne  le besoin de croire comme un fondamental de la condition humaine,  manière  notamment de  pouvoir donner du sens à ce temps de glissement vers le point final d’une vie, accomplie ou pas. Il me vient le souhait,   en évoquant cette image et  la distinction de Lacan entre  besoin et désir, de mettre à disposition de la majorité des hommes et femmes, agnostiques ou athées qui cheminent dans le devenir de la vieillesse, le désir profane de garder vivant l’espérance dont parle Ernst Bloch. Mais de quelle espérance peut-on parler quand il s’agit d’une vie à petits pas, enveloppée dans une seule certitude, celle  de sa finitude ?

Devant ce  tapis  de feuilles mortes qui dit l’automne de nos vies, sous  ce manteau  de neige qui laisse pourtant  sourdre une lumière  comme dans le tableau «  La pie » de Monet, il est possible d’imaginer un futur porté  celui là par les générations  qui nous succéderont,   mais avec la satisfaction  de produire  un sol amendé par les  gestes minuscules  ou célèbres  qui ont ponctué nos existences de passants.

« Nos lieux et nos temps de naissance nous séparent c’est l’avenir qui nous réunit » .Franz Rosenzweig

L’épreuve supplémentaire  de vieillir en temps de confinement a mis en figure la solidarité incontournable dans la mondialisation  de la pandémie, mais aussi  dans la mondialité  des ressources   créatives pour y faire face  selon l’expression inspirée d’Edouard Glissant.  C’est le cas notamment de l’intersolidarité des générations, qui nous fait rejoindre le concept de   « la communauté des ébranlés »,  selon  cette belle  expression de Jan Patočka, communauté consciente  de ses limites,  de sa finitude et  réunie par une souffrance  commune  qui ouvre sur un « être-avec ».

La vaccination et ses controverses  a mis  en valeur la visée du bien commun : je ne me vaccine pas seulement pour me protéger,  mais pour protéger l’autre, mon semblable, mon frère ou  mon aîné. Une de mes proches, également  animée par ce souci de protéger les siens et les autres, se préoccupait de cette   dernière innovation dans la lutte  contre la contagion :  la  vaccination des enfants  qui vise cette fois à les protéger certes , mais surtout à protéger leurs parents et grands -parents. Nous avons en effet peu d’exemples dans l’histoire de l’humanité où des enfants collectivement ont cette mission, mission plus connue dans des situations individuelles où des enfants redonnent le goût de vivre à des parents endeuillés ou éprouvés par la vie.

Garder  des activités, des échanges, des liens, des joies,  selon  notre âge ou notre état physique  est une feuille de route d’évidence. Mais accompagnant des aidants, j’ai l’occasion devant leur impuissance devant le déclin, à leur suggérer  de laisser aux aidés la possibilité de donner et pas seulement de recevoir. Et notamment de transmettre des expériences de vie, des bribes de souvenirs, parfois  des gestes ou des signes, dont il appartient à ceux  qui les  accueillent  d’en faire un terreau  fertile et de transformer ces fragments de vies  en semences  pour le présent et le  futur.  

Nous ne transmettons  que de la vie, et cela  avec ce  que nous sommes. Et comme héritiers, nous n’accueillons cette vie qu’avec une présence d’être-là, pleinement.

Au poète toujours  le dernier mot, et  celui-ci est d’ une poétesse  suisse [4]qui  dans cet extrait  ci-dessous, nous  invite  à un voyage intérieur :

«  Les  feuillages  crépitent

pour retomber

 en pluie d’or

sur le sol [ …]

Ce qui n’est plus

à vivre dehors

pourrait l’être

au-dedans

Temps des promenades                                    

Intérieures,

De l’ouverture

du cœur[…] »


[1]  Michel Billé, Didier Martz ,  Vieillir comme le bon vin. Eres, 2021

[2] Pascal Bruckner, Une brève histoire d’éternité, Poche, 2019

[3] Julia  Kristeva, Cet irrésistible  besoin de croire, Bayard, 2007.

[4] Francine Carillo, Vers l’inépuisable, Labor et Fides 2002 .

Cerveau lent, cerf-volant. José- Marie Polard

Petite trentaine et lendemain de cuite. Au petit matin dans la salle de bain. Soudain la face de mon père surgit du miroir. Visage fatigué, il me regarde fixement. Blanc de pensée et arrêt sur mémoire. Il est vieux…Je suis vieux.

Trente ans plus tard, j’emprunte toutes les perspectives pour me retrouver, jeune encore. Et parfois, ça marche. Mais, à certains moments, ne revient de cette époque que cette image paternelle superposée.

A qui adresser cette requête ? Faites que je n’envahisse pas le miroir de mon fils.

Dehors, par la fenêtre, un cerf-volant monte et descend en jouant avec le vent.

A ses pieds, un enfant.

Une tunique de dignité pour habiller nos fragilités. MF Bonicel

ou La poésie de l’amour (Edgar Morin)

Fragilité, vulnérabilité, précarité ? Ce sont les mots des maux qui émergent dans les écrits ou les dialogues du moment. Comment choisir ? Nous sommes tous précaires, puisque c’est le propre de l’homme, constate Michel Billé[1].

Des images me viennent en évoquant la fragilité ou la vulnérabilité : un vase de cristal en position risquée au bord d’une commode a fait surgir la notion de fragilité et je n’aurais pas l’idée de dire que mon vase est vulnérable. Mais les humains, eux, sont-ils fragiles ou vulnérables ? Ou les deux ? Le principe de précaution, partie intégrante de la feuille de route du ministre de la Santé, lui a même suggéré des propos selon lesquels il nous fallait être attentifs aux plus fragiles des plus vulnérables…

Axel Kahn, qui vient de reprendre le chemin des étoiles, nous affirmait en mai 2020 : « … Il n’est que temps, de retisser un lien de société dont la raison d’être est d’y inclure pleinement la fragilité. »

Dans la technique du parfilage, les soyeux Lyonnais avaient l’art de récupérer, pour la couture d’apparat, les fils d’or des étoffes usagées, et de leur redonner ainsi une autre vie dans une forme différente[2].

Dans cet écheveau de qualificatifs qui tentent de dire la condition humaine, de la vulnérabilité des corps à la précarité de la vie, je fais le choix très sélectif de trois fils d’or pour poser la chaîne et trois fils d’or pour assurer la trame et tisser une tunique de dignité qui permet à la personne de traverser les altérations de la vie et de garder cependant son intégrité d’homme[3].

Pour tendre les fils de chaîne, je propose afin d’assurer la solidité de l’étoffe à venir, le lien, la reconnaissance, la vie.

