Cerveau lent, cerf-volant.

Mis en avant

Petite trentaine et lendemain de cuite. Au petit matin dans la salle de bain. Soudain la face de mon père surgit du miroir. Visage fatigué, il me regarde fixement. Blanc de pensée et arrêt sur mémoire. Il est vieux…Je suis vieux.

Trente ans plus tard, j’emprunte toutes les perspectives pour me retrouver, jeune encore. Et parfois, ça marche. Mais, à certains moments, ne revient de cette époque que cette image paternelle superposée.

A qui adresser cette requête ? Faites que je n’envahisse pas le miroir de mon fils.

Dehors, par la fenêtre, un cerf-volant monte et descend en jouant avec le vent.

A ses pieds, un enfant.

Une tunique de dignité pour habiller nos fragilités. MF Bonicel

ou La poésie de l’amour (Edgar Morin)

Fragilité, vulnérabilité, précarité ? Ce sont les mots des maux qui émergent dans les écrits ou les dialogues du moment. Comment choisir ? Nous sommes tous précaires, puisque c’est le propre de l’homme, constate Michel Billé[1].

Des images me viennent en évoquant la fragilité ou la vulnérabilité : un vase de cristal en position risquée au bord d’une commode a fait surgir la notion de fragilité et je n’aurais pas l’idée de dire que mon vase est vulnérable. Mais les humains, eux, sont-ils fragiles ou vulnérables ? Ou les deux ? Le principe de précaution, partie intégrante de la feuille de route du ministre de la Santé, lui a même suggéré des propos selon lesquels il nous fallait être attentifs aux plus fragiles des plus vulnérables…

Axel Kahn, qui vient de reprendre le chemin des étoiles, nous affirmait en mai 2020 : « … Il n’est que temps, de retisser un lien de société dont la raison d’être est d’y inclure pleinement la fragilité. »

Dans la technique du parfilage, les soyeux Lyonnais avaient l’art de récupérer, pour la couture d’apparat, les fils d’or des étoffes usagées, et de leur redonner ainsi une autre vie dans une forme différente[2].

Dans cet écheveau de qualificatifs qui tentent de dire la condition humaine, de la vulnérabilité des corps à la précarité de la vie, je fais le choix très sélectif de trois fils d’or pour poser la chaîne et trois fils d’or pour assurer la trame et tisser une tunique de dignité qui permet à la personne de traverser les altérations de la vie et de garder cependant son intégrité d’homme[3].

Pour tendre les fils de chaîne, je propose afin d’assurer la solidité de l’étoffe à venir, le lien, la reconnaissance, la vie.

Se sentir relié en verticalité dans une lignée et en horizontalité dans la communauté humaine est une nécessité pour que l’individu puisse se construire une identité.

Être reconnu, entendre « tu existes pour moi » est peut-être encore plus vital que d’être aimé.

Quant à la vie, laissons dire Robert Desnos retrouvé moribond à la libération des camps, dans un ensemble de cadavres aux côtés de Shelomo Selinger, et qui n’a pas survécu au typhus :

« La vie est au cœur de la vie

Le sang qui chante sous la chair

Dessine la géographie

Du corps, du monde et du mystère ».

Pour l’assemblage de la trame, et donner corps au tissu, je solliciterai plus encore les mots, le toucher, le regard.

Cela s’appelle Être là, en présence pleine avec l’autre, le lointain ou le prochain.

« Il y a des êtres mystérieux qui se tiennent en sentinelle à chaque carrefour de nos vies ». Patrick Modiano

J’en ai croisé et ils m’ont enseigné autant que mes grands maîtres.

Lucien, sans domicile fixe

Lucien n’a plus qu’une dent. Quand son visage coloré par bien des consolations alcoolisées se met à sourire, sa dent unique lui donne un air de nourrisson candide et bienheureux. À la suite d’un conflit de territoire avec un autre compagnon d’infortune, il a posé ce jour-là devant la gare, son coussin et son escarcelle. Je m’apprête à aller prendre mon train et au passage à lui donner une pièce avec les mots de bienveillance et d’encouragement habituels. Lucien me dit : « Vous êtes la seule à me regarder quand vous me donnez des sous. Est-ce que je peux vous toucher ? »

Malgré la pluie qui s’insinue sous l’auvent et les regards étonnés de passants, Lucien me prend délicatement le visage dans les mains. « Cela fait bien trente ans que je n’ai pas touché une femme de cette façon. Autrement oui, mais pas comme cela ». Il pleure. Moi aussi. Je l’embrasse dans des parfums incertains,

qui risquent de me suivre pour la journée.

Geneviève de Gaulle, après une grand-messe à Notre-Dame de Paris, rassemblant des centaines de clochards dont leurs fumets couvraient celui de l’encens, nous confiait avec émotion : « Cela me rappelle les camps et leur parfum d’humanité ».

La maréchaussée si elle avait été présente, aurait pu nous arrêter pour délit d’humanité, mais la patrouille de service est surprise, mais bienveillante.

Jean ou les mots sur le banc

Dans mon enfance trop lointaine, mes parents écoutaient à l’heure de midi, et moi avec eux, une courte émission sur RTL qui s’intitulait « Sur le banc », où deux clochards devisaient en commentant l’actualité.

Quand mon agenda me permet une escapade depuis mon hôtel parisien où je descends régulièrement, je me rends au cinéma Les 7 Parnassiens, à proximité. Je prends alors le temps de m’asseoir sur un banc vers la Coupole aux côtés d’un habitué qui tend sa sébile aux passants. Nous devisons et Jean, le pensionnaire du banc, me dit toujours : « Vous êtes mon rayon de soleil, vous ne venez pas assez souvent ».

« Le rayon de soleil » le questionne un jour sur ce qui dans son histoire l’a conduit à cette vie réduite entre asile de nuit et banc de jour. La réponse est terrible : « Je ne sais même plus » !

Il ne veut plus lâcher ma main. J’ai du mal moi aussi à quitter le « peau à peau », le mot à mot. Je ne l’ai plus revu avec la Covid et les serveurs de la Coupole non plus.

« Rien n’est plus entier qu’un cœur brisé », dit la Kabbale.

Grand corps malade

C’est un grand psychanalyste, psychiatre aussi, d’une famille juive égyptienne exilée en France. Ses travaux et publications, notamment dans le domaine de la transmission, font école. Dans un colloque, après une divergence de vues, il me dit en souriant : « Je suis sûr que l’on se reverra ». C’est à lui que je pense pour m’entretenir de mon travail sur la transmission de la mémoire des rescapés de génocides. Nous devons nous retrouver chez lui au Quartier latin, mais j’ignorais qu’une tumeur au cerveau l’envahissait et avait altéré sa capacité à lire.

C’est la jeune fille qui l’aide à retrouver des écrits qui m’accueille, bien embarrassée. Jacques est gisant dans un couloir où il a fait une chute en allant aux toilettes. Il a refusé les pompiers pour ne pas être hospitalisé. Son épouse est sur le chemin du retour, mais encore loin, un médecin doit la rejoindre.

Tout mouvement est douleur ; je reste assise à ses côtés par terre et nous devisons, notamment sur son refus de se dégrader, son désir de faire un grand périple avec des femmes. Je m’inscris dans une étape imaginaire.

La nature rappelle ses droits et, ce qui l’avait conduit aux toilettes aussi : « J’ai envie de pisser ». Je prie la jeune fille de s’éloigner et, munie d’un récipient de fortune, j’aide cet homme allongé à se libérer de son souci. C’est à cet instant que son épouse arrive, surprise par cette situation improbable.

Il meurt le jour où se déroule, à Troyes, la soirée avec le sculpteur Shelomo Selinger, à propos duquel j’étais venue le solliciter. Peu de temps après, son épouse m’écrit : « Je me souviendrai toujours de votre regard qui redonnait à ce moment-là toute sa dignité ».

Avec moi, le poète a toujours raison… avec les mots, la peau et le regard.

« Il faut s’aimer de tort et de travers ». Julos Beaucarne

MF Bonicel


[1] https://www.cairn.info/revue-jusqu-a-la-mort-accompagner-la-vie-2013-1-page-69.htm.