Se sentir relié en verticalité dans une lignée et en horizontalité dans la communauté humaine est une nécessité pour que l’individu puisse se construire une identité.

Être reconnu, entendre « tu existes pour moi » est peut-être encore plus vital que d’être aimé.

Quant à la vie, laissons dire Robert Desnos retrouvé moribond à la libération des camps, dans un ensemble de cadavres aux côtés de Shelomo Selinger, et qui n’a pas survécu au typhus :

« La vie est au cœur de la vie

Le sang qui chante sous la chair

Dessine la géographie

Du corps, du monde et du mystère ».

Pour l’assemblage de la trame, et donner corps au tissu, je solliciterai plus encore les mots, le toucher, le regard.

Cela s’appelle Être là, en présence pleine avec l’autre, le lointain ou le prochain.

« Il y a des êtres mystérieux qui se tiennent en sentinelle à chaque carrefour de nos vies ». Patrick Modiano

J’en ai croisé et ils m’ont enseigné autant que mes grands maîtres.

Lucien, sans domicile fixe

Lucien n’a plus qu’une dent. Quand son visage coloré par bien des consolations alcoolisées se met à sourire, sa dent unique lui donne un air de nourrisson candide et bienheureux. À la suite d’un conflit de territoire avec un autre compagnon d’infortune, il a posé ce jour-là devant la gare, son coussin et son escarcelle. Je m’apprête à aller prendre mon train et au passage à lui donner une pièce avec les mots de bienveillance et d’encouragement habituels. Lucien me dit : « Vous êtes la seule à me regarder quand vous me donnez des sous. Est-ce que je peux vous toucher ? »

Malgré la pluie qui s’insinue sous l’auvent et les regards étonnés de passants, Lucien me prend délicatement le visage dans les mains. « Cela fait bien trente ans que je n’ai pas touché une femme de cette façon. Autrement oui, mais pas comme cela ». Il pleure. Moi aussi. Je l’embrasse dans des parfums incertains,

qui risquent de me suivre pour la journée.

Geneviève de Gaulle, après une grand-messe à Notre-Dame de Paris, rassemblant des centaines de clochards dont leurs fumets couvraient celui de l’encens, nous confiait avec émotion : « Cela me rappelle les camps et leur parfum d’humanité ».

La maréchaussée si elle avait été présente, aurait pu nous arrêter pour délit d’humanité, mais la patrouille de service est surprise, mais bienveillante.

Jean ou les mots sur le banc

Dans mon enfance trop lointaine, mes parents écoutaient à l’heure de midi, et moi avec eux, une courte émission sur RTL qui s’intitulait « Sur le banc », où deux clochards devisaient en commentant l’actualité.

Quand mon agenda me permet une escapade depuis mon hôtel parisien où je descends régulièrement, je me rends au cinéma Les 7 Parnassiens, à proximité. Je prends alors le temps de m’asseoir sur un banc vers la Coupole aux côtés d’un habitué qui tend sa sébile aux passants. Nous devisons et Jean, le pensionnaire du banc, me dit toujours : « Vous êtes mon rayon de soleil, vous ne venez pas assez souvent ».

« Le rayon de soleil » le questionne un jour sur ce qui dans son histoire l’a conduit à cette vie réduite entre asile de nuit et banc de jour. La réponse est terrible : « Je ne sais même plus » !

Il ne veut plus lâcher ma main. J’ai du mal moi aussi à quitter le « peau à peau », le mot à mot. Je ne l’ai plus revu avec la Covid et les serveurs de la Coupole non plus.

« Rien n’est plus entier qu’un cœur brisé », dit la Kabbale.

Grand corps malade

C’est un grand psychanalyste, psychiatre aussi, d’une famille juive égyptienne exilée en France. Ses travaux et publications, notamment dans le domaine de la transmission, font école. Dans un colloque, après une divergence de vues, il me dit en souriant : « Je suis sûr que l’on se reverra ». C’est à lui que je pense pour m’entretenir de mon travail sur la transmission de la mémoire des rescapés de génocides. Nous devons nous retrouver chez lui au Quartier latin, mais j’ignorais qu’une tumeur au cerveau l’envahissait et avait altéré sa capacité à lire.

C’est la jeune fille qui l’aide à retrouver des écrits qui m’accueille, bien embarrassée. Jacques est gisant dans un couloir où il a fait une chute en allant aux toilettes. Il a refusé les pompiers pour ne pas être hospitalisé. Son épouse est sur le chemin du retour, mais encore loin, un médecin doit la rejoindre.

Tout mouvement est douleur ; je reste assise à ses côtés par terre et nous devisons, notamment sur son refus de se dégrader, son désir de faire un grand périple avec des femmes. Je m’inscris dans une étape imaginaire.

La nature rappelle ses droits et, ce qui l’avait conduit aux toilettes aussi : « J’ai envie de pisser ». Je prie la jeune fille de s’éloigner et, munie d’un récipient de fortune, j’aide cet homme allongé à se libérer de son souci. C’est à cet instant que son épouse arrive, surprise par cette situation improbable.

Il meurt le jour où se déroule, à Troyes, la soirée avec le sculpteur Shelomo Selinger, à propos duquel j’étais venue le solliciter. Peu de temps après, son épouse m’écrit : « Je me souviendrai toujours de votre regard qui redonnait à ce moment-là toute sa dignité ».

Avec moi, le poète a toujours raison… avec les mots, la peau et le regard.

« Il faut s’aimer de tort et de travers ». Julos Beaucarne

MF Bonicel


[1] https://www.cairn.info/revue-jusqu-a-la-mort-accompagner-la-vie-2013-1-page-69.htm.

[2] https://www.sfg-gestalt.com/sites/default/files/document/2018-06/R19.art5_.Bonicel.pdf.

[3] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

La mort sous Covid. Quand les morts fleurissent. Sophie de Heaulme, psychologue

J’ai l’intention depuis quelques temps d’écrire au sujet des morts, notamment depuis le Covid 19… Je suis en effet de ceux qui pensent qu’il faut parler, ritualiser, symboliser la mort dans une société. Que cela entraîne un mouvement de vie, par le partage collectif des émotions, de la finitude qui nous dépasse et nous fait nous dépasser, qui nous pousse à l’essentiel. Qui nous institue, nous rappelant que nous venons de, et que nous allons à. Même quand on est complètement agnostique, ce questionnement amène souvent une profondeur, celle de besoins ou d’éprouvés insoupçonnés, sur soi-même, son histoire, le sens de la vie.

  Animant des formations sur l’accompagnement de la fin de vie, sur le deuil, je suis souvent amenée à échanger avec des professionnels sur ces questions, quelles que soient leurs convictions.
Et aucune séance n’est jamais semblable, les discussions vont toujours aux fondements, brassant à chaque fois des singularités sensibles, avides de sens.
  J’ai aussi accompagné une équipe à s’interroger sur ses blocages à mener leurs projets. Et le travail a conclu sur le besoin majeur de parler de la mort, des morts, dans l’institution. Echanger, pleurer, se questionner sur les manières de dire, de faire, sur les rituels, les familles, les rapports entre les gens… Mais surtout, franchir le mur du déni. Etre vivants, enfin.

  C’est sur ce terrain où j’évoluais passionnée et convaincue, que je rentrais moi-même, personnellement et professionnellement, dans la crise sanitaire.

Je vivais le premier confinement comme un coup de poing. Enterrée vivante, je vibrais impuissante au tsunami qui saisissait mon pays, qui venait m’envahir et m’aliéner dans toutes les strates de mon être individuel, intime, relationnel. Le sens, pour le coup, était radicalement attaqué. Je plongeais alors, telle Philémon dans l’eau des lettres de l’Atlantique (Bande Dessinée de Fred), dans une dépression en lenteur, en regard peu à peu aveuglé, me retournant vers une écoute de l’intérieur. Cette plongée surréaliste accompagnant ma détresse individuelle et collective, m’a fait prendre de grandes décisions dans ma vie.

  Relativement protégée moi-même, ainsi que mes proches, j’avais mes collègues d’EHPAD au téléphone et les soutenais comme je pouvais. De longues heures à écouter les larmes, l’effroi, le désespoir. Les directives changeant tout le temps. Les arrêts maladie multiples, les changements d’équipe, avec de nouveaux collègues parfois inaptes à s’insérer dans un système fou, bain d’angoisse, venant ajouter leur touche personnelle avec une froideur qui ne pouvait être vécue que comme violente. Se protégeant sûrement, mais à quel prix ?
Les protocoles de décontamination, la chaleur et la douleur physique avec masques et blouses. La honte des sacs poubelle comme tenue professionnelle, mais surtout le sentiment d’abandon. Les résidents enfermés. Les familles choquées et désespérées qui veulent porter plainte. La détresse des directions. La perdition de chacun, en miroir.
Et les « sacs plastiques ». J’entendais presque le « zip! », sur le corps mort d’un ou une résidente, emballé le plus rapidement possible pour limiter la contamination.

  Et puis j’ai été touchée moi-même, par cette mort qui prenait tant de place. Une patiente que je suivais à domicile depuis plusieurs années, très désorientée par un syndrome de type Alzheimer. Une femme que j’avais profondément connue, accompagnée dans les tunnels de son passé, de ses traumatismes, réveillés par l’agnosie et le morcellement de la mémoire… Une femme qui m’avait tant appris, de par son courage et sa ténacité, la précision de ses observations aussi sur ses propres symptômes. Même si ce fut souvent la colère qui lui permit d’exprimer en premier lieu ses ressentis et sa plainte. Perdue d’un coup, du jour au lendemain, assise dans son escalier… sans aucune explication… Probablement aussi car les équipes sanitaires et policières avaient autre chose à faire, la crise envahissant rues et maisons. Un bouton sur lequel « on » a appuyé. Et puis plus rien.

  Peu de temps après, un autre de mes patients, avec lequel je travaillais aussi depuis des années, est mort du Covid à 93 ans. Après avoir cherché désespérément un hébergement temporaire en EHPAD, solution qui régulièrement lui faisait du bien ainsi qu’à son épouse au regard du syndrome temporo-frontal qu’il avait. Il trouva enfin, grâce à sa gestionnaire de cas complexe (quelle appellation !!! mais quelle professionnelle…). Pour y être contaminé en une semaine. Fragilité face à un environnement qu’il ne vivait pas très bien pour la première fois, ayant fait le lit d’un risque accru de tomber malade ? Nul ne sait. Mais les réaction furent intenses, face à ce vide d’explication raisonnable… J’eus sa femme au téléphone, du service de l’hôpital où avec une infinie douceur, l’équipe accompagnait la famille à dire un dernier au revoir, même s’il était dans le coma, en soins palliatifs… Tristesses partagées en ces temps où plus aucun repère n’existait.
  Je ne pus toutefois m’empêcher de sourire intérieurement, interpellant en pensée mon patient: « Vous devez être content quand même, depuis le temps que vous vouliez aller en soins palliatifs… Vous y êtes enfin… » Correcte moralement ou non, cette allusion amusée venait rendre sa juste place à ce monsieur tel que je l’avais connu, aux lisières de la moralité, comme un éternel enfant perdu dans le monde injuste et non reconnaissant des adultes. Depuis deux ans environs, il parlait souvent d’aller en soins palliatifs. Il rêvait en effet d’un lieu sécure, d’une « aire de repos » comme dit Donald Winnicott dans son livre « Jeu et Réalité » : un lieu où rien de ce qu’il ressentait ne serait contesté. Et où il serait pris en main. Enfin. Pour mourir peut-être dans la douceur, et passer la main, au contraire de ses frère et soeur qui tous deux s’étaient suicidés. Ce survivant y était enfin, au moment du passage, peut-être de la délivrance… Une nouvelle naissance ?

  J’en eus l’impression, là encore amusée (décidément la mort jouait avec moi), quand j’entendis mes élèves étudiants en psychologie discuter des cas cliniques que je leur avais soumis pour étude. Fidèle à mon habitude, je les faisais travailler sur des cas concrets que je rencontrais moi-même, afin de les ouvrir à une clinique vivante, inscrite dans un contexte social, contemporain, dont il ne suffit pas de maîtriser le diagnostic pour en saisir toutes les subtilités.
  Quelle surprise ai-je eue, entendant leurs questionnements parfois très aiguisés, de constater qu’ils parlaient de… ce monsieur, quitté il y avait si peu ? Je n’avais pas réalisé l’enjeu de soumettre sa situation en cas clinique. Ranimé par leurs sentiments parfois très librement exprimés devant sa problématique, il venait s’inviter dans mon espace à nouveau. Et par leurs mots modernes et directs, les étudiants en dessinaient à leur manière un nouveau profil, une nouvelle silhouette. J’eus véritablement le sentiment d’un mouvement de retour, ou d’éternité, mon patient revivant par la parole de jeunes gens. Cette parole questionnait ce qui n’avait pu être nommé, soulignant l’absurdité du déroulé de sa fin de vie et par là même, ouvrant d’autres possibles.