[2] https://www.sfg-gestalt.com/sites/default/files/document/2018-06/R19.art5_.Bonicel.pdf.

[3] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

La mort sous Covid. Quand les morts fleurissent. Sophie de Heaulme, psychologue

J’ai l’intention depuis quelques temps d’écrire au sujet des morts, notamment depuis le Covid 19… Je suis en effet de ceux qui pensent qu’il faut parler, ritualiser, symboliser la mort dans une société. Que cela entraîne un mouvement de vie, par le partage collectif des émotions, de la finitude qui nous dépasse et nous fait nous dépasser, qui nous pousse à l’essentiel. Qui nous institue, nous rappelant que nous venons de, et que nous allons à. Même quand on est complètement agnostique, ce questionnement amène souvent une profondeur, celle de besoins ou d’éprouvés insoupçonnés, sur soi-même, son histoire, le sens de la vie.

  Animant des formations sur l’accompagnement de la fin de vie, sur le deuil, je suis souvent amenée à échanger avec des professionnels sur ces questions, quelles que soient leurs convictions.
Et aucune séance n’est jamais semblable, les discussions vont toujours aux fondements, brassant à chaque fois des singularités sensibles, avides de sens.
  J’ai aussi accompagné une équipe à s’interroger sur ses blocages à mener leurs projets. Et le travail a conclu sur le besoin majeur de parler de la mort, des morts, dans l’institution. Echanger, pleurer, se questionner sur les manières de dire, de faire, sur les rituels, les familles, les rapports entre les gens… Mais surtout, franchir le mur du déni. Etre vivants, enfin.

  C’est sur ce terrain où j’évoluais passionnée et convaincue, que je rentrais moi-même, personnellement et professionnellement, dans la crise sanitaire.

Je vivais le premier confinement comme un coup de poing. Enterrée vivante, je vibrais impuissante au tsunami qui saisissait mon pays, qui venait m’envahir et m’aliéner dans toutes les strates de mon être individuel, intime, relationnel. Le sens, pour le coup, était radicalement attaqué. Je plongeais alors, telle Philémon dans l’eau des lettres de l’Atlantique (Bande Dessinée de Fred), dans une dépression en lenteur, en regard peu à peu aveuglé, me retournant vers une écoute de l’intérieur. Cette plongée surréaliste accompagnant ma détresse individuelle et collective, m’a fait prendre de grandes décisions dans ma vie.

  Relativement protégée moi-même, ainsi que mes proches, j’avais mes collègues d’EHPAD au téléphone et les soutenais comme je pouvais. De longues heures à écouter les larmes, l’effroi, le désespoir. Les directives changeant tout le temps. Les arrêts maladie multiples, les changements d’équipe, avec de nouveaux collègues parfois inaptes à s’insérer dans un système fou, bain d’angoisse, venant ajouter leur touche personnelle avec une froideur qui ne pouvait être vécue que comme violente. Se protégeant sûrement, mais à quel prix ?
Les protocoles de décontamination, la chaleur et la douleur physique avec masques et blouses. La honte des sacs poubelle comme tenue professionnelle, mais surtout le sentiment d’abandon. Les résidents enfermés. Les familles choquées et désespérées qui veulent porter plainte. La détresse des directions. La perdition de chacun, en miroir.
Et les « sacs plastiques ». J’entendais presque le « zip! », sur le corps mort d’un ou une résidente, emballé le plus rapidement possible pour limiter la contamination.

  Et puis j’ai été touchée moi-même, par cette mort qui prenait tant de place. Une patiente que je suivais à domicile depuis plusieurs années, très désorientée par un syndrome de type Alzheimer. Une femme que j’avais profondément connue, accompagnée dans les tunnels de son passé, de ses traumatismes, réveillés par l’agnosie et le morcellement de la mémoire… Une femme qui m’avait tant appris, de par son courage et sa ténacité, la précision de ses observations aussi sur ses propres symptômes. Même si ce fut souvent la colère qui lui permit d’exprimer en premier lieu ses ressentis et sa plainte. Perdue d’un coup, du jour au lendemain, assise dans son escalier… sans aucune explication… Probablement aussi car les équipes sanitaires et policières avaient autre chose à faire, la crise envahissant rues et maisons. Un bouton sur lequel « on » a appuyé. Et puis plus rien.

  Peu de temps après, un autre de mes patients, avec lequel je travaillais aussi depuis des années, est mort du Covid à 93 ans. Après avoir cherché désespérément un hébergement temporaire en EHPAD, solution qui régulièrement lui faisait du bien ainsi qu’à son épouse au regard du syndrome temporo-frontal qu’il avait. Il trouva enfin, grâce à sa gestionnaire de cas complexe (quelle appellation !!! mais quelle professionnelle…). Pour y être contaminé en une semaine. Fragilité face à un environnement qu’il ne vivait pas très bien pour la première fois, ayant fait le lit d’un risque accru de tomber malade ? Nul ne sait. Mais les réaction furent intenses, face à ce vide d’explication raisonnable… J’eus sa femme au téléphone, du service de l’hôpital où avec une infinie douceur, l’équipe accompagnait la famille à dire un dernier au revoir, même s’il était dans le coma, en soins palliatifs… Tristesses partagées en ces temps où plus aucun repère n’existait.
  Je ne pus toutefois m’empêcher de sourire intérieurement, interpellant en pensée mon patient: « Vous devez être content quand même, depuis le temps que vous vouliez aller en soins palliatifs… Vous y êtes enfin… » Correcte moralement ou non, cette allusion amusée venait rendre sa juste place à ce monsieur tel que je l’avais connu, aux lisières de la moralité, comme un éternel enfant perdu dans le monde injuste et non reconnaissant des adultes. Depuis deux ans environs, il parlait souvent d’aller en soins palliatifs. Il rêvait en effet d’un lieu sécure, d’une « aire de repos » comme dit Donald Winnicott dans son livre « Jeu et Réalité » : un lieu où rien de ce qu’il ressentait ne serait contesté. Et où il serait pris en main. Enfin. Pour mourir peut-être dans la douceur, et passer la main, au contraire de ses frère et soeur qui tous deux s’étaient suicidés. Ce survivant y était enfin, au moment du passage, peut-être de la délivrance… Une nouvelle naissance ?

  J’en eus l’impression, là encore amusée (décidément la mort jouait avec moi), quand j’entendis mes élèves étudiants en psychologie discuter des cas cliniques que je leur avais soumis pour étude. Fidèle à mon habitude, je les faisais travailler sur des cas concrets que je rencontrais moi-même, afin de les ouvrir à une clinique vivante, inscrite dans un contexte social, contemporain, dont il ne suffit pas de maîtriser le diagnostic pour en saisir toutes les subtilités.
  Quelle surprise ai-je eue, entendant leurs questionnements parfois très aiguisés, de constater qu’ils parlaient de… ce monsieur, quitté il y avait si peu ? Je n’avais pas réalisé l’enjeu de soumettre sa situation en cas clinique. Ranimé par leurs sentiments parfois très librement exprimés devant sa problématique, il venait s’inviter dans mon espace à nouveau. Et par leurs mots modernes et directs, les étudiants en dessinaient à leur manière un nouveau profil, une nouvelle silhouette. J’eus véritablement le sentiment d’un mouvement de retour, ou d’éternité, mon patient revivant par la parole de jeunes gens. Cette parole questionnait ce qui n’avait pu être nommé, soulignant l’absurdité du déroulé de sa fin de vie et par là même, ouvrant d’autres possibles.

  Puis je fus touchée dans mon intimité par le décès d’une personne de ma famille. Elle contracta le Covid à l’hôpital où elle venait faire un bilan, et en deux jours nous perdîmes toute communication avec elle. Le coma de confort (elle faisait des crises d’épilepsie), le silence et l’immobilité, nos chants et nos massages, l’absence d’explication qui puisse consoler. Une dernière vidéo volée à la mort, les yeux qui parlent quand la bouche ne peut plus. Le calme et l’accompagnement de professionnels, dans l’au-delà de l’humain. Puis la lourdeur du corps, les cheveux qui blanchissent si rapidement, la fin. Le temps quand même de faire venir un prêtre, pour elle qui avait tellement la foi. Puis le cercueil (comment les gens peuvent-ils tenir là dedans???) Les mots étranglés dans l’église (comment dire l’essentiel ???) Le faire-part et les fleurs, nécessaire et patient travail avant même la possibilité du deuil. 
      J’emportai de l’enterrement une rose blanche. Je la mis machinalement dans un soliflore, au-dessous d’un dessin d’ange que j’avais récupéré de ses affaires. Quelques temps après, on m’offrit pour mon anniversaire une rose blanche, la même. Je la mis devant l’autre fenêtre du salon. Rose triste du deuil, peut-être même de la colère, rose heureuse de l’anniversaire. 
Logiquement, il aurait fallu que la rose de la mort fane enfin, de manière à ne plus laisser que la rose de la vie, triomphante. Mais à ma grande surprise, la rose du deuil fit un bouton, qui fleurit à son tour. Et je dus couper la grande pour faire la place à la petite. La vie naissait dans la mort, le cycle continuait, la mort me demandait de prendre soin de la vie.

 Je me dis alors :  « les morts fleurissent, ce n’est pas explicable autrement… « 

 Dernièrement j’entends parler d’un EHPAD où des professionnels se sont retrouvés à annoncer la mort prochaine de leur proche à des familles et à les accompagner par WhatsApp pour les derniers instants. Traumatisés par ces moments proprement impensables, sans pouvoir choisir, non formés à ce type de mission, rivés à une solitude écrasante à porter le poids d’une telle annonce et d’une telle « médiation », ils se sont retrouvés « balancés » dans une absurdité systémique. Déjà conduits à une polyvalence qui les sortait parfois complètement de leur fonction, débordés en permanence, au-delà de tout projet… Ils se retrouvaient comme dans l’envers du miroir de cette très jolie pratique du Whatsapp sur tablettes, proposée aux résidents pour échanger avec leurs proches pendant les confinements par un ensemble d’établissements. Mais ici point de sourires, de chaleur, pas de sentiment de rencontrer vraiment enfin les gens dans un rituel bienveillant venant casser les barrières des fonctions et créer de vraies passerelles pour « faire relation ». 

  De la manière dont cela a résonné dans mon écoute, j’ai ressenti un grand vide. Apprenant que certains collègues étaient encore, des mois après, en thérapie sans pouvoir se sortir du stress post-traumatique, avec démission etc… Je pensai alors à la réflexion de Pierre Fédida sur la dépression du deuil, dans son très beau livre « L’Absence ». Revendiquant une utilité au « travail de la mort », comme le nommait le regretté Jean-Baptiste Pontalis, il décrit, suite à Sigmund Freud avec « Deuil et Mélancolie », une réaction à la peur (ou la colère) de la perte : en faisant le vide. La psyché, se vêtant alors des atours de la dépression par le vide qu’elle campe, déliée d’un corps qui tente d’exprimer l’indicible, devient lieu inhabitable où rien ne peut repousser. Vide du vide, irreprésentable masqué par un ensemble d’images défensives plus ou moins brutales, le manque n’est plus fertile ici dans sa créativité potentielle, mais bien au contraire champ de ruines. Même avant la perte, ou la fin, elles sont anticipées. C’est la logique des comportements abandonniques, des rejets avant la rencontre, des fins évitées donc éternelles.

 Pierre Fédida nous décrit ici comment, même avant des étapes éventuelles du deuil, un « travail de la mort » peut être abordé par le rêve et par le conte aussi, lequel est son pendant symbolisé par la parole. Cueillant la mort à son propre jeu, acceptant son investiture magistrale et totalitaire, ces psychanalystes nous racontent comment les patients vivent la mort pour mieux s’en protéger, c’est à dire se protéger de la destruction ultime du psychisme.  Accompagnant ce vécu permanent de la mort, ils aident à la mettre en forme, à la relier par les associations libres, à l’enserrer peu à peu de sens, dans un patient bercement. Ceci est possible : « (…) dès lors que le vide – prototype dépressif d’un espace psychique – reçoit la capacité d’un espace de rêve et peut ainsi être pour la pensée un lieu propre à habiter ».

  Quand nous remettrons-nous à rêver ? A tisser dans nos vides dépressifs creusés par ces morts non parlées, imposées dans une négation de l’individu ?

  Je voulais écrire un texte sur les morts du Covid, et je n’y arrivais pas… Même avec la si belle image de la rose renaissante, il me semblait en dedans n’avoir rien à dire, ou plutôt rien qui ne puisse être entendu.

Comment se sentir entendu quand le personnel et le public sont à ce point confondus , l’individuel et le collectif, l’intime comme seul espace, comme envahissant tout?


  C’est d’une part le récit de ces accompagnements Whatsapp à la mort, ineptes de par leur manque de cadre et de soutien des professionnels, qui m’y a poussée tel un réveil. Parce que pour digérer, pour symboliser, il faut faire passer l’expérience vécue par la parole et l’échange. Il faut dire, non pour accuser ou cliver, mais pour poser ce vécu, les ressentis de chacun, refaire sens ensemble autour de la table. De vraies médiations culturelles et psychiques existent, de l’analyse des pratiques, des ateliers d’expression pour les professionnels. Il est grand temps que les institutions les sollicitent pour guérir les équipes, encadrants compris (et les résidents, les patients, les familles…), mais aussi pour se donner une chance de retrouver une créativité.

L’enjeu est de taille, car les lieux psychiques inhabités des traumatismes, créent de la dépression d’équipe. Ils font aussi le lit de multiples maltraitances, car le vide génère des zones de non-droit, et l’absurde se perpétue dans l’illogique, l’impression de ne jamais plus pouvoir être compris. Laissant prise à des comportements fondés sur la croyance qu’alors tout est permis, ou que de toutes manières « on » ne nous voit pas.

  J’ai aussi pu écrire car je suis intimement convaincue que le travail du rêve, et du conte, partagés par de nombreuses cultures, aide à tisser le sens, au-delà des apparences et du réel. Soutenant le vivant par son pouvoir de reconnaissance, puis de transformation.
  Je pose alors que cette rose, ou ce patient « rêvé » par mes étudiants, sont des habitants de rêve qui, s’ils ne comblent pas artificiellement ma peine, peuvent me lier à ceux qui ne peuvent encore parler. Dépassant de simples situations, ils voyagent par le texte et les mots, au-delà de l’histoire personnelle, à portée du rêve de chacun comme un filet disponible pour rendre les lieux vidés par la mort, à nouveau habitables.

Sophie de Heaulme, psychologue, psychothérapeute, formatrice

Le tableau vide, les rues bondées.

D’abord, il y a cette photo, prise par un des kinés des services de médecine gériatrique où je travaille une après-midi par semaine (je vous parle de ces services ici), le 10 mai 2021.

C’est le tableau des patients du service à haut risque viral (comprendre « service covid »), vide, parce que le service rouvre en bas risque viral (comprendre  » service pas covid »). Ce n’était plus arrivé depuis mars 2020, avec peut-être une pause en juillet et août. Les contaminations et les hospitalisations de patients covid+ baissent enfin suffisamment pour que notre grand CHU entame, pour la deuxième fois (il n’y a pas eu de réelle accalmie entre la deuxième et la troisième vague), sa réorganisation de décrue épidémique. On souffle un peu.

Ensuite, il y a les photos que je me suis retenue de prendre en fin d’après-midi, aujourd’hui, en traversant une partie du centre ville commerçant, festif et gastronomique de la grande agglomération où je vis. On y aurait vu une foule dense, des terrasses bondées, des files d’attentes, des dames et des messieurs joliment apprêtés, des ports de masque approximatifs et comme un petit air de Fête de la Musique en avance. D’abord un peu surprise, et pas très à l’aise dans le bruit ambiant, j’ai aimé les sourires, les retrouvailles et la détente qui se lisaient sur les visages et les corps… mais moins mon appréhension des semaines à venir. Je me suis sentie un peu seule, soucieuse parmi les insouciants.