  Puis je fus touchée dans mon intimité par le décès d’une personne de ma famille. Elle contracta le Covid à l’hôpital où elle venait faire un bilan, et en deux jours nous perdîmes toute communication avec elle. Le coma de confort (elle faisait des crises d’épilepsie), le silence et l’immobilité, nos chants et nos massages, l’absence d’explication qui puisse consoler. Une dernière vidéo volée à la mort, les yeux qui parlent quand la bouche ne peut plus. Le calme et l’accompagnement de professionnels, dans l’au-delà de l’humain. Puis la lourdeur du corps, les cheveux qui blanchissent si rapidement, la fin. Le temps quand même de faire venir un prêtre, pour elle qui avait tellement la foi. Puis le cercueil (comment les gens peuvent-ils tenir là dedans???) Les mots étranglés dans l’église (comment dire l’essentiel ???) Le faire-part et les fleurs, nécessaire et patient travail avant même la possibilité du deuil. 
      J’emportai de l’enterrement une rose blanche. Je la mis machinalement dans un soliflore, au-dessous d’un dessin d’ange que j’avais récupéré de ses affaires. Quelques temps après, on m’offrit pour mon anniversaire une rose blanche, la même. Je la mis devant l’autre fenêtre du salon. Rose triste du deuil, peut-être même de la colère, rose heureuse de l’anniversaire. 
Logiquement, il aurait fallu que la rose de la mort fane enfin, de manière à ne plus laisser que la rose de la vie, triomphante. Mais à ma grande surprise, la rose du deuil fit un bouton, qui fleurit à son tour. Et je dus couper la grande pour faire la place à la petite. La vie naissait dans la mort, le cycle continuait, la mort me demandait de prendre soin de la vie.

 Je me dis alors :  « les morts fleurissent, ce n’est pas explicable autrement… « 

 Dernièrement j’entends parler d’un EHPAD où des professionnels se sont retrouvés à annoncer la mort prochaine de leur proche à des familles et à les accompagner par WhatsApp pour les derniers instants. Traumatisés par ces moments proprement impensables, sans pouvoir choisir, non formés à ce type de mission, rivés à une solitude écrasante à porter le poids d’une telle annonce et d’une telle « médiation », ils se sont retrouvés « balancés » dans une absurdité systémique. Déjà conduits à une polyvalence qui les sortait parfois complètement de leur fonction, débordés en permanence, au-delà de tout projet… Ils se retrouvaient comme dans l’envers du miroir de cette très jolie pratique du Whatsapp sur tablettes, proposée aux résidents pour échanger avec leurs proches pendant les confinements par un ensemble d’établissements. Mais ici point de sourires, de chaleur, pas de sentiment de rencontrer vraiment enfin les gens dans un rituel bienveillant venant casser les barrières des fonctions et créer de vraies passerelles pour « faire relation ». 

  De la manière dont cela a résonné dans mon écoute, j’ai ressenti un grand vide. Apprenant que certains collègues étaient encore, des mois après, en thérapie sans pouvoir se sortir du stress post-traumatique, avec démission etc… Je pensai alors à la réflexion de Pierre Fédida sur la dépression du deuil, dans son très beau livre « L’Absence ». Revendiquant une utilité au « travail de la mort », comme le nommait le regretté Jean-Baptiste Pontalis, il décrit, suite à Sigmund Freud avec « Deuil et Mélancolie », une réaction à la peur (ou la colère) de la perte : en faisant le vide. La psyché, se vêtant alors des atours de la dépression par le vide qu’elle campe, déliée d’un corps qui tente d’exprimer l’indicible, devient lieu inhabitable où rien ne peut repousser. Vide du vide, irreprésentable masqué par un ensemble d’images défensives plus ou moins brutales, le manque n’est plus fertile ici dans sa créativité potentielle, mais bien au contraire champ de ruines. Même avant la perte, ou la fin, elles sont anticipées. C’est la logique des comportements abandonniques, des rejets avant la rencontre, des fins évitées donc éternelles.

 Pierre Fédida nous décrit ici comment, même avant des étapes éventuelles du deuil, un « travail de la mort » peut être abordé par le rêve et par le conte aussi, lequel est son pendant symbolisé par la parole. Cueillant la mort à son propre jeu, acceptant son investiture magistrale et totalitaire, ces psychanalystes nous racontent comment les patients vivent la mort pour mieux s’en protéger, c’est à dire se protéger de la destruction ultime du psychisme.  Accompagnant ce vécu permanent de la mort, ils aident à la mettre en forme, à la relier par les associations libres, à l’enserrer peu à peu de sens, dans un patient bercement. Ceci est possible : « (…) dès lors que le vide – prototype dépressif d’un espace psychique – reçoit la capacité d’un espace de rêve et peut ainsi être pour la pensée un lieu propre à habiter ».

  Quand nous remettrons-nous à rêver ? A tisser dans nos vides dépressifs creusés par ces morts non parlées, imposées dans une négation de l’individu ?

  Je voulais écrire un texte sur les morts du Covid, et je n’y arrivais pas… Même avec la si belle image de la rose renaissante, il me semblait en dedans n’avoir rien à dire, ou plutôt rien qui ne puisse être entendu.

Comment se sentir entendu quand le personnel et le public sont à ce point confondus , l’individuel et le collectif, l’intime comme seul espace, comme envahissant tout?


  C’est d’une part le récit de ces accompagnements Whatsapp à la mort, ineptes de par leur manque de cadre et de soutien des professionnels, qui m’y a poussée tel un réveil. Parce que pour digérer, pour symboliser, il faut faire passer l’expérience vécue par la parole et l’échange. Il faut dire, non pour accuser ou cliver, mais pour poser ce vécu, les ressentis de chacun, refaire sens ensemble autour de la table. De vraies médiations culturelles et psychiques existent, de l’analyse des pratiques, des ateliers d’expression pour les professionnels. Il est grand temps que les institutions les sollicitent pour guérir les équipes, encadrants compris (et les résidents, les patients, les familles…), mais aussi pour se donner une chance de retrouver une créativité.

L’enjeu est de taille, car les lieux psychiques inhabités des traumatismes, créent de la dépression d’équipe. Ils font aussi le lit de multiples maltraitances, car le vide génère des zones de non-droit, et l’absurde se perpétue dans l’illogique, l’impression de ne jamais plus pouvoir être compris. Laissant prise à des comportements fondés sur la croyance qu’alors tout est permis, ou que de toutes manières « on » ne nous voit pas.

  J’ai aussi pu écrire car je suis intimement convaincue que le travail du rêve, et du conte, partagés par de nombreuses cultures, aide à tisser le sens, au-delà des apparences et du réel. Soutenant le vivant par son pouvoir de reconnaissance, puis de transformation.
  Je pose alors que cette rose, ou ce patient « rêvé » par mes étudiants, sont des habitants de rêve qui, s’ils ne comblent pas artificiellement ma peine, peuvent me lier à ceux qui ne peuvent encore parler. Dépassant de simples situations, ils voyagent par le texte et les mots, au-delà de l’histoire personnelle, à portée du rêve de chacun comme un filet disponible pour rendre les lieux vidés par la mort, à nouveau habitables.