J’ai pensé à ce petit outil que je n’hésite plus à aller emprunter à mes collègues quand l’essoufflement et les lèvres bleutées du patient que je viens de faire marcher, pédaler ou jouer au ballon ne me dit rien qui vaille. Habituellement réservé aux médecins, infirmières, et kinés, nous autres ergothérapeutes, enseignants en activité physique adaptés et maintenant moi, psychomotricienne, l’oxymètre de pouls est devenu notre étalon en SSR post-covid. Ajouter 5 mètres aux 10 mètres déjà difficilement parcourus par le patient ? Ajuster le débit d’oxygène pour s’asseoir au bord du lit et s’installer au fauteuil ? Observer un accès de dyspnée ou de fatigue soudaine ? Oxymètre de pouls. Regarder le chiffre osciller entre 88% et 92%. Petite victoire quand, enfin sevré en oxygène, il ou elle peut enfin se déplacer sur quelques mètres sans descendre en dessous de 90%, puis 95%…

J’ai pensé à ces patients à l’infection résolue, mais aux gestes déracinés, aux capacités défrichées. Tout à réapprendre. Parfois sans succès. Place nette à été faite et le chemin tracé vers la porte de la dépendance.

J’ai pensé à ces trois dames entrées récemment en SSR. Même histoire : chacune contaminée avec son époux, chacune veuve en quelques jours. Sans pouvoir lui dire au revoir en assistant à ses funérailles car trop faibles nous disent les constantes, les examens biochimiques, les douleurs et l’impossibilité de tenir assise assez longtemps au fauteuil, ou trop contagieuses, nous dit le test PCR. Une vie à réinventer.

J’ai pensé à ces patients aux parcours bouleversés. Ceux qui ont eu la malchance de tomber malade et d’avoir besoin de l’hôpital en période de circulation virale intense, et qui ont contracté un covid nosocomial. Entrez en forme et sans antécédent pour une banale opération de la prostate, tombez au mauvais endroit, au mauvais moment, allez directement en CSG haut risque viral sans passer par la case « soins intensifs », tirez les cartes « atteinte pulmonaire à 80% », « complications de décubitus » et stationnez en case « rééducation » pour quelques mois. Ou mourrez, pourquoi pas.
Ou les autres, équilibristes dans leur vie bien régulée, qui avec les restrictions d’activité et limitations relationnelles imposées par les confinements et autres mesures drastiques, se sont vus dégringoler ou diagnostiqués trop tard d’une petite baleine sous gravillon.

Enfin, j’ai pensé à mes collègues. À ceux qui ont chopé le covid il y a encore trois semaines et ont morflé. À ceux qui sont fatigués. À ceux qui ne sont pas là, à ceux qui sont là. À ceux qui arrivent et prennent le train en marche, à ceux qui vont partir ailleurs. Aux futurs qui se forment dans des conditions difficiles.
Nombreux.
J’ai pensé à cet autre service hautement spécialisé mais tellement nécessaire où il manque aussi des noms dans le tableau… car depuis plusieurs mois, il ne parvient à ouvrir que 6 ou 7 lits sur 13, au gré des clusters, du sous-effectif infirmier et des besoins des autres services.

Le grand tableau s’est vite rempli. De patients non-covid. Parmi eux, j’en ai vu quatre hier : deux dames perdues et agitées, une autre qui a chuté, et une dernière dont la vue a brutalement baissé sans qu’on sache encore bien pourquoi. Ces patients ont besoin d’un hôpital sur lequel la pression de l’épidémie ne s’exerce plus. Un hôpital qui respire. Alors continuons à être prudents, gardons les bonnes habitudes acquises et pratiquées durant cette longue année maintenant plus qu’écoulée, et souhaitons que cette joyeuse embolie d’artère commerçante que j’ai traversée ce soir pour rentrer chez moi ne soit que le premier signe d’une véritable et durable embellie…

Déjà publié sur le blog » Les vieilles branches »: https://chezlesvieillesbranches.wordpress.com/2021/05/19/le-tableau-vide-les-rues-bondees/

De la présence d’absence à la présence d’être-avec : du bon usage du manque et de la perte. MF Bonicel

Écouter la vie couler à côté de soi comme

Un fleuve dans lequel on ne se baigne plus.

Marcher sans jambes vers la mort.

[…] Se réchauffer à si peu de sons. » Michèle Finck

Au-delà des décès ou des handicaps très invalidants liés au coronavirus qui est devenu le compagnon incontournable de notre quotidien, une amie artiste attirait mon attention sur les affligeantes pertes du goût ou de l’odorat qui touchent bien des contaminés.

Comment entendre cette épreuve particulière, parfois provisoire, parfois durable, qui nous fait perdre la saveur des choses, mais que le temps ou une rééducation peuvent aider à restaurer ?

Si l’on fait de cette altération, provisoire ou définitive, une métaphore de nos pertes qui jalonnent toute vie humaine, celle de notre jeunesse ou de nos proches, de nos activités ou de nos illusions, de nos repères ou de notre horizon alors, pouvons-nous oser dire comme le suggère Apollinaire avec l’insolence des poètes :

« Perdre,

mais perdre vraiment

pour laisser place à la trouvaille » ?

Mais quelle trouvaille ? Y a-t-il une rééducation pour le cœur ou pour l’âme ? Un kaléidoscope de vies ordinaires ou extraordinaires nous interroge sur ce que nous faisons de l’épreuve des limites dans nos vies tragiques ou simplement altérées par l’irruption ponctuelle ou chronique du manque, de la perte, de l’absence, ou des blessures de la vie.

S’appuyant sur des concepts fondamentaux de la psychanalyse, Jean-Richard Freymann, dans un ouvrage très savant, L’éloge de la perte[1], nous montre comment, aussi bien dans le cadre de la cure individuelle que dans l’espace social, le sujet ne peut se développer qu’en acceptant les pertes d’objets successifs réels et symboliques. Que faisons-nous de ce que nous perdons ?

L’extravagant et talentueux musicien Hélios Azoulay, en faisant revivre récemment les œuvres de musiciens qui ont réussi à créer dans l’univers concentrationnaire, évoquait ainsi la manière dont ils ont transformé la perte et le manque en une création qui les dépasse.

Abandonné très jeune par sa mère, le philosophe Martin Buber a fait de l’empreinte de ce vide, une « présence d’absence » féconde qui va nourrir sa pensée autour de la relation, entre le Je et le Tu, comme si le passage obligé de la perte ouvrait d’autres possibles : « La vraie vie est rencontre ». Tandis que l’absence du père d’Hisham Matar, disparu dans les geôles de Kadhafi, fait dire à un journaliste du Monde des Livres, à propos de sa créativité littéraire : « Absence du père, présence de l’art ».

Le philosophe Charles Pépin, en alchimiste de la rencontre, fait de celle-ci une grâce, au travers d’une apologie créatrice et salvatrice dans un scintillement de références qui bruissent de ces blessures du manque, devenues fécondes[2].

Si le coronavirus agresse nos sens, il ne doit pas en effet altérer notre « goût de l’autre » qu’Elena Lasida, cette économiste humaniste uruguayenne, nous invitait à valoriser bien avant la pandémie, comme antidote au manque[3], et comme prolongement de la sobriété heureuse dont Pierre Rabhi se fait le chantre inoxydable.

Ce « goût de l’autre » prend ses racines dans cette « odeur des premiers temps » si chère au poète Milosz, et dans les premiers regards portés sur nous.

Parmi les grands écrivains de la créolité, qui ont fait de ces empreintes  précoces mais aussi de leur déracinement, un creuset pour penser un « peuple humain », Patrick Chamoiseau l’illustre dans son dernier ouvrage La matière de l’absence[4].

C’est ainsi que, dans le somptueux chapitre introductif « Impact », il évoque un dialogue avec sa sœur aînée surnommée « la Baronne » et questionne : « Ceux qui vivent longtemps se nourrissent de l’absence […] que chantent ces béances sans adresse qui ne s’ouvrent que vers nous, en nous-même et pour nous ? Et que diffusent-elles au plus sensible de nous ? »

Dans une conférence accompagnant une projection du film documentaire de Patrice Chagnard, commentant le tableau de Rembrandt « La blessure de Jacob », le critique d’art Paul Baudiquey nous citait son ami peintre et vitrailliste Jean Bazaine avec lequel il dialoguait, et qui affirmait, à propos du vitrail comme de sa peinture : « Ce qui n’ajoute rien retire »[5].

Cet éloge du vide peut-il faire écho dans nos vies comme dans celle de Jean Bazaine, cet incroyant capable de faire jaillir une spiritualité au cœur du bidonville de Noisy-le-Grand ? En offrant les cartons de ses vitraux pour une chapelle construite par et pour les plus démunis – et que j’ai pu visiter avec les responsables d’ATD Quart-monde, le Père Joseph Wrezinski et Geneviève de Gaulle-Anthonioz –, il contribuait à faire battre le cœur et l’âme de ces hommes et femmes dans l’aridité et le dénuement de leur lieu de vie.

Dans ma formation et ma pratique de thérapeute et de formatrice humaniste, j’ai été nourrie par cette notion de « vide créateur » chère aux mystiques rhénans, par le « vide fertile » du poète Mallarmé, celui de « vide médian » des philosophies orientales, poétisé par François Cheng. « Vides » dont les fondateurs de la Gestalt-thérapie et leurs successeurs ont su faire des leviers pour qu’ils deviennent des entre-deux créatifs dans la relation à l’autre, à soi-même, au monde[6].

Pour passer de cette « présence d’absence » que nos vies amputées nous conduisent à éprouver, à « une présence d’être-avec » qui ouvre sur la rencontre et sur une vie amplifiée, il nous appartient individuellement et collectivement de transformer les débris en semences comme j’ai pu l’évoquer à propos de grands génocides, dont le génocide arménien dont la mémoire est réactivée dans l’actualité tragique des temps présents[7].

Avec le poète, essayiste et thérapeute Armen Tarpinian, nous avions rendez-vous le premier jour de l’automne 2012, chez l’un de ses magnifiques complices, l’écrivain Henry Bauchau. Mais ce dernier, à 99 ans, a rejoint le chemin des étoiles deux jours avant notre rencontre, nous laissant orphelins, mais dépositaires d’un message qui nous confirme que même défunt, le poète a toujours raison :

C’est par la blessure qu’on guérit,

C’est par la blessure qu’on devient guérisseur.

Henry Bauchau


[1] Freymann (Jean-Richard), L’éloge de la perte : Perte d’objets, formation du sujet, Éd. Érès, 2015.

[2] Pépin (Charles), La rencontre, une philosophie, Éd. Allary, 2021.

[3] Lasida (Elena), Éloge du manque in Cinq Éloges de l’Épreuve, Albin Michel, 2014.

[4] Chamoiseau (Patrick), La matière de l’absence, Seuil, 2018.

[5] https://vodeus.tv/video/la-blessure-de-jacob-rembrandt-53

5 https://www.cairn.info/revue-gestalt-2004-1-page-188.htm%5B6%5D M.-F. Bonicel

[7] Bonicel (M.-F.), « Génocides : transmissions et identités. L’art de la paix » in Revue de psychologie de la motivation, n° 28, Paris, p.138-151 (2e semestre 1999).

Le désir et l’altérité, antidotes de la mort. Danielle Rapoport

« Est-ce ainsi que les hommes vivent… »

Cette question de la belle chanson d’Aragon m’a toujours émue, par sa nostalgie qui éveille ce qui aurait pu être et se faire et ce qui reste encore à faire pour être un « Mensch ». Mais c’est la question du « pourquoi » les hommes vivent qui me hante, ce mystère des hommes qui savent leur vie si fragile, si vulnérable, qui savent leur mort si proche, comment font-ils pour vivre, pour aller à leurs tâches quotidiennes, pour se lever le matin et croire que c’est une vie ça, et continuer, et reprendre leurs tâches et toujours recommencer…

Quel est ce désir qui les pousse à aller vers qui, vers quoi, le savent-ils vraiment ?

Quand je prends le métro le matin je me demande toujours pour quoi ils se sont mis debout ce matin là, et hier et demain, quelle est cette vie qui sourd, quel est ce mystère ? Ils ne sont pas forcément joyeux ou bavards ces voyageurs du matin encore collés à la nuit. Solitaires et reliés, aux enfants qu’ils ont quittés, à la journée qui s’annonce peut-être sans surprise. Comment tous les matins, trouver le « sens », chacun le sien, pour donner à ces jours une raison d’être ? Les habitudes, le besoin de manger tout simplement, une amourette, les petits bonheurs glanés par-ci, par- là, la sensation de vivre vraiment qui traverse soudain…

Mais n’y a-t-il pas dans le désir de l’humain plus d’exigence, de tension, tant est grande l’angoisse de sa disparition et quand le désir soudain s’éteint, létal, sera-t-il perdu à jamais, comment le faire ressurgir ?

Et pourtant le désir vient de ce lieu absent, de cette absence fichée dans l’âme et le corps, dans ce manque et le souvenir d’une totalité jamais plus atteinte, l’enfant repu se met à pleurer sans savoir pourquoi. Larmes pour un futur.

Mystère du désir par ce qu’il appelle de l’autre, dans la structure même de son inachèvement, double arrimage à la pulsion biologique et à l’au-delà de soi, traversée de la conscience d’être fini dans l’infinitude.

Être désirant n’est pas une question de volonté, la seule volonté n’y suffit pas, ni les toutes sollicitations du monde. La posture désirante échappe à (ce) qui voudrait la retenir et pose en même temps le sujet – son corps, son âme, son cœur – comme origine doublée d’une force directionnelle adoubée de l’autre.

Car sans l’autre la force s’abîme en son retournement.

Que le désir est beau dans cette pure exigence, et douloureuse sa fragilité. Quelle mobilisation de l’être de désir, qui pour dépasser la pulsion du besoin recourt à la conscience de la mort, à la brèche de l’autre en soi qui refuse obstinément de s’abîmer dans le même ou dans une réponse clouée à la certitude.

Miracle et douleur pour l’humain de la question toujours renouvelée, qu’arrête à peine l’illusion ou la projection réparatrice d’un idéal. Pourquoi, pour quoi et pour qui vivre, peut-on laisser « faire tout seul », les plantes poussent-elles par désir ?

J’aime le mot même de « désir », qui réfère à cette pulsion fondamentale de vie adoubée de la conscience d’être et de mourir pour que ça continue sans savoir pourquoi. Le désir, cette constellation de l’absence.

Contrairement au besoin, le désir est réflexif malgré l’usage qui en est fait quand sa marchandisation réclame réponse et satisfaction immédiate. Les vendeurs de rêves le savent bien qui en exaltent l’illimité en le sollicitant sans cesse, oubliant que de vouloir trop combler le désir se tue à sa source. La mécanique de la sur-sollicitation est délétère car elle consume le désir dans la réduction de sa quête et l’illusion de réponses adéquates. Qui ne désire pas rester jeune, séduire, rencontrer l’homme ou la femme « de sa vie » et ne jamais mourir ? Le monde marchand n’en peut plus de nous faire croire à cette nourriture narcissique où le visage se reflète dans le mythe revisité d’un temps réversible et l’illusion de sa réparation. Cela s’appelle aussi la mort. Réponses faussées quand s’élude la question.

La sonorité du mot « désir » m’enchante… Mot tendre, acidulé, pluriel, aiguisé à l’autre, ouvert en son infini par sa syllabe finale qui n’en finit pas d’étreindre l’absence. Mot précieux et fragile, ouvert à tous les vents, capté par l’immense brouhaha des vivants.

Mais peut-il y avoir de désir sans la conscience affûtée de la mort ? Y aurait-il une mort « vivante », constituante du désir qu’elle mobiliserait par la conscience de la finitude ?