Sophie de Heaulme, psychologue, psychothérapeute, formatrice

Le tableau vide, les rues bondées.

D’abord, il y a cette photo, prise par un des kinés des services de médecine gériatrique où je travaille une après-midi par semaine (je vous parle de ces services ici), le 10 mai 2021.

C’est le tableau des patients du service à haut risque viral (comprendre « service covid »), vide, parce que le service rouvre en bas risque viral (comprendre  » service pas covid »). Ce n’était plus arrivé depuis mars 2020, avec peut-être une pause en juillet et août. Les contaminations et les hospitalisations de patients covid+ baissent enfin suffisamment pour que notre grand CHU entame, pour la deuxième fois (il n’y a pas eu de réelle accalmie entre la deuxième et la troisième vague), sa réorganisation de décrue épidémique. On souffle un peu.

Ensuite, il y a les photos que je me suis retenue de prendre en fin d’après-midi, aujourd’hui, en traversant une partie du centre ville commerçant, festif et gastronomique de la grande agglomération où je vis. On y aurait vu une foule dense, des terrasses bondées, des files d’attentes, des dames et des messieurs joliment apprêtés, des ports de masque approximatifs et comme un petit air de Fête de la Musique en avance. D’abord un peu surprise, et pas très à l’aise dans le bruit ambiant, j’ai aimé les sourires, les retrouvailles et la détente qui se lisaient sur les visages et les corps… mais moins mon appréhension des semaines à venir. Je me suis sentie un peu seule, soucieuse parmi les insouciants.

J’ai pensé à ce petit outil que je n’hésite plus à aller emprunter à mes collègues quand l’essoufflement et les lèvres bleutées du patient que je viens de faire marcher, pédaler ou jouer au ballon ne me dit rien qui vaille. Habituellement réservé aux médecins, infirmières, et kinés, nous autres ergothérapeutes, enseignants en activité physique adaptés et maintenant moi, psychomotricienne, l’oxymètre de pouls est devenu notre étalon en SSR post-covid. Ajouter 5 mètres aux 10 mètres déjà difficilement parcourus par le patient ? Ajuster le débit d’oxygène pour s’asseoir au bord du lit et s’installer au fauteuil ? Observer un accès de dyspnée ou de fatigue soudaine ? Oxymètre de pouls. Regarder le chiffre osciller entre 88% et 92%. Petite victoire quand, enfin sevré en oxygène, il ou elle peut enfin se déplacer sur quelques mètres sans descendre en dessous de 90%, puis 95%…

J’ai pensé à ces patients à l’infection résolue, mais aux gestes déracinés, aux capacités défrichées. Tout à réapprendre. Parfois sans succès. Place nette à été faite et le chemin tracé vers la porte de la dépendance.

J’ai pensé à ces trois dames entrées récemment en SSR. Même histoire : chacune contaminée avec son époux, chacune veuve en quelques jours. Sans pouvoir lui dire au revoir en assistant à ses funérailles car trop faibles nous disent les constantes, les examens biochimiques, les douleurs et l’impossibilité de tenir assise assez longtemps au fauteuil, ou trop contagieuses, nous dit le test PCR. Une vie à réinventer.

J’ai pensé à ces patients aux parcours bouleversés. Ceux qui ont eu la malchance de tomber malade et d’avoir besoin de l’hôpital en période de circulation virale intense, et qui ont contracté un covid nosocomial. Entrez en forme et sans antécédent pour une banale opération de la prostate, tombez au mauvais endroit, au mauvais moment, allez directement en CSG haut risque viral sans passer par la case « soins intensifs », tirez les cartes « atteinte pulmonaire à 80% », « complications de décubitus » et stationnez en case « rééducation » pour quelques mois. Ou mourrez, pourquoi pas.
Ou les autres, équilibristes dans leur vie bien régulée, qui avec les restrictions d’activité et limitations relationnelles imposées par les confinements et autres mesures drastiques, se sont vus dégringoler ou diagnostiqués trop tard d’une petite baleine sous gravillon.

Enfin, j’ai pensé à mes collègues. À ceux qui ont chopé le covid il y a encore trois semaines et ont morflé. À ceux qui sont fatigués. À ceux qui ne sont pas là, à ceux qui sont là. À ceux qui arrivent et prennent le train en marche, à ceux qui vont partir ailleurs. Aux futurs qui se forment dans des conditions difficiles.
Nombreux.
J’ai pensé à cet autre service hautement spécialisé mais tellement nécessaire où il manque aussi des noms dans le tableau… car depuis plusieurs mois, il ne parvient à ouvrir que 6 ou 7 lits sur 13, au gré des clusters, du sous-effectif infirmier et des besoins des autres services.

Le grand tableau s’est vite rempli. De patients non-covid. Parmi eux, j’en ai vu quatre hier : deux dames perdues et agitées, une autre qui a chuté, et une dernière dont la vue a brutalement baissé sans qu’on sache encore bien pourquoi. Ces patients ont besoin d’un hôpital sur lequel la pression de l’épidémie ne s’exerce plus. Un hôpital qui respire. Alors continuons à être prudents, gardons les bonnes habitudes acquises et pratiquées durant cette longue année maintenant plus qu’écoulée, et souhaitons que cette joyeuse embolie d’artère commerçante que j’ai traversée ce soir pour rentrer chez moi ne soit que le premier signe d’une véritable et durable embellie…

Déjà publié sur le blog » Les vieilles branches »: https://chezlesvieillesbranches.wordpress.com/2021/05/19/le-tableau-vide-les-rues-bondees/

De la présence d’absence à la présence d’être-avec : du bon usage du manque et de la perte. MF Bonicel

Écouter la vie couler à côté de soi comme

Un fleuve dans lequel on ne se baigne plus.

Marcher sans jambes vers la mort.

[…] Se réchauffer à si peu de sons. » Michèle Finck

Au-delà des décès ou des handicaps très invalidants liés au coronavirus qui est devenu le compagnon incontournable de notre quotidien, une amie artiste attirait mon attention sur les affligeantes pertes du goût ou de l’odorat qui touchent bien des contaminés.

Comment entendre cette épreuve particulière, parfois provisoire, parfois durable, qui nous fait perdre la saveur des choses, mais que le temps ou une rééducation peuvent aider à restaurer ?