Angoisse de ne plus désirer. Je parle ici de l’empêchement d’être acéré à soi-même, âmes et corps perdus dans ce temps du banal, des jours répétés, des ventres et des nuits stériles. Pourtant, ces personnes que je croise dans le métro, dans la rue, se tendent bien vers quelque chose, vers quelqu’un ? Mais que révèle alors le voile des pupilles ténues, le toucher fugace de la vacuité ? Comment en vouloir à ceux qui racontent dans leurs silences et l’évitement d’un sourire jeté au hasard de leur visage, le silence des pas qui s’arrêtent, une route jamais traversée, les gestes répétés comme s’il fallait s’éteindre encore plus… Comment les rencontrer tous ceux qui vivent là comme des arbres fatigués, faut-il courir vers les flammes endormies, sentir les odeurs tièdes des corps, fuir les bouches resserrées sur les mots qu’on n’a pas osé dire à un autre possible, les mains nervurées d’une lente érosion, à l’instant même de ce trajet matinal où, debout et ballotté, cet homme pâlit à l’approche de la station où il doit descendre, à qui je n’ai pu ni sourire ni parler.

L’angoisse de ne plus désirer. Mais que sait-on de ce désir qui dépasse dans sa fulgurante nécessité les discours et imaginaires qu’on voudrait déposer sur son socle. Non, le désir ne se laisse pas vaincre par l’idée qu’on s’en fait, il avance de ses pas de loup, chaloupé d’inconscient et le corps en portage. Il croise le fer avec l’envie et s’en distingue, il se joue des malveillances qui tentent de l’étreindre et de le circonscrire, le désir est feu et lame, il perce dans les larmes les joies futures, il ouvre de ses sabres les maquis impénétrables, il se fiche de la mort car il en est la source même.

 Quel mal tombe au soir de sa vie quand la faim n’est plus là, et que couché au pied du lit je regarde la couverture lâchée en des plis défaits, qu’est-ce que ça peut bien faire de s’y coucher au pied puisque je n’ai plus de force, qui viendra me conter l’histoire de cette petite souris qui rendit invisible la fillette qui lui sauva la vie ? J’aimerais tant retrouver le fil de cette histoire, bien au chaud dans la poche de mon père, ô désir perdu, ô père absent, ta main qui prenait la mienne ne l’a pas conduite sur des chemins de joie, je suis à tes pieds ô mort si proche, pourquoi les chemins sont-ils parfois si sombres, et quand ils croisent d’autres chemins, pourquoi éviter celui qui porte la lumière, quelle tâche impossible, quelle fatigue de soi à s’abîmer encore et encore, les pères devraient porter dans leurs mains l’enfant des espoirs.

Le sourire pour traverser la nuit ou retrouver la source de l’enfance ? Marie-Françoise Bonicel

Ma parole ! pensa Alice, j’ai souvent vu un chat sans un sourire, mais jamais un sourire sans chat !… C’est la chose la plus curieuse que j’aie jamais vue de ma vie.

Alice au pays des merveilles. Lewis Caroll

Le sourire n’a pas échappé à David Le Breton, cet infatigable explorateur de l’anthropologie du corps. S’il semble être une propriété de notre espèce, certaines mimiques de bonobos – et pour d’autres chercheurs, celles des chiens et des ours – laissent à penser une connivence d’humanité. Mais le sous-titre de son livre à venir est sans ambages : il reste une énigme[1]. Si dans le développement de l’enfant, le « sourire » du bébé est de l’ordre du réflexe en attendant de devenir intentionnel et relationnel, il semblerait être dans le domaine de la reproduction, le signal de confiance adopté par nos lointains ancêtres, selon les travaux d’une équipe de chercheurs de Milan. Le sourire serait-il un vestige d’une pratique préhistorique de la drague ou l’ébauche d’un code social de bienveillance ?

Malgré, ou peut-être, à cause de l’atmosphère morose dans laquelle nous évoluons, le thème suscite articles néo-New Age ou livres savants, et un musée du Sourire n’hésite pas à proposer un voyage sur ce thème dans l’art contemporain. À Marseille, les contraintes sanitaires ont fait annuler une opérette Le Pays du sourire (Japon) qui, depuis 1929, remplit des salles et visait à réjouir un public en appétence de dépaysement.

Les publicitaires ne sont pas en reste. Colgate et Signal ont ainsi produit des vidéos bien accordées à la réalité du moment, pour valoriser le sourire mis en valeur par les vertus du dentifrice éponyme. Nous sommes loin du modeste « Souriez Gibbs à la chlorophylle » de 1956.

Mon fils aîné, préoccupé par mon questionnement et commerçant avisé, suggère pragmatiquement un proverbe écossais : « Si tu ne peux pas sourire, n’ouvre pas boutique ». Sage préconisation en ces temps où les rideaux se lèvent ou s’abaissent selon la date ou le lieu et les directives de confinement…

Mais on pourrait aussi inverser l’adage : « Si tu ne peux ouvrir boutique, peux-tu encore sourire ? »

Souriez, même si vous n’êtes pas filmés !

L’emblématique sculpture « L’ange au sourire » de la cathédrale de Reims, chef-d’œuvre de l’art gothique du 13e siècle, pétille dans l’imaginaire des touristes autant que le Champagne, sa terre d’éclosion. Cette tête souriante, décapitée pendant la Grande Guerre, brisée en une vingtaine de morceaux, est présentée parfois comme le symbole d’une ville martyre. Sa restauration, achevée à la fin des années 1920, devint alors comme le symbole de la réconciliation, donnant à ce sourire un second destin.

Robert Antelme, écrivain et poète, résistant, passé par Buchenwald et Dachau, compagnon de route de Marguerite Duras, a posé un étonnant regard sur cet autre rescapé[2]. L’auteur le perçoit très éloigné du sourire de Bouddha auquel il associe une image d’autorité, et, étonnamment inspiré par cet ange souriant, le décrit ainsi : « […] ne possédant rien, ne pouvant rien, il est obligé d’être là toujours. Et s’il arrive que l’on dise : “la seule transcendance c’est la relation entre les êtres”, dans le bonheur et dans les larmes, c’est lui que l’on voit ». Au cœur de chaque homme aussi sans nul doute.

Que serait la Joconde sans son sourire ? Dans l’histoire de l’art, ce serait seulement à la Renaissance que le sourire, en modeste expression, serait apparu dans les œuvres peintes. Serions-nous au seuil d’une Renaissance rimant avec Espérance ?

L’art du non finito de Michel Ange, ou les volontaires esquisses de Shelomo Selinger invitent à deviner le plus essentiel derrière l’ébauche : « Je suggère les parties du corps, des visages que le spectateur va mentalement compléter. Dans un petit espace, je peux mettre ainsi beaucoup de choses ».

Sourire malgré le masque qui limite, tronque ou censure ?

Pouvons-nous vraiment sourire derrière le masque ? Je repère dans cette situation inhibante, trois grandes catégories d’humains : ceux qui ne sourient jamais ou rarement, avec ou sans masque, « tristes comme un jour sans pain », disait ma grand-mère ; ceux qui souriaient avant la guerre COVID-19 et sont désormais accablés par le combat et l’avenir obscur ; et ceux dont le sourire inoxydable déborde le masque, gagne les rides d’expression des yeux, illumine le regard, fait chanter la voix et pour les plus habiles, fait vibrer les oreilles.

Henri, que sa trajectoire professionnelle a conduit à accompagner des êtres cabossés par la vie et à les remettre debout, souffre, lui, de ne pas « s’entendre sourire dans le regard de l’autre ». Une belle image, et questionne :

« En plus d’habiller notre visage, le sourire serait-il le messager de notre humanité ? De notre émotion en regard de celle de l’autre ? Un visage masqué d’un « sans sourire », que dit-il de notre retrait, de notre intention, de notre solitude ? De notre envie de sourire à l’autre, de l’accueillir »…

Si « Le sourire est une sorte de vaccin contre l’instant de mal-être », selon l’écrivain Marc Levy, il complète harmonieusement les doses anti-COVID-19 préconisées par nos « directeurs de conscience sanitaire » et nos politiques avisés, et ne s’accompagne d’aucun effet secondaire nocif pour nos santés.

Laissons-nous aller à l’invitation du poète toujours sourcier et visionnaire…

Le sourire d’une enfance retrouvée – et désormais sans voile – lève son soleil comme à travers une forêt de larmes. Paul Baudiquey

Marie Francoise Bonicel, docteur en psychologie clinique-sociale, thérapeute


[1] David Le Breton, Sourire, une anthropologie d’une énigme. Sortie annoncée aux éd. Métailié, début 2021.

[2] Robert Antelme. L’ange au sourire, https://www.cairn.info/revue-lignes0-1994-1-page-123.htm

Pour aller plus loin

https://www.museedusourire.com/

Résonance. Mélanie Thirion

Quelques jours avant Noël, je monte en service de long séjour pour la séance hebdomadaire d’une résidente que je vois depuis quelques semaines. Indication : anxiété et douleurs dorsales.

À chaque début de séance, elle ressasse, toute énervée, ce qui l’angoisse et la contrarie. Je l’écoute, puis lui propose de passer à la pratique. Celle qui lui fait envie. Parfois c’est la reprise d’un auto-massage que je lui ai appris pour se dérouiller le matin, parfois nous travaillons l’équilibre et l’adresse gestuelle, parfois c’est un temps de relaxation à l’aide du toucher pour diminuer la douleur et favoriser un tonus moins élevé dans le mouvement ainsi que des gestes plus doux, ou quelques exercices de respiration guidés par des métaphores qui l’aident à diriger son attention sur ses ressentis plutôt que ses pensées…

Ce jour-là, elle me raconte son immense et actuelle peur : le repas de Noël avec son époux. Elle espère qu’il n’y aura pas de poisson parce qu’elle n’aime pas ça. Elle veut bien manger, c’est Noël, mais c’est tellement compliqué ! Et tout ce qu’elle ne digère pas : le chocolat, les mets trop lourds… au pire elle laissera ce qu’elle ne mangera pas à son mari. Mais vraiment, il ne faut pas qu’il y ait de poisson… il faut qu’elle dise à son mari de demander le menu. Et qu’est-ce qu’elle a mal au dos, elle a essayé de raccrocher la guirlande à son horloge et elle n’a pas réussi, elle s’est étirée puis a eu peur de tomber, il faudra qu’elle demande ça à quelqu’un. Oh, elle prendrait bien un tout petit bout de bûche au chocolat (elle me montre la dernière phalange de son petit doigt) comme ça… Je l’écoute distraitement. Je réponds, perdue dans mon observation de son corps dur, minéral, sec et craquant comme un parchemin agité et griffé de mots pressés, que je m’occuperai de sa guirlande.

Je coupe court à la discussion, lui proposant un temps de relaxation, qu’elle accepte.

Une demi-heure plus tard, elle allongée sur son lit, plus calme, et moi accroupie à côté, nous discutons. Je reprends avec elle ses angoisses de repas de fête. Je m’entends la questionner, choisir les phrases pour répondre à ses inquiétudes. Et puis, lui dire « Je crois que les fêtes sont surtout une occasion de passer un bon moment à table, en partageant des mets un peu exceptionnels avec ceux qu’on aime. Peut-être que manger ce qui vous fait envie et laisser ce qui ne vous fait pas envie ou vous fera mal est une bonne solution…
– Mais ça me gêne de ne pas manger tout un bon repas préparé et choisi par d’autres…
– Je pense que les autres qui vous aiment préfèrent que vous ayez du plaisir à goûter, picorer, dévorer, laisser… peu importe, plutôt que vous soyez mal à l’aise et que cela gâche le moment et le repas. Vous me raconterez comme ça s’est passé ? »

Je m’entends lui parler, et j’ai l’impression de me parler à moi-même. Je quitte la séance les doigts croisés dans les poches de ma blouse. Pour elle autant que pour moi.

Une semaine plus tard, je reviens la voir. Elle s’affaire à ranger sa chambre. Elle a entendu qu’une autre chambre, plus confortable, s’est libérée dans un autre service. Elle a briqué le câble de son chargeur de téléphone car elle ne voudrait pas déménager avec des affaires sales. Et elle se sent déjà en retard pour le spectacle prévu dans une heure, juste en bas.

« – Alors, ce repas ?
– Très bien ! Il n’y avait pas de poisson et j’ai goûté la bûche, très bonne, et (…) »

Je me permets de l’interrompre un peu plus rapidement, et lui propose une nouvelle séance à base de toucher et de relaxation. Avec de la musique si elle veut. « Oui, si vous avez quelque chose de doux… »

Je réfléchis. Elle et moi nous ressemblons beaucoup, et sur bien des aspects, installée en face d’elle, je pourrais imaginer voir mon reflet avec une grosse soixantaine d’années de plus. Je décide d’utiliser ce « contre-transfert » et de lui proposer d’écouter le morceau qui m’a toujours beaucoup apaisée, « Alone in Kyoto », de Air, que je n’ai jamais encore utilisé en séance.

Ecouter « Alone in Kyoto »

Je l’aide à s’installer confortablement sur le côté, et démarre en enveloppant d’une main son occiput, en pressant bien à plat son sacrum de l’autre. Elle parle, parle, parle… puis petit à petit, se tait. Sa respiration commence à s’amplifier. Je l’accompagne sur tout l’arrière de sa cage thoracique. Je continue, guidée par ses réactions et ce que je sens sous mes mains, insistant un peu près de la zone dorsale où elle ne cesse d’avoir mal. Je crois le connaître un peu, ce dos. Un dos aux vertèbres saillantes, un peu tordu, tassé. Une tige fatiguée par les années, un tronc d’arbre auquel il a été refusé beaucoup de bonne terre…

Un peu plus tard, je la réveille de son presque sommeil. Nous avons terminé. Je lui conseille de prendre le temps de retrouver un tonus un peu plus haut, juste ce qu’il faut pour bouger, pas plus. La douceur est trouvée, restons dedans.

Je coupe mon enceinte Bluetooth tandis qu’elle se rassoit. Ses mouvements sont lents, précis, économes en énergie. Elle regarde l’horloge en même temps que moi.
Je remarque : « Il est 14h30… je file à ma réunion. »
Elle répond : « D’accord. Merci, bonne journée ! Moi, j’ai le temps. »

Mélanie Thirion

Psychomotricienne, blogueuse: https://chezlesvieillesbranches.wordpress.com/

Billet repris du 30/1/2021

Quand la voix se fait parole : art de la rencontre ou lien qui libère ? Marie- Françoise Bonicel

« Chagall, ce voyant, dessine la voix qui parle.

En vérité, Chagall m’a mis de la lumière dans l’oreille. » Bachelard

Selon les travaux du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, seules les basses fréquences sont perceptibles par le fœtus, le font vibrer, et restent en mémoire de fond.

Et nous, qu’est-ce qui nous fait vibrer dans la voix de l’autre ? En temps de paix ? Et a fortiori, en temps de guerre Covid-19 qui assourdit les sons derrière les masques, amplifie les temps passés en amitié au téléphone, en affection familiale, en soutien pour les isolés, les souffrants ou les soignants ?

La voix, un lien[1] qui libère de la solitude et de l’angoisse

La voix n’assure pas seulement une mise en relation, mais va jusqu’à créer un lien avec l’autre malgré l’éphémère de la parole ou de l’écoute. Et l’anthropologie de la voix, à laquelle nous introduit le sociologue David le Breton[2], nous immerge dans une galaxie de sons, d’accents, de variations culturelles de son utilisation dans le temps et dans l’espace.

Un ami, victime d’un AVC et qui récupère progressivement la tessiture de sa voix, me disait la souffrance de cette privation provisoire de son élocution, puis la joie de retrouver ce lien vocal pour dire le « cœur du soi » ou les simples choses de la vie. Mais si les mots qu’elle porte sont signifiants, la voix, par le ton, l’intensité, le rythme, les silences, est déjà un souffle qui rejoint l’autre et le libère de la solitude et de l’angoisse.

Pour ceux qui accompagnent des personnes dans les métiers du soin ou de l’éducation, dans la sphère privée ou celle de la solidarité, nous savons combien la voix sauve, s’insinue parfois dans les comas, tente de se jouer des masques et des barrières pour rejoindre l’intime et créer la complicité des profondeurs. « La voix transporte les mots », nous dit Sophie Gava[3], dont le métier est notamment de recueillir des récits de vie. Comment entendre sa vibration derrière les masques qui la maquillent et en étouffent l’intensité et les nuances ?