Si l’on fait de cette altération, provisoire ou définitive, une métaphore de nos pertes qui jalonnent toute vie humaine, celle de notre jeunesse ou de nos proches, de nos activités ou de nos illusions, de nos repères ou de notre horizon alors, pouvons-nous oser dire comme le suggère Apollinaire avec l’insolence des poètes :

« Perdre,

mais perdre vraiment

pour laisser place à la trouvaille » ?

Mais quelle trouvaille ? Y a-t-il une rééducation pour le cœur ou pour l’âme ? Un kaléidoscope de vies ordinaires ou extraordinaires nous interroge sur ce que nous faisons de l’épreuve des limites dans nos vies tragiques ou simplement altérées par l’irruption ponctuelle ou chronique du manque, de la perte, de l’absence, ou des blessures de la vie.

S’appuyant sur des concepts fondamentaux de la psychanalyse, Jean-Richard Freymann, dans un ouvrage très savant, L’éloge de la perte[1], nous montre comment, aussi bien dans le cadre de la cure individuelle que dans l’espace social, le sujet ne peut se développer qu’en acceptant les pertes d’objets successifs réels et symboliques. Que faisons-nous de ce que nous perdons ?

L’extravagant et talentueux musicien Hélios Azoulay, en faisant revivre récemment les œuvres de musiciens qui ont réussi à créer dans l’univers concentrationnaire, évoquait ainsi la manière dont ils ont transformé la perte et le manque en une création qui les dépasse.

Abandonné très jeune par sa mère, le philosophe Martin Buber a fait de l’empreinte de ce vide, une « présence d’absence » féconde qui va nourrir sa pensée autour de la relation, entre le Je et le Tu, comme si le passage obligé de la perte ouvrait d’autres possibles : « La vraie vie est rencontre ». Tandis que l’absence du père d’Hisham Matar, disparu dans les geôles de Kadhafi, fait dire à un journaliste du Monde des Livres, à propos de sa créativité littéraire : « Absence du père, présence de l’art ».

Le philosophe Charles Pépin, en alchimiste de la rencontre, fait de celle-ci une grâce, au travers d’une apologie créatrice et salvatrice dans un scintillement de références qui bruissent de ces blessures du manque, devenues fécondes[2].

Si le coronavirus agresse nos sens, il ne doit pas en effet altérer notre « goût de l’autre » qu’Elena Lasida, cette économiste humaniste uruguayenne, nous invitait à valoriser bien avant la pandémie, comme antidote au manque[3], et comme prolongement de la sobriété heureuse dont Pierre Rabhi se fait le chantre inoxydable.

Ce « goût de l’autre » prend ses racines dans cette « odeur des premiers temps » si chère au poète Milosz, et dans les premiers regards portés sur nous.

Parmi les grands écrivains de la créolité, qui ont fait de ces empreintes  précoces mais aussi de leur déracinement, un creuset pour penser un « peuple humain », Patrick Chamoiseau l’illustre dans son dernier ouvrage La matière de l’absence[4].

C’est ainsi que, dans le somptueux chapitre introductif « Impact », il évoque un dialogue avec sa sœur aînée surnommée « la Baronne » et questionne : « Ceux qui vivent longtemps se nourrissent de l’absence […] que chantent ces béances sans adresse qui ne s’ouvrent que vers nous, en nous-même et pour nous ? Et que diffusent-elles au plus sensible de nous ? »

Dans une conférence accompagnant une projection du film documentaire de Patrice Chagnard, commentant le tableau de Rembrandt « La blessure de Jacob », le critique d’art Paul Baudiquey nous citait son ami peintre et vitrailliste Jean Bazaine avec lequel il dialoguait, et qui affirmait, à propos du vitrail comme de sa peinture : « Ce qui n’ajoute rien retire »[5].

Cet éloge du vide peut-il faire écho dans nos vies comme dans celle de Jean Bazaine, cet incroyant capable de faire jaillir une spiritualité au cœur du bidonville de Noisy-le-Grand ? En offrant les cartons de ses vitraux pour une chapelle construite par et pour les plus démunis – et que j’ai pu visiter avec les responsables d’ATD Quart-monde, le Père Joseph Wrezinski et Geneviève de Gaulle-Anthonioz –, il contribuait à faire battre le cœur et l’âme de ces hommes et femmes dans l’aridité et le dénuement de leur lieu de vie.

Dans ma formation et ma pratique de thérapeute et de formatrice humaniste, j’ai été nourrie par cette notion de « vide créateur » chère aux mystiques rhénans, par le « vide fertile » du poète Mallarmé, celui de « vide médian » des philosophies orientales, poétisé par François Cheng. « Vides » dont les fondateurs de la Gestalt-thérapie et leurs successeurs ont su faire des leviers pour qu’ils deviennent des entre-deux créatifs dans la relation à l’autre, à soi-même, au monde[6].

Pour passer de cette « présence d’absence » que nos vies amputées nous conduisent à éprouver, à « une présence d’être-avec » qui ouvre sur la rencontre et sur une vie amplifiée, il nous appartient individuellement et collectivement de transformer les débris en semences comme j’ai pu l’évoquer à propos de grands génocides, dont le génocide arménien dont la mémoire est réactivée dans l’actualité tragique des temps présents[7].

Avec le poète, essayiste et thérapeute Armen Tarpinian, nous avions rendez-vous le premier jour de l’automne 2012, chez l’un de ses magnifiques complices, l’écrivain Henry Bauchau. Mais ce dernier, à 99 ans, a rejoint le chemin des étoiles deux jours avant notre rencontre, nous laissant orphelins, mais dépositaires d’un message qui nous confirme que même défunt, le poète a toujours raison :

C’est par la blessure qu’on guérit,

C’est par la blessure qu’on devient guérisseur.

Henry Bauchau


[1] Freymann (Jean-Richard), L’éloge de la perte : Perte d’objets, formation du sujet, Éd. Érès, 2015.

[2] Pépin (Charles), La rencontre, une philosophie, Éd. Allary, 2021.

[3] Lasida (Elena), Éloge du manque in Cinq Éloges de l’Épreuve, Albin Michel, 2014.

[4] Chamoiseau (Patrick), La matière de l’absence, Seuil, 2018.

[5] https://vodeus.tv/video/la-blessure-de-jacob-rembrandt-53

5 https://www.cairn.info/revue-gestalt-2004-1-page-188.htm%5B6%5D M.-F. Bonicel

[7] Bonicel (M.-F.), « Génocides : transmissions et identités. L’art de la paix » in Revue de psychologie de la motivation, n° 28, Paris, p.138-151 (2e semestre 1999).

Le désir et l’altérité, antidotes de la mort. Danielle Rapoport

« Est-ce ainsi que les hommes vivent… »

Cette question de la belle chanson d’Aragon m’a toujours émue, par sa nostalgie qui éveille ce qui aurait pu être et se faire et ce qui reste encore à faire pour être un « Mensch ». Mais c’est la question du « pourquoi » les hommes vivent qui me hante, ce mystère des hommes qui savent leur vie si fragile, si vulnérable, qui savent leur mort si proche, comment font-ils pour vivre, pour aller à leurs tâches quotidiennes, pour se lever le matin et croire que c’est une vie ça, et continuer, et reprendre leurs tâches et toujours recommencer…

Quel est ce désir qui les pousse à aller vers qui, vers quoi, le savent-ils vraiment ?

Quand je prends le métro le matin je me demande toujours pour quoi ils se sont mis debout ce matin là, et hier et demain, quelle est cette vie qui sourd, quel est ce mystère ? Ils ne sont pas forcément joyeux ou bavards ces voyageurs du matin encore collés à la nuit. Solitaires et reliés, aux enfants qu’ils ont quittés, à la journée qui s’annonce peut-être sans surprise. Comment tous les matins, trouver le « sens », chacun le sien, pour donner à ces jours une raison d’être ? Les habitudes, le besoin de manger tout simplement, une amourette, les petits bonheurs glanés par-ci, par- là, la sensation de vivre vraiment qui traverse soudain…

Mais n’y a-t-il pas dans le désir de l’humain plus d’exigence, de tension, tant est grande l’angoisse de sa disparition et quand le désir soudain s’éteint, létal, sera-t-il perdu à jamais, comment le faire ressurgir ?

Et pourtant le désir vient de ce lieu absent, de cette absence fichée dans l’âme et le corps, dans ce manque et le souvenir d’une totalité jamais plus atteinte, l’enfant repu se met à pleurer sans savoir pourquoi. Larmes pour un futur.

Mystère du désir par ce qu’il appelle de l’autre, dans la structure même de son inachèvement, double arrimage à la pulsion biologique et à l’au-delà de soi, traversée de la conscience d’être fini dans l’infinitude.

Être désirant n’est pas une question de volonté, la seule volonté n’y suffit pas, ni les toutes sollicitations du monde. La posture désirante échappe à (ce) qui voudrait la retenir et pose en même temps le sujet – son corps, son âme, son cœur – comme origine doublée d’une force directionnelle adoubée de l’autre.

Car sans l’autre la force s’abîme en son retournement.

Que le désir est beau dans cette pure exigence, et douloureuse sa fragilité. Quelle mobilisation de l’être de désir, qui pour dépasser la pulsion du besoin recourt à la conscience de la mort, à la brèche de l’autre en soi qui refuse obstinément de s’abîmer dans le même ou dans une réponse clouée à la certitude.

Miracle et douleur pour l’humain de la question toujours renouvelée, qu’arrête à peine l’illusion ou la projection réparatrice d’un idéal. Pourquoi, pour quoi et pour qui vivre, peut-on laisser « faire tout seul », les plantes poussent-elles par désir ?

J’aime le mot même de « désir », qui réfère à cette pulsion fondamentale de vie adoubée de la conscience d’être et de mourir pour que ça continue sans savoir pourquoi. Le désir, cette constellation de l’absence.

Contrairement au besoin, le désir est réflexif malgré l’usage qui en est fait quand sa marchandisation réclame réponse et satisfaction immédiate. Les vendeurs de rêves le savent bien qui en exaltent l’illimité en le sollicitant sans cesse, oubliant que de vouloir trop combler le désir se tue à sa source. La mécanique de la sur-sollicitation est délétère car elle consume le désir dans la réduction de sa quête et l’illusion de réponses adéquates. Qui ne désire pas rester jeune, séduire, rencontrer l’homme ou la femme « de sa vie » et ne jamais mourir ? Le monde marchand n’en peut plus de nous faire croire à cette nourriture narcissique où le visage se reflète dans le mythe revisité d’un temps réversible et l’illusion de sa réparation. Cela s’appelle aussi la mort. Réponses faussées quand s’élude la question.

La sonorité du mot « désir » m’enchante… Mot tendre, acidulé, pluriel, aiguisé à l’autre, ouvert en son infini par sa syllabe finale qui n’en finit pas d’étreindre l’absence. Mot précieux et fragile, ouvert à tous les vents, capté par l’immense brouhaha des vivants.

Mais peut-il y avoir de désir sans la conscience affûtée de la mort ? Y aurait-il une mort « vivante », constituante du désir qu’elle mobiliserait par la conscience de la finitude ?

Angoisse de ne plus désirer. Je parle ici de l’empêchement d’être acéré à soi-même, âmes et corps perdus dans ce temps du banal, des jours répétés, des ventres et des nuits stériles. Pourtant, ces personnes que je croise dans le métro, dans la rue, se tendent bien vers quelque chose, vers quelqu’un ? Mais que révèle alors le voile des pupilles ténues, le toucher fugace de la vacuité ? Comment en vouloir à ceux qui racontent dans leurs silences et l’évitement d’un sourire jeté au hasard de leur visage, le silence des pas qui s’arrêtent, une route jamais traversée, les gestes répétés comme s’il fallait s’éteindre encore plus… Comment les rencontrer tous ceux qui vivent là comme des arbres fatigués, faut-il courir vers les flammes endormies, sentir les odeurs tièdes des corps, fuir les bouches resserrées sur les mots qu’on n’a pas osé dire à un autre possible, les mains nervurées d’une lente érosion, à l’instant même de ce trajet matinal où, debout et ballotté, cet homme pâlit à l’approche de la station où il doit descendre, à qui je n’ai pu ni sourire ni parler.

L’angoisse de ne plus désirer. Mais que sait-on de ce désir qui dépasse dans sa fulgurante nécessité les discours et imaginaires qu’on voudrait déposer sur son socle. Non, le désir ne se laisse pas vaincre par l’idée qu’on s’en fait, il avance de ses pas de loup, chaloupé d’inconscient et le corps en portage. Il croise le fer avec l’envie et s’en distingue, il se joue des malveillances qui tentent de l’étreindre et de le circonscrire, le désir est feu et lame, il perce dans les larmes les joies futures, il ouvre de ses sabres les maquis impénétrables, il se fiche de la mort car il en est la source même.