La voix, un souffle de présence et une tapisserie vivante

Comme elle peut adoucir les soins à la personne dépendante, ou infantiliser le patient, ainsi que l’humoriste Zouc a su si bien le parodier, la voix est un pont ou un passage et peut soutenir ou renvoyer l’autre à la solitude de sa souffrance.

Être-là dans une présence pleine : « Tu n’es pas seul (e) ». Les écoutants de S.O.S Amitié, ou d’autres structures d’écoute solidaire, en savent la richesse, malgré les limites de cet anonymat. Des voix croisées, transformées en tapisserie d’humanité et qui donnent aux « sans voix » assignés à résidence ou aux errants, à ceux qui sont en fin de vie ou dans une escale de santé, une espérance « à contre-nuit ».

Le peintre Gustave Moreau a peint deux tableaux nommés « Les voix » et un troisième, « Voix du soir », où les anges messagers ont leur place.

Ni ange, ni bête, ni habitée par des voix célestes qui me feraient miroiter la béatification, ni par des délires hallucinatoires qui me conduiraient dans un lieu de soin, j’ai pourtant sur mon épaule bien des voix qui m’accompagnent dans mes doutes et mes décisions, allègent mes peines ou éveillent des souvenirs : parents, amis ou maîtres, penseurs ou poètes, voix minuscules ou majuscules qui disent la trace et suggèrent des chemins pour inventer l’après, « Là où le cœur attend », comme le suggère Frédéric Boyer, où tout peut recommencer. Même si, avec les années qui passent, nos oreilles perdent de leur acuité, les voix sur nos épaules ou nos voix intérieures gardent toutes leurs sonorités.

La voix, une lampe pour adoucir l’obscurité du présent et éclairer l’avenir[4]

En exergue de son ouvrage, Nulle autre lampe que la voix, Gilles Baudry convoque Boris Pasternak pour nous suggérer une feuille de route lumineuse : « La seule chose qui soit en notre pouvoir est de ne pas altérer la voix de la vie qui résonne en nous. »[5]

Une manière d’exprimer de la gratitude envers ce cadeau de l’existence  qui contribue à assurer notre métier d’Homme auprès de nos compagnons de route.

La voix contagieuse, titre l’écrivain Cassingena-Trévedy, moine et marin, marcheur et poète. Laissons-nous tenter par cette généreuse contagion, antidote à cette autre qui rôde.

Et puisque la voix des poètes est intemporelle, il faut la croire, elle dit la vie à re-venir :

La Voix

Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?

Elle dit « La peine sera de courte durée »

Elle dit « La belle saison est proche. »

Robert Desnos, in Contrée 1939-1942


[1] Giordano Bruno, cet homme de la Renaissance, trop visionnaire pour ne pas finir au bûcher, a audacieusement écrit cet ouvrage avant-gardiste, Des Liens, une vision systémique avant l’heure que valide Edgar Morin.

[2] David le Breton, Éclats de voix, éd. Métailié, 2011.

[3]  Sophie Gava.    http://www.optimisez-vos-ecrits.com

[4] On lira avec bonheur l’ouvrage de Poésie Nulle autre lampe que la voix, de Gilles Baudry, Éd. Rougerie, 2006.

[5] Boris Pasternak, « La Voix de la vie », in Poésie 94, no 54, Éd. La route des Indes, 1994.

Sida ? No niet ! José -Marie Polard

Nombre de commentateurs ont déjà fait le lien entre la pandémie actuelle du covid et celle du sida, apparue il y a 40 ans. Chacune des deux, chargées de lourdes menaces, ont durablement impactées nos vies et nos modes de relation aux autres. Avec pour conséquence les mêmes questionnements, les mêmes oscillations existentielles entre choix de la liberté et nécessité de protection (de soi-même et des autres), chacune mordant sur l’autre. Mais avec également une mise à distance méfiante de l’autre, comme une actualisation contemporaine de la phrase célèbre de Sartre, « l’enfer c’est l’autre ».

Puisqu’il est établi maintenant que le covid non seulement tue mais aussi impactera de manière durable et chronique un sujet atteint dans ses formes les plus virulentes, il nous semble intéressant de prêter attention à un processus existentiel, singulier d’une part, sociétal d’autre part, éprouvé par cette génération Sida au cours des années 80 et 90.

Faire le deuil de sa vie, faire le deuil de son deuil

A cette époque, la séropositivité équivalait à une espérance de vie quasi nulle et seule la mort se proposait comme un destin inéluctable à courte vue, puisque n’existaient ni vaccin, ni traitement. Un dossier récent proposé par France info resitue bien les enjeux de l’époque. « Vivre, et même vieillir avec le VIH ? L’idée était insensée en 1986, quand certains découvrent leur séropositivité. « J’étais homosexuel, et j’étais usager de substances par intraveineuse. Je n’ai pas cherché la cause. Ce qui était important, c’est que j’étais porteur du virus, et qu’il ne fallait pas le propager. » A l’âge où tout se construit, plus question de se projeter, ni au travail, ni en amour. Cliniquement, on constatait fréquemment une sorte de mélancolisation de ces existences, à l’ombre mortifère d’un futur disparu.

Il s’est agi alors pour nombre d’entre eux de faire définitivement le deuil de leur vie, puis lorsqu’une improbable trithérapie fût trouvée et proposée, de faire le deuil de cette mort programmée. Et produire cet immense effort nécessaire pour quitter le monde des morts et revenir parmi les vivants

Les traitements devinrent de plus en plus efficaces, survivre avec le virus était possible. Si ces patients ne guérissaient toujours pas du sida, ils pouvaient espérer une vie qui se projette à nouveau, mais tout autant déboussolés que quelques années plus tôt, quand ils avaient dû faire l’apprentissage d’une mort proche et certaine.

Chacun dût réapprendre à vivre et pour cela produire un singulier travail sur soi-même pour faire le deuil de son deuil, c’est-à-dire retrouver la possibilité d’illusions créatrices, selon la notion développée par Winnicott. L’illusion créatrice, c’est en quelque sorte, prendre ses désirs pour la réalité et croire que cette dernière, même en partie, puisse permettre à ces désirs de s’y enraciner. Autrement dit, la possibilité de (re)trouver une relative insouciance. Tel sera sans doute l’enjeu majeur de l’après-covid.

Les années 80/90, le deuil d’une sexualité libérée, sans contrainte ; les années 2020, le deuil d’une vieillesse épanouie, sans fragilité.

De quoi la pandémie du covid est-elle le nom, si ce n’est du retour brutal de la dimension fragile du vieillissement. Puisque l’allongement de la durée de vie ces dernières années est incontestable, la possibilité de continuer à se projeter durablement paraissait une donnée certaine. La fabrique d’une société des seniors, via la Silver économie, leur projetait un futur riche de potentialités. Réinventer sa vie vieillissante devenait presqu’une injonction, tout autant qu’un manière sociale de traduire une défense maniaque, ce que révèle la pandémie actuelle.

Et puis sont arrivés, le covid, le confinement, le couvre-feu, les âges pour la vaccination, le débat pour un confinement spécifique aux plus âgés, les conflits intergénérationnels, l’âge moyen des patients en réanimation, ou bien des morts, tant de chiffres sans l’être…

Bref la fragilité tragique des vieux, comme un injuste retour des choses.

PS, pour aller plus loin :

– Parmi les 150 000 français vivant avec le VIH, plus de 40 % ont plus de 50 ans, et plus de 10 000 plus de 60 ans ; – Les personnes infectées présentent en effet un état inflammatoire chronique qui favorise le « vieillissement précoce », de l’ordre d’une dizaine d’années ; – cette population vieillissante est potentiellement exposée à un risque plus élevé de contracter le covid et de développer des symptômes plus graves.

– On constate une forte discrimination des patients séropositifs en EHPAD, au point que certains envisagent des EHPAD spécialisés.

– L’article de France Info : https://www.francetvinfo.fr/choix/on-ne-vit-pas-on-survit-vieillir-avec-le-vih-le-combat-au-quotidien-de-frederic-57-ans_2490775.html