 Quel mal tombe au soir de sa vie quand la faim n’est plus là, et que couché au pied du lit je regarde la couverture lâchée en des plis défaits, qu’est-ce que ça peut bien faire de s’y coucher au pied puisque je n’ai plus de force, qui viendra me conter l’histoire de cette petite souris qui rendit invisible la fillette qui lui sauva la vie ? J’aimerais tant retrouver le fil de cette histoire, bien au chaud dans la poche de mon père, ô désir perdu, ô père absent, ta main qui prenait la mienne ne l’a pas conduite sur des chemins de joie, je suis à tes pieds ô mort si proche, pourquoi les chemins sont-ils parfois si sombres, et quand ils croisent d’autres chemins, pourquoi éviter celui qui porte la lumière, quelle tâche impossible, quelle fatigue de soi à s’abîmer encore et encore, les pères devraient porter dans leurs mains l’enfant des espoirs.

Le sourire pour traverser la nuit ou retrouver la source de l’enfance ? Marie-Françoise Bonicel

Ma parole ! pensa Alice, j’ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans chat !… C’est la chose la plus curieuse que j’aie jamais vue de ma vie.

Alice au pays des merveilles. Lewis Caroll

Le sourire n’a pas échappé à David Le Breton, cet infatigable explorateur de l’anthropologie du corps. S’il semble être une propriété de notre espèce, certaines mimiques de bonobos – et pour d’autres chercheurs, celles des chiens et des ours – laissent à penser une connivence d’humanité. Mais le sous-titre de son livre à venir est sans ambages : il reste une énigme[1]. Si dans le développement de l’enfant, le « sourire » du bébé est de l’ordre du réflexe en attendant de devenir intentionnel et relationnel, il semblerait être dans le domaine de la reproduction, le signal de confiance adopté par nos lointains ancêtres, selon les travaux d’une équipe de chercheurs de Milan. Le sourire serait-il un vestige d’une pratique préhistorique de la drague ou l’ébauche d’un code social de bienveillance ?

Malgré, ou peut-être, à cause de l’atmosphère morose dans laquelle nous évoluons, le thème suscite articles néo-New Age ou livres savants, et un musée du Sourire n’hésite pas à proposer un voyage sur ce thème dans l’art contemporain. À Marseille, les contraintes sanitaires ont fait annuler une opérette Le Pays du sourire (Japon) qui, depuis 1929, remplit des salles et visait à réjouir un public en appétence de dépaysement.

Les publicitaires ne sont pas en reste. Colgate et Signal ont ainsi produit des vidéos bien accordées à la réalité du moment, pour valoriser le sourire mis en valeur par les vertus du dentifrice éponyme. Nous sommes loin du modeste « Souriez Gibbs à la chlorophylle » de 1956.

Mon fils aîné, préoccupé par mon questionnement et commerçant avisé, suggère pragmatiquement un proverbe écossais : « Si tu ne peux pas sourire, n’ouvre pas boutique ». Sage préconisation en ces temps où les rideaux se lèvent ou s’abaissent selon la date ou le lieu et les directives de confinement…

Mais on pourrait aussi inverser l’adage : « Si tu ne peux ouvrir boutique, peux-tu encore sourire ? »

Souriez, même si vous n’êtes pas filmés !

L’emblématique sculpture « L’ange au sourire » de la cathédrale de Reims, chef-d’œuvre de l’art gothique du 13e siècle, pétille dans l’imaginaire des touristes autant que le Champagne, sa terre d’éclosion. Cette tête souriante, décapitée pendant la Grande Guerre, brisée en une vingtaine de morceaux, est présentée parfois comme le symbole d’une ville martyre. Sa restauration, achevée à la fin des années 1920, devint alors comme le symbole de la réconciliation, donnant à ce sourire un second destin.

Robert Antelme, écrivain et poète, résistant, passé par Buchenwald et Dachau, compagnon de route de Marguerite Duras, a posé un étonnant regard sur cet autre rescapé[2]. L’auteur le perçoit très éloigné du sourire de Bouddha auquel il associe une image d’autorité, et, étonnamment inspiré par cet ange souriant, le décrit ainsi : « […] ne possédant rien, ne pouvant rien, il est obligé d’être là toujours. Et s’il arrive que l’on dise : “la seule transcendance c’est la relation entre les êtres”, dans le bonheur et dans les larmes, c’est lui que l’on voit ». Au cœur de chaque homme aussi sans nul doute.

Que serait la Joconde sans son sourire ? Dans l’histoire de l’art, ce serait seulement à la Renaissance que le sourire, en modeste expression, serait apparu dans les œuvres peintes. Serions-nous au seuil d’une Renaissance rimant avec Espérance ?

L’art du non finito de Michel Ange, ou les volontaires esquisses de Shelomo Selinger invitent à deviner le plus essentiel derrière l’ébauche : « Je suggère les parties du corps, des visages que le spectateur va mentalement compléter. Dans un petit espace, je peux mettre ainsi beaucoup de choses ».

Sourire malgré le masque qui limite, tronque ou censure ?

Pouvons-nous vraiment sourire derrière le masque ? Je repère dans cette situation inhibante, trois grandes catégories d’humains : ceux qui ne sourient jamais ou rarement, avec ou sans masque, « tristes comme un jour sans pain », disait ma grand-mère ; ceux qui souriaient avant la guerre COVID-19 et sont désormais accablés par le combat et l’avenir obscur ; et ceux dont le sourire inoxydable déborde le masque, gagne les rides d’expression des yeux, illumine le regard, fait chanter la voix et pour les plus habiles, fait vibrer les oreilles.

Henri, que sa trajectoire professionnelle a conduit à accompagner des êtres cabossés par la vie et à les remettre debout, souffre, lui, de ne pas « s’entendre sourire dans le regard de l’autre ». Une belle image, et questionne :

« En plus d’habiller notre visage, le sourire serait-il le messager de notre humanité ? De notre émotion en regard de celle de l’autre ? Un visage masqué d’un « sans sourire », que dit-il de notre retrait, de notre intention, de notre solitude ? De notre envie de sourire à l’autre, de l’accueillir »…

Si « Le sourire est une sorte de vaccin contre l’instant de mal-être », selon l’écrivain Marc Levy, il complète harmonieusement les doses anti-COVID-19 préconisées par nos « directeurs de conscience sanitaire » et nos politiques avisés, et ne s’accompagne d’aucun effet secondaire nocif pour nos santés.

Laissons-nous aller à l’invitation du poète toujours sourcier et visionnaire…

Le sourire d’une enfance retrouvée – et désormais sans voile – lève son soleil comme à travers une forêt de larmes. Paul Baudiquey

Marie Francoise Bonicel, docteur en psychologie clinique-sociale, thérapeute


[1] David Le Breton, Sourire, une anthropologie d’une énigme. Sortie annoncée aux éd. Métailié, début 2021.

[2] Robert Antelme. L’ange au sourire, https://www.cairn.info/revue-lignes0-1994-1-page-123.htm

Pour aller plus loin

https://www.museedusourire.com